Élections présidentielles en Algérie : la surprise d’une victoire implacable

Les résultats permettent à Bouteflika d’appréhender l’avenir avec sérénité et l’appui international garanti

Rafael Bustos, docteur en Sciences Politiques, Université de Salamanca.

Les résultats des élections présidentielles du 8 avril ont causé une grande surprise. Même si les déclarations précédentes d’Abdelaziz Bouteflika annonçant que s’il n’était pas réélu au premier tour, il se retirerait, étaient pour beaucoup un signe éventuel de faiblesse en réponse à des élections ajustées, les premières informations fournies le 9 mai ne laissaient aucun doute sur la victoire écrasante du président sortant. Face aux 85 % de Bouteflika, son concurrent le plus direct, Ali Benflis, était ridiculisé, avec 10 fois moins de voix que lui. Les analystes, y compris nous-mêmes et en particulier les médias privés, ont tardé un certain temps à digérer les données, qui signifiaient, dans le meilleur des cas, que la campagne médiatique anti-Bouteflika n’avait eu aucune incidence, voire même avait profité au président. Un phénomène qui désigne la presse comme un véritable « contre-pouvoir » et non comme un « quatrième pouvoir ». 

Même s’il fallut attendre une semaine de plus que le Conseil constitutionnel ne proclame les résultats définitifs (les rectifications introduites à l’issue des recours présentés n’ont pas modifié de façon significative l’ordre des candidats, mais améliorèrent les scores de Bouteflika et d’Abdellah Djaballah et empirèrent ceux de Louiza Hannoun et Benflis, en produisant de fait un transfert entre le premier et le dernier de 1,5 %), les réactions ne se firent pas attendre. Benflis, qui avait déclaré pendant la campagne que s’il n’arrivait pas au deuxième tour, ce serait à cause d’une fraude, dénonça immédiatement l’irrégularité du scrutin. Furieux, certains membres du Front de libération nationale (FLN) organisèrent une protestation sur la place du Premier mai à Alger, qui rassembla cependant très peu de suiveurs, et à laquelle ne se rendit même pas son chef de file. D’autre leaders bafoués comme Djaballah et, dans une moindre mesure, Saïd Sadi, se joignirent à la dénonciation et nièrent la validité des résultats. Pendant ce temps, Alger et d’autres villes du pays étaient plongées dans l’allégresse des partisans de Bouteflika qui fêtaient la victoire. Dans les heures qui suivirent la proclamation des résultats, les félicitations des chefs d’États commencèrent à affluer : Maroc, France, États-Unis, etc. Ces États, les missions d’observation et même l’OTAN, qui ne se prononçait jamais sur des élections (« el-Moudjahid », 1er avril 2004) considérèrent les élections algériennes comme parfaitement valides et transparentes. Encore plus surprenant, le président français Jacques Chirac annonçait sa visite à Alger le 14 avril, avant même de la confirmation définitive de la victoire de Bouteflika. 

Quant à la participation, elle fut plus élevée qu’au cours des élections législatives et municipales de 2002, mais légèrement plus faible qu’aux présidentielles de 1999. 58 % des électeurs votèrent en toute normalité, exception faite de quelques incidents en Kabylie, où des groupes radicaux des comités « ‘arouch » brûlèrent des urnes et empêchèrent l’accès à un peu plus de 20 % des collèges électoraux (Agence Efe, 8 avril). Mais même ici, la participation fut supérieure à celle enregistrée en 2002 : 16 % face à 2 % aux générales et 7 % aux municipales (ces pourcentages correspondent à la petite Kabylie – Bejaia et Tizi-Ouzou – car à Bouira, qui fait partie de la grande Kabylie, le pourcentage de participation est toujours plus élevé – dans ce cas, il fut de 47 %). En règle générale, il est curieux d’observer des pourcentages de participation plus élevés dans les circonscriptions de l’ouest (intérieur) et plus faibles à l’est – on laissera de côté le centre et l’émigration, qui fonctionnent suivant une autre logique politique. (Ce vote fut particulièrement faible, comme on s’y attendait : le taux de 33 % faisait descendre la moyenne nationale de 59,26 % à 58,01 %). En effet, sept des neuf « wilayas » affichant la plus haute participation se trouvent à l’ouest et parmi les moins participatives, cinq se trouvent au centre et trois à l’est. Cela veut dire que les citoyens ont interprété les élections comme une ratification à Bouteflika, et que celui-ci a obtenu un plus grand soutien à l’ouest, d’où il est originaire, qu’à l’est, où de nombreux électeurs critiques ont opté pour l’abstention au lieu de voter pour le candidat régional Benflis. (Djaballah est aussi originaire de l’est, de Constantine, mais ses bases politiques sont plus limitées que celles du membre du FLN, Benflis). Le sud, qui avait été le siège d’importantes émeutes, mais aussi de la pré-campagne du président, montra des résultats intermédiaires, avec de l’ordre de 55 % dans certaines « wilayas » et près de 70 % dans d’autres. 

