Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Gran angular

Exportations d’armes russes dans la région MENA

Jordi Calvo
Coordinateur et chercheur au Centre Delàs d’Estudis per la Pau, Barcelone.
Véhicules militaires russes à Qamishli, Syrie. Septembre 2020. Samer Uveyd/Anadolu agency via Getty images

La Russie est une grande puissance à bien des égards, avant tout parce qu’elle possède une extension géographique qui lui offre d’abondantes ressources naturelles, une situation géostratégique privilégiée entre deux continents, étant située entre les deux grands blocs économiques, la Chine et les États-Unis/Union européenne, un bras militaire puissant et une influence politique et culturelle non négligeable.

Malgré les nombreux éléments dont dispose la Russie pour se projeter, après avoir surmonté une phase d’hésitation suite à la dissolution de l’URSS où elle aurait pu s’intégrer d’une manière ou d’une autre au bloc occidental de l’époque, suite aussi à une politique peu encourageante des pays de l’OTAN pour la rapprocher de l’Occident, elle a choisi de développer son poids militaire global pour maintenir en vie le projet de la Grande Russie, qui étaye largement le régime autocratique de l’ère Poutine.

La Russie est probablement la deuxième plus grande puissance militaire du monde après les États-Unis, malgré le fait que son budget militaire d’un peu plus de 65 milliards d’euros soit loin derrière celui des États-Unis (800 milliards de dollars), de l’Europe (233 milliards de dollars) ou de la Chine (293 milliards de dollars). Son poids militaire repose sur le fait que, comme le documente l’Institut international d’études stratégiques, elle dispose de 1 301 avions de combat, 948 hélicoptères militaires et 49 sous-marins, 900 000 effectifs militaires (280 000 dans l’armée de terre, 150 000 dans la marine, 165 000 dans l’armée de l’air, plus des forces spéciales nombreuses et variées dans différents domaines), 554 000 troupes paramilitaires et deux millions de réservistes. Mais ce qui lui confère une position privilégiée dans les relations internationales, c’est que, selon l’ Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), elle possède 6 255 ogives nucléaires.

La puissance du conglomérat industriel russe, deuxième au classement SIPRI des 100 plus grandes entreprises d’armement, n’est pas moins importante, avec neuf entreprises russes réalisant un chiffre d’affaires de 26,36 milliards de dollars pour la seule année 2020 : Almaz-Antey, United Aircraft, United Shipbuilding, Tactical Missiles, United Engine, KRET, Russian Electronics, Russian Helicopters et UralVagonZavod.

Les exportations russes vers les pays de la région MENA

Tout d’abord, comme on peut le voir dans le tableau et le graphique, établis à partir des données sur les transferts d’armes du SIPRI (qui utilise le terme économique TIV, non comparable à une quelconque monnaie, mais qui aide à comparer les États et à identifier l’évolution temporelle), on peut observer une forte baisse des exportations d’armes russes depuis le début de la dernière décennie au niveau mondial, en raison de la réduction des ventes au Vietnam, au Venezuela, à l’Inde et à la Syrie. Dans le même temps, cependant, on observe une nette augmentation des exportations vers les pays de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) au cours de la période 2016-2018, où elles représentaient environ 40 % des exportations russes, avec une ten dance à la baisse les années suivantes, jusqu’à ce qu’en 2021 elles ne représentent plus que 6 % du total.

Quant aux exportations d’armes par pays de la région, au cours de la dernière décennie, en ajoutant les données pour 2021, la Russie a principalement exporté vers ses alliés de la Méditerranée : Algérie (7 235 TIV), Égypte (3 998 TIV), Syrie (1 729 TIV) et Irak (2 015 TIV).

En Syrie, le transfert d’armes va de pair avec une participation directe et un soutien sans ambiguïté au régime de Bachar al Assad ; en Irak, l’afflux d’armes russes est clairement visible après la fin du conflit qui a éclaté en 2003 et fait tomber le régime de Saddam Hussein, ce qui montre l’intention de la Russie de combler les vides laissés par les États-Unis au Moyen-Orient, une fois qu’ils ont entamé leur retrait militaire. De ce premier groupe de quatre pays qui reçoivent de gros volumes d’armements russes, on remarque l’Égypte, un pays qui entretient des relations militaires à la fois avec la Russie et les États-Unis. De ces derniers, elle a reçu 2 334 TIV d’armes, un chiffre également très élevé, bien que moins important que celui de la Russie qui, suite aux bouleversements politiques en Égypte, semble chercher à accroître son influence militaire dans un pays clé de la région MENA. Enfin, le cas de l’Algérie est évident : il s’agit d’un allié traditionnel de la Russie avec lequel elle entretient des liens militaires forts, contrairement au poids militaire également élevé des États-Unis au Maroc, ce qui peut servir à comprendre la crise d’approvisionnement en gaz algérien en Europe comme l’un des effets de la guerre en Ukraine.

