Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Tendances économiques

Entreprises et coopération dans le nouvel agenda de l’UE pour la méditerranée

Ana Isabel González-Santamaría
Phd en Économie appliquée – programme d’analyse économique internationale et chercheuse principale pour l’Espagne au Centre euro-maghrébin de recherche et d’études stratégiques du Dialogue 5+5 de défense.
Service audiovisuel. Union européenne, 2022

Près de 30 ans se sont écoulés de­puis la naissance du Processus de Barcelone (1995) et l’engagement de l’Union européenne à Quinze de l’époque à créer un espace euromédi­terranéen construit autour d’objectifs politiques, économiques et sociaux am­bitieux. Cet espace serait une zone de stabilité et de prospérité partagées, tout en étant économiquement intégré grâce à des réformes structurelles qui permet­traient de signer et de mettre en oeuvre des accords visant à créer des zones de libre-échange. Ces accords permet­traient également de promouvoir les échanges, d’accélérer la croissance et de favoriser la convergence économique entre les deux rives de la Méditerranée. La bonne entente permettait d’être optimiste et même de croire en l’inté­gration économique future des pays tiers méditerranéens (Algérie, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie et Au­torité palestinienne). Ces dernières an­nées, le statut de certains de ces pays a changé, notamment celui de Chypre et de Malte, désormais membres de l’UE. La Turquie, toujours candidate à l’ad­hésion, fait partie du voisinage de l’UE, et de profondes relations économiques, où s’appliquent les instruments de voisi­nage de façon bilatérale, les unissent. De candidat éternel à l’adhésion, le pays est passé au début de ce siècle à une straté­gie économique ambitieuse, au Moyen- Orient et en Afrique. Son succès en a fait un acteur économique de poids dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique et bien placé sur tous les marchés des pays tiers méditerranéens.

Le voisinage méridional de l’UE comprend actuellement l’Algérie, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Libye, le Maroc, la Syrie, la Tunisie et la Palestine. Ces pays ont connu une évolution très inégale, tant au niveau de leurs économies que de leurs relations économiques avec l’UE, qui a conclu des accords visant à promouvoir le libre-échange avec tous les pays, à l’exception de la Libye, qui n’a jamais été un pays tiers méditerranéen et qui n’a pas signé la Déclaration de Barcelone. Les cas de réussite les plus marquants sont sans aucun doute le Maroc et la Tunisie, avec lesquels l’UE a établi une zone de libre-échange industriel depuis 2012 et 2018, respectivement. Avec ces deux pays, l’UE négocie des accords plus approfondis et plus complets. Elle a signé avec l’Égypte un accord de libéralisation réciproque des échanges de produits agricoles, de produits de la pêche et de produits ali­mentaires transformés en 2009 et avec l’Algérie un protocole d’accord, visant à établir un partenariat stratégique dans le secteur de l’énergie en 2013.

La situation politique et écono­mique dans le voisinage méridional s’est considérablement détériorée, affectant les relations économiques avec l’UE. La Syrie continue d’être accablée par un conflit qui dure depuis 12 ans et qui a détruit la vie de milliers de Syriens, son économie et la possibilité de s’intégrer dans l’espace euroméditerranéen. Le Liban est un autre pays dysfonctionnel, en proie à une crise politique, sociale et financière, dont le dernier épisode a été l’effondrement de sa monnaie en février 2023, et qui ne s’est pas remis des effets de l’explosion dans le port de Beyrouth en août 2020. N’oublions pas non plus la Palestine, qui ne constitue ni un État ni une priorité de l’agenda, bien qu’elle soit incluse dans le voisinage méridional. Et, finalement, la Libye, plongée dans un conflit armé et dont la transition vers la normalité politique et institutionnelle sera déterminante pour l’évolution fu­ture de l’espace méditerranéen. Pour compléter ce tableau, il convient de noter que l’UE n’est pas non plus la même qu’en 1995. Ses élargisse­ments ont changé les priorités et modi­fié les rapports de force entre les États membres. Le projet euroméditerranéen s’est dilué, sans pour autant se réaliser, dans le cadre froid de la politique euro­péenne de voisinage. Celle-ci a égale­ment évolué depuis 2005 et est devenue plus amicale depuis 2015, notamment après la crise post-pandémie. La créa­tion de l’Union pour la Méditerranée en 2008 est le dernier vestige du projet méditerranéen, même si ses moyens et sa portée ont toujours été limités. L’an­nonce d’un nouvel agenda pour la Mé­diterranée, en février 2021, ainsi que de nouveaux instruments, tels que la stra­tégie Global Gateway (2022), sont des signes clairs que l’UE a évolué dans sa vision stratégique de son voisinage et, en particulier, du Sud.