A l’ouest, il convient de mentionner que tandis que Bouteflika obtenait ses meilleurs résultats (dans la plupart des cas dépassant 90 %), Benflis s’effondrait et était dépassé par l’islamiste Djaballah. Cela semble briser à la fois la bipolarisation et le vote régional, et ne s’explique que par la grande tension vécue entre le FLN fidèle à Benflis et le FLN « redresseur » de Bouteflika. Cette tension a pu se traduire par une avalanche de votes contre l’outsider Benflis, voire même par son humiliation au scrutin final. Mis à part cela, Bouteflika a été vaincu dans deux « wilayas » (Mila, aux mains de Benflis, et Tizi-Ouzu, aux mains du berbère Sadi), mais s’imposa dans le reste de la petite et grande Kabylie et à Alger, qui une fois de plus montra une participation de moins de 50 %. Sadi quant à lui resta en deuxième position dans la circonscription du vote des émigrés, comme on pouvait s’y attendre compte tenu de la forte présence kabyle en France. Finalement, Hannoun obtint un médiocre résultat général, et se sauva uniquement à Alger, parmi l’émigration et en Kabylie. 

Vraisemblance des résultats 

La nouvelle loi électorale s’était chargée de procurer des garanties suffisantes aux candidats et à leurs représentants, comme la présence, la supervision, la réclamation et la remise de copie des procès-verbaux électoraux. De même, Bouteflika créa une Commission politique chargée du contrôle de la campagne et du vote, dont le Conseil constitutionnel était le responsable ultime. Ainsi semble-t-il, a priori, que la régularité était garantie. Néanmoins, la propre loi avait ses détours et la Commission indépendante jouissait de faibles pouvoirs d’intervention. Le filtre des candidatures mis en œuvre par le Conseil constitutionnel souleva de justes polémiques en excluant Taleb Ibrahimi, qui comptait sur le nombre de signatures requis, alors qu’il laissait passer Faouzi Rebaine, un candidat aux appuis plus que douteux. 

Quant aux allégations en faveur et à l’encontre de la transparence des élections, ni les unes ni les autres ne sont réellement bien fondées. Celles de l’opposition parce qu’elles n’apportent aucune preuve substantielle de fraude, et celles des observateurs internationaux ne sont pas totalement fiables, dans la mesure où leur nombre fut si faible qu’ils ne purent couvrir qu’une infime partie des collèges. Il ne fait cependant aucun doute que ces organisations jouissent d’une longue expérience dans le domaine de l’observation électorale (Osce, OUA, etc.) et que leur consensus à se porter garant des élections algériennes est très significatif, même si la nature des personnes déplacées – diplomates et non spécialisées – et leur nombre ne permettent pas de conclure sur une transparence globale des élections. 

Pour leur part, les candidats de l’opposition dénonciateurs, Benflis, Djaballah et Sadi, ont fait une gigantesque erreur en présumant qu’il y aurait fraude si les résultats qu’ils attendaient ne se produisaient pas. Pour cette raison, leurs allégations postérieures sont faussées, et l’absence de preuves en bonne et due foi retire toute leur crédibilité. D’autre part, si la fraude était prévisible, pourquoi se sont-ils présentés aux élections ? 