En ce qui concerne les autres pays de la région MENA, nous pouvons observer une relation continue, bien que peut-être moins intense que prévu initialement, avec l’Iran, qui a importé des armes russes en quantités importantes en 2016, mais pas les autres années. Il est quelque peu surprenant que l’industrie militaire russe parvienne également à tirer un avantage économique de la guerre au Yémen, avec des exportations vers l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, avant et après le début du conflit, alors que ces deux pays sont des alliés clés des États-Unis et des grandes puissances militaires et exportatrices d’armes européennes, dont l’Espagne. Les exportations vers le reste des pays de la région MENA ne sont pas très significatives en termes de volume du soutien militaire, mais elles montrent que la Russie ne ferme pas la porte à une plus grande collaboration avec d’autres pays qui pourraient se libérer de l’influence des États-Unis.

En ce qui concerne le genre d’armement exporté par la Russie vers les pays indiqués entre 2011 et 2022, selon les données du SIPRI, ce sont 35 chars et de 10 autres véhicules blindés qui ont été envoyés en Syrie, ainsi que quatre hélicoptères de combat, 1 900 missiles SAM avec leurs systèmes de lancement, 72 missiles antinavires, 100 missiles antichars, 100 bombes laser guidées, 150 missiles R-77 à lancer depuis des avions de combat MIG-29, dont six ont été exportés en 2020. À l’Iran, 13 000 missiles antichars, 130 véhicules blindés et 150 missiles SAM, dont la plupart sont produits sous licence en Iran. Au cours de la période considérée, 29 hélicoptères de transport militaire et 43 hélicoptères de combat, 2 600 missiles antichars, neuf avions de combat, 1 748 systèmes antiaériens et véhicules lanceurs de missiles de l’ex-URSS ont été exportés vers l’Irak. Seuls 1 800 missiles transportables pour être lancés par véhicule léger et quatre hélicoptères de transport militaire sont enregistrés pour la Jordanie. Le Koweït a reçu 103 véhicules blindés BMP-3. La Libye a importé 360 missiles antichars de Russie en 2013. Le Qatar a acheté 500 missiles SAM destinés à être intégrés à des véhicules blindés. Le seul achat d’équipement russe par l’Arabie saoudite est 10 lance-roquettes TOS-1. Avant le début de la guerre de Yémen, les Émirats arabes unis ont importé 1 200 missiles SAM et 5 000 missiles antichars après le début de la guerre. L’Égypte a importé de Russie 290 missiles et systèmes SAM, 24 hélicoptères de transport militaire et 62 hélicoptères de combat, deux satellites à usage civil et militaire, 2 000 missiles antichars, 130 véhicules blindés et 50 avions de combat MIG-29. L’Algérie a acquis la plus grande quantité et diversité d’armement de la Russie au cours de cette période : 1 300 missiles SAM, neuf radars aériens et maritimes, 7 500 missiles antichars, 130 missiles et torpilles antinavires, 46 avions de combat Su-30MK et 14 MIG-29, 563 chars et véhicules blindés et deux sous-marins.

Conclusion

En bref, la Russie consacre une grande partie de ses exportations au maintien et à l’accroissement de sa présence en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, une région en dispute avec les États-Unis, qui laissent une grande partie du terrain préparé pour accueillir favorablement une intervention russe. Comme le montre le haut niveau de militarisation de la Russie, il n’est pas surprenant qu’elle utilise sa puissance militaire et militarisante pour exercer son influence politique, économique et culturelle dans le monde. Les exportations d’armes sont l’un des indicateurs les plus utiles pour évaluer la pertinence de cette stratégie car, en plus de répondre à des facteurs économiques liés aux intérêts et aux profits des entreprises et à l’équilibre de la balance des paiements, ils constituent remarquablement un outil de politique étrangère, qui répond à la logique du passé et dessine les alliances et les stratégies futures d’une puissance telle que la Russie.

Enfin, il convient de réfléchir à la relation entre la guerre en Ukraine, la réponse des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN, et la phase de militarisation de l’UE. Tout porte à croire que l’OTAN s’est engagée dans une guerre d’usure visant à affaiblir militairement la Russie et à entraver son influence en Europe orientale, en Méditerranée et au Moyen-Orient./

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