UN ESPACE MÉDITERRANÉEN DIFFÉRENT REQUIERT UNE NOUVELLE APPROCHE

Les projets ne se construisent pas sans les sociétés, et les sociétés méditerra­néennes, de part et d’autre de la rive, ont connu des mutations importantes au cours des dernières décennies dans un environnement marqué par des crises politiques, économiques et sanitaires. L’accumulation de problèmes mondiaux et locaux, dans un contexte de change­ment de modèle économique, a conduit les sociétés méditerranéennes à parta­ger déception et désintérêt. Une attitude parfois affichée sans dissimulation par les représentants des pays de la rive sud, qui n’hésitent pas à ignorer l’UE, face à d’autres partenaires. Il semble difficile de promouvoir la coopération si l’une des parties ne se sent pas impliquée, et ce n’est pas une mince affaire. Pourtant, la Méditerranée continue de baigner les rives de trois continents qui restent inex­tricablement liés, culturellement et géo­graphiquement, malgré les mésententes dans les relations bilatérales et les luttes géopolitiques.

Cette dose de réalisme devrait être le point de départ d’une réflexion sur la manière dont l’UE peut renforcer son action économique dans la Méditerra­née, un espace qui se trouve à nouveau au centre d’intérêts géopolitiques et éco­nomiques, en raison de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Il ne faut pas oublier que cette mer sert de plateforme, en lien avec la mer Rouge au sud et la mer Noire au nord, pour des trafics interna­tionaux vitaux (alimentation et éner­gie) et de noeud pour les échanges entre l’Asie et l’Europe. Ce n’est pas un hasard si la Chine construit la version 4.0 de la Route de la soie millénaire, le projet « Belt and Road Initiative » (BRI), dont la route maritime reliera la Chine à la Méditerranée après avoir traversé le dé­troit d’Aden et le canal de Suez. Tous les pays du voisinage méridional, à l’excep­tion d’Israël et de la Jordanie, participent au BRI. La Syrie a été la dernière à adhé­rer (janvier 2022) et souhaite également que la Chine soit un partenaire actif dans la reconstruction du pays. Israël a éga­lement manifesté son intérêt pour une collaboration dans le cadre du BRI, tout comme 18 pays de l’UE. Cette initiative complète la « Digital Silk Road » (DSR), lancée en 2017, en coopération avec sept pays, dont deux pays méditerranéens, l’Égypte et la Turquie, et qui vise à do­miner l’économie numérique dans une grande partie de la planète.

BILAN DES RELATIONS ÉCONOMIQUES DE L’UE AVEC LE VOISINAGE MÉRIDIONAL

L’UE, dans son ensemble, est le pre­mier partenaire commercial en matière de biens et de services pour les pays du voisinage sud, ainsi que le premier do­nateur, investisseur et principal canal d’intégration dans les chaînes de va­leur mondiales. De plus, selon le Centre africain d’études stratégiques, l’UE ac­cueille quelque 11 millions de migrants originaires du Maghreb. Cela implique des liens économiques via les transferts de fonds, auxquels s’ajoute le tourisme européen, principale source de flux tou­ristiques vers la région. Ces bons résul­tats ne doivent pas éluder le dynamisme des relations économiques avec la Chine dans le voisinage méridional.

Si l’on analyse les résultats indivi­duels des pays de l’UE, on constate que les principaux fournisseurs ont per­du des parts de marché au profit de la Chine. Ainsi, en 2020, celle-ci était le premier fournisseur étranger d’Israël (18,4 %), de l’Égypte (15 %), de l’Algé­rie (16,8 %) et de la Turquie (11,9 %). Il est vrai que la Chine a peu de poids en tant qu’importateur, alors que l’UE est le premier client des exportations de la région. La Chine ne se distingue pas non plus en tant qu’investisseur, bien que ses investissements aient augmenté et qu’elle finance la construction d’in­frastructures. À titre d’exemple, on peut citer la construction d’un port à conte­neurs à Hamdania (Algérie), qui sera achevé en 2025 et qui aura une capacité de 6,5 millions de conteneurs, disposera également d’une zone dédiée à l’indus­trie et à la logistique et sera opéré par une société chinoise. Un autre exemple est la création de deux zones de coopé­ration commerciale et économique dans la zone industrielle du canal de Suez, gérées à 100 % par des entités chinoises. Cela fait partie de la stratégie de la Chine pour s’introduire dans les chaînes de production européennes à partir de pays qui ont des accords commerciaux avec l’UE et les États-Unis. L’objectif est de délocaliser une partie de la pro­duction qui n’est plus rentable en Chine en raison de l’augmentation des coûts de production. Comme le souligne le think tank Bertelsmann Stiftung (2023), la Chine est en train d’accroître son poids en tant que fournisseur d’intrants pour les industries du voisinage sud et en tant qu’exportateur de produits de haute technologie. De plus, ajoute-t-il, « la pré­dominance économique de l’UE sur tous ses voisins n’est pas proportionnelle à sa capacité d’influence politique sur ces derniers, ce qui pose problème dans un monde où la concurrence géoécono­mique est de plus en plus forte ».