Hormis l’énorme distance entre Bouteflika et Benflis, les résultats de Djaballah, Sadi et Hannoun sont surprenants. Le leader islamiste obtint, avec son parti, le Mouvement national de la réforme (MNR), entre 9,3 % et 10 % des votes aux élections de 2002, alors qu’aux présidentielles, il n’a pu recueillir que 5 %. Cela s’explique peut-être par le fait que l’électorat se soit plus comporté comme aux présidentielles de 1999, dans lesquelles il y avait plusieurs candidats islamistes (Ibrahimi et le propre Djaballah) et où celui-ci ne reçut que 4 % des votes. En revanche, à ces élections, il n’y avait qu’un seul concurrent islamiste, et cependant de nombreux anciens votants du Front islamique du salut (FIS) ont pu s’incliner pour Bouteflika, dans la mesure où pour la direction dissoute de ce parti, celui-ci pourrait « être disposé à vaincre certains obstacles et progresser dans la voie de la véritable réconciliation ». (communiqué du FIS, 11 avril 2004). En revanche, le revers de Sadi et Hannoun est moins explicable. Le premier obtint 1 115 000 votes aux présidentielles de 1995 (9,6%) et son parti, le Regroupement pour la culture et la démocratie (RCD), oscilla entre 4,38 % aux législatives de 1997 et 3,6 % aux élections municipales de cette année – la dernière fois qu’il s’est présenté. On ne comprend donc pas qu’il reçoive seulement 200 000 votes à ces présidentielles, surtout que son principal rival, le Front des forces socialistes (FFS) ne participait pas. Même si l’on tient compte que dans certaines zones, Benflis et Sadi se soient entendus pour que les votants kabyles votent pour le premier, il s’agit d’un résultat anormalement faible. Quant à Hannoun, il se produit la même chose : elle obtint autant de votes que de signatures, puisqu’elle déclara avoir présenté 100 000 signatures en mars (Le Matin, 2 mars 2004) et ne recueillit que 101 630 votes en avril. Si l’on compare ces données avec celles d’autres élections, dans lesquelles son Parti des travailleurs (PT) avait obtenu 4,8 % des votes aux législatives de 2002 et 568 111 voix aux municipales de cette année, nous ne pouvons cesser d’être surpris d’une diminution de 450 000 voix en un an et demi. Nous serions tentés de dire que les uns et les autres ne correspondent pas au poids électoral du parti de Hannun. Même Rebaine n’a pas recueilli le nombre de signatures nécessaires, avec seulement 63 761 votes, ce qui est curieux sachant qu’il est relativement plus difficile d’apporter deux factures pour pouvoir signer que de se déplacer pour voter. 

Conséquences des résultats 

La victoire sans palliatif de Bouteflika est-elle un résultat qui déplaît véritablement à l’Armée ? 

Malgré que de nombreux cercles militaires aient durement critiqué Bouteflika, non seulement pour sa politique de concordance nationale mais encore pour sa façon de gérer la crise des otages au Tchad, aucun d’eux et encore moins l’institution dans son ensemble n’a osé contester sa victoire (le malaise dans les milieux militaires pour le paiement, autorisé par le président, d’une rançon contre les otages étrangers enlevés par l’islamiste Groupe salafiste pour la prédication et le combat, GSPC, dirigé par Abderrazak « le Para » fut tellement grand qu’il conduit certains généraux à accuser Bouteflika d’avoir financé le terrorisme.). En réalité, cela était prévisible, au regard des déclarations de l’État-Majeur. Quel est, par conséquent, l’objectif de cette tactique militaire de critique médiatique contre le président si elle ne donne aucun fruit apparent ? 

La période qui s’ouvre aujourd’hui, « Bouteflika II », n’est certainement pas la pire conséquence possible des élections, du point de vue de l’Armée nationale populaire (ANP). La stabilité du pays est assurée par la réélection, ainsi que les appuis externes dans la lutte « globalisée » contre le terrorisme. Le soutien de l’OTAN, singulier, montre clairement que l’Algérie compte sur cette nouvelle stratégie internationale. Et aussi que les postes d’écoute américains dans le désert algérien et la collaboration militaire et d’espionnage naissant entre les deux pays constituent le premier pas d’une relation plus étroite entre l’Algérie et l’OTAN. Ce sont là de bonnes nouvelles pour l’armée algérienne qui voit s’éloigner avec jubilation la possibilité d’être mise sur la sellette à l’échelon international. 

Il est cependant certain que dans les affaires strictement militaires, l’État- Majeur aimerait manœuvrer un peu mieux le président. N’oublions pas que celui-ci est toujours ministre de la Défense, et que dans la gestion de la crise du Tchad, il adopta les principales décisions, à la plus grande contrariété du cercle militaire. L’État-Majeur veut éviter toute initiative excessive de Bouteflika en matière de réconciliation nationale, et encore moins parler de négociations, d’amnisties ou de légalisations d’un nouveau FIS ou Wafa, le parti d’Ibrahimi. Or, Bouteflika a promis de poursuivre dans cette voie, et dans une lettre de remerciement envoyée à Hannun, il se montre disposé à organiser une Conférence nationale pour la réconciliation, chose que Hannoun avait demandé dans sa campagne et qui plairait aux dirigeants du FIS dissout. On peut donc prévoir de nouvelles tensions entre Bouteflika et le haut commandement militaire. D’autant plus que ce taux de 85 % des votes octroie une valeur symbolique supplémentaire à la victoire de Bouteflika et à ses politiques, que celui-ci peut faire valoir contre les entraves et remises en question de l’Armée. 