Un autre domaine important dans les relations entre l’UE et ses voisins du Sud est le trafic maritime en Méditer­ranée, qui représente environ 20 % du transport mondial. Selon l’OCDE, 70 % de ce trafic se fait entre ports européens, 15 % entre ports européens et d’Afrique du Nord et 5 % entre ports d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (2021). L’UE doit augmenter ses investissements dans les infrastructures de transport et stimuler l’échange de services de logis­tique et de transport avec ses voisins du Sud, comme le prévoient certaines de ses stratégies. Les pays du Sud sont souvent réticents à libéraliser les ser­vices par crainte d’être absorbés par des entreprises étrangères. Dans le cadre de l’approfondissement des accords de libre-échange, l’inclusion de services di­rectement liés au commerce et à la dis­tribution est essentielle pour améliorer la compétitivité des produits industriels et créer des emplois qualifiés, mais un échange équilibré doit être garanti.

LA COOPÉRATION 6+1 AU COEUR DE L’ACTION

Dans le nouvel agenda pour la Médi­terranée, l’UE se montre disposée à coopérer dans tous les domaines et à tous les niveaux – régional, sous-régio­nal ou trilatéral. L’agenda mentionne la possibilité d’une collaboration avec les pays du Golfe et des organisations telles que l’Union africaine (UA). Cependant, la lecture du Programme indicatif plu­riannuel pour la région concernant la période 2021-2027, dans lequel tous les secteurs, objectifs et indicateurs sont bien définis, ainsi que les principes et les priorités à respecter, est accablante. Tout est très clair pour l’UE, mais qu’en est-il de ses partenaires ? Auront-ils l’impression d’être des élèves qui ré­citent la leçon au lieu de participer ac­tivement à ce programme ? Et où sont les entreprises européennes ? Il est frappant de constater qu’elles ne sont mentionnées nulle part, pas plus que la manière dont leurs activités dans le voisinage méridional doivent être sou­tenues. Les réponses à ces questions devraient fournir des indices sur les raisons pour lesquelles d’autres pays disposant de moins de ressources et de financements gagnent des parts de mar­ché et approfondissent leurs relations économiques avec la région.

Pour approfondir la coopération économique, il faut assumer que la réali­té politique et l’état actuel des relations bilatérales empêchent la conclusion d’accords globaux dans l’ensemble de la région méditerranéenne. Par consé­l’approche la plus efficace consis­terait à se concentrer sur le groupe des six pays qui jouissent d’une stabilité politique et économique et qui entre­tiennent des relations économiques étroites avec l’UE. Ce groupe pourrait être rejoint par la Turquie, un pays dont le PIB nominal est légèrement supé­rieur à celui de l’Italie, qui est la sixième destination des exportations hors UE (3,6 % du total) et qui vend 40 % de ses exportations sur le marché unique. La Turquie mène une politique étrangère très active dans ses zones d’influence, basée sur un soft power efficace et la facilitation des affaires pour les en­treprises turques. Elle a 22 accords de libre-échange en vigueur, dont quatre dans le voisinage sud (Maroc, Tunisie, Israël et Égypte) et un en cours de ratifi­cation avec le Liban.

Parmi les pays du groupe 6+1, le seul qui s’approche de la moyenne du PIB par habitant de l’UE et qui présente une réelle convergence avec celle-ci est Israël. La Turquie a le deuxième PIB par habitant le plus élevé, mais il est in­férieur à 50 % de celui du pays de l’UE ayant le PIB par habitant le plus bas, la Bulgarie. Ce dernier est, quant à lui, presque cinq fois plus élevé que celui de la Jordanie et de l’Algérie. Quant au niveau de développement humain, il est élevé dans la plupart des pays, à l’excep­tion du Maroc. Le climat des affaires est moins favorable en Algérie et en Égypte, mais bon en Israël et en Turquie, et ac­ceptable dans les autres pays. Dans l’in­dice de prospérité Legatum du Fund For Peace, qui comprend 12 indicateurs, tous les pays, à l’exception d’Israël, se situent en dessous du milieu de la fourchette. La plupart des sept pays, y compris Israël, obtiennent les pires résultats en ma­tière de capital social, où ils se situent en bas de la liste. Cela peut être interprété comme un manque de confiance des so­ciétés dans les institutions et une faible participation de la société civile. Les so­ciétés ne trouvent donc toujours pas le moyen de participer dans des pays où l’État est omniprésent.

Une fois le groupe de pays cibles dé­terminé, il convient d’examiner de plus près les domaines et les acteurs avec lesquels une coopération peut être en­visagée.

Certains aspects des stratégies éco­nomiques des pays du groupe 6+1 qui peuvent aider à identifier les partena­riats possibles avec le voisinage méri­dional et à impliquer l’UE sont analysés ci-dessous. Ce groupe comprend quatre États africains membres de l’UA, dont la Turquie est un pays observateur et Israël cherche à le devenir. Par consé­quent, l’Afrique, qui est un continent prioritaire pour l’UE, peut offrir des possibilités de coopération au groupe 6+1. L’un des points de coopération entre l’UE et les pays du groupe 6+1 pourrait être la Zone de libre-échange continen­tale africaine (ZLECA), à laquelle par­ticipent l’Algérie, l’Égypte, le Maroc et la Tunisie en tant que membres de l’UA.

Israël et le Maroc ont signé les Ac­cords d’Abraham en 2020 et ont l’in­tention d’approfondir leurs relations économiques et de coopérer sur des projets en Afrique. La base d’expor­tation des deux pays n’est pas très im­portante, mais des synergies peuvent se créer entre les entreprises israéliennes et la technologie qu’elles développent dans des secteurs tels que l’agriculture, l’eau, les TIC ou les énergies renouve­lables, et la connaissance de certains marchés méditerranéens et subsaha­riens sur lesquels les entreprises maro­caines sont très actives. Au Maroc, un certain nombre de parcs industriels ont été créés, notamment dans les secteurs de l’automobile et de l’aérospatiale, qui s’intègrent avec succès dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, dont la plupart sont européennes. À ce cock­tail s’ajoute le financement de certains pays du Golfe, qui sont des investis­seurs de plus en plus importants au Maghreb et qui renforcent leur position en Égypte, mais aussi en Turquie et en Jordanie.

L’Égypte, deuxième économie du voisinage méridional et première d’Afrique, a conclu des accords de libre-échange avec l’UE, les États-Unis et les pays de l’Accord d’Agadir (Jor­danie, Maroc et Tunisie), et entretient des relations économiques avec Israël, les pays du Golfe et la Chine. Dans le cas de l’Algérie, première économie du Maghreb et quatrième d’Afrique, ses plans de développement industriel devraient être soutenus par l’UE, tant en termes d’infrastructures que de ser­vices, y compris le tourisme, un secteur sur lequel elle mise et qui présente un fort potentiel. Si le transport maritime se développe, elle pourrait peut-être trouver des synergies avec l’Égypte et la Tunisie, dans ce secteur. La Tunisie doit donner un élan à la rénovation de ses infrastructures de transport aérien et à sa connexion avec le reste de l’Afrique du Nord. Sa participation réussie aux chaînes de valeur mondiales et la qualité de son capital humain devraient en faire un candidat solide à la relocalisation de proximité de l’UE.

QUELQUES RECOMMANDATIONS FINALES

  • Créer des centres d’information, aussi bien dans les villes de l’UE que dans les pays 6+1, qui permettent aux entreprises et aux entrepreneurs de re­cevoir des informations, des contacts, d’explorer des possibilités d’affaires et d’investissement, d’accéder à des fonds de capital-risque. Ils devraient être gérés comme un focal point avec une structure simple et dynamique, mais en lien avec les différents programmes de l’UE et de la Banque européenne d’investissement, principalement sur les questions liées aux start-ups, aux nouvelles technolo­gies et à l’économie durable.
  • Explorer les possibilités qu’offre la ZLECA, en particulier dans les secteurs qui, selon le Forum économique mon­dial, ont le plus grand potentiel d’expan­sion : transports-logistique, automobile, agroalimentaire et produits pharmaceu­tiques. Ces secteurs sont développés dans tous les pays du groupe 6+1 et il existe des possibilités de coopération avec les industries européennes.
  • Créer un plan de relocalisation de proximité (nearshoring), adapté aux besoins des industries européennes, donnant la priorité aux pays du groupe 6+1 et compatible avec leurs plans d’in­dustrialisation. Étudier la faisabilité de la création de zones industrielles exclu­sives pour les entreprises de l’UE./
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