Quant à la stratégie militaire d’attaque médiatique contre le président sans intérêt électoral visible, il est probable qu’elle se poursuive, voire même qu’elle s’intensifie. La raison en est qu’il existe non seulement une affinité d’intérêts entre les médias privés et l’Armée, mais qu’en outre les critiques militaires n’avaient pas, jusqu’à ce jour, la vocation de produire un changement du pouvoir, mais seulement de signaler la ligne rouge ou conflictuelle aux interventions du président. Comme Bouteflika, animé par sa forte personnalité, poursuivra sa façon d’agir, il entrera inévitablement en conflit avec la presse et l’Armée. Ses tentatives de cooptation des leaders islamistes provoqueront plus de rejet au sein d’une presse qui leur est majoritairement hostile, ainsi que la méfiance de l’Armée si l’initiative ne vient pas d’elle. 

Divorce ou union au sein du FLN ?

Ce qui semble certain, c’est le terrible coup dur et le découragement assénés à l’aspirant Benflis. De la colère initiale, celui-ci est passé à sa démission du poste de secrétaire général du FLN, en laissant le parti aux mains du président et en renonçant à sa réhabilitation pour faire opposition. La main tendue par Bouteflika à ses adversaires du FLN aura vraisemblablement du succès, et Benflis perdra une bonne partie de ses défenseurs au sein de l’appareil du parti. Une fois de plus, le FLN s’est pour l’instant sauvé de la scission, mais il se vide encore plus de son contenu, sans cesser d’être le sempiternel champ de disputes pour le monopole nationaliste. L’avenir du FLN est donc incertain, puisqu’il sera marqué par son incapacité à s’adapter pleinement à une ère pluripartiste et menacée par les leaderships personnalistes.

Réconciliation Bouteflika-médias privés ?

Cela semble peu plausible. Parmi les trois journaux à grand tirage critiques avec le président, « Le Matin », « Liberté » et « el-Watan », seul ce dernier semble avoir fait une sorte de mea culpa à la vue du soutien populaire de Bouteflika. D’autre part, l’armée conservera son intérêt à employer les médias pour diffuser ses positions et modeler la politique de Bouteflika. En outre, son rapprochement des islamistes et la persistance de la crise kabyle attiseront les rivalités entre les médias privés et le pouvoir exécutif. Aussi, une majorité continuera en toute probabilité à canaliser les opinions divergentes et de rejet au président.

La privatisation de Sonatrach ?

Une autre implication de ces élections est l’éventuelle privatisation de Sonatrach, promise aux investisseurs pétroliers et tue pendant la campagne électorale pour ne pas perdre le soutien de partenaires sociaux influents tels que l’UGTA ou de l’électorat en général. L’avant-projet de loi sur les hydrocarbures, qui donne pied à la privatisation et date de 2002, avait été bloqué en avril 2003, soit quelques mois avant la bataille électorale. En réalité, le grand géant algérien des hydrocarbures, la première entreprise d’Afrique, fonctionne déjà comme une multinationale, avec une forte diversification des activités et une implantation dans plusieurs pays. Ainsi, l’étape suivante de privatisation partielle ou totale n’est-elle pas si éloignée, et même s’il s’agit d’un aspect délicat en raison de son impopularité et de la résistance syndicale, elle pourrait bien se produire sous « Bouteflika II ». Et ceci tout particulièrement si l’on tient compte de l’insistance du ministre de l’Energie, Chakib Khelil, et des bonnes relations avec les entreprises américaines. 

Que signifie le soutien des leaders internationaux, de l’OTAN, et surtout de Chirac, à « Bouteflika II » ?

L’un des faits les plus insolites de ces élections a été la visite éclair de Chirac à Alger. Inutile de dire que sa venue, avant même que le Conseil constitutionnel ne communique les résultats définitifs, suscita des surprises et non moins de polémiques dans la presse algérienne (« el-Khabar », 15 avril 2004 et « Le Quotidien d’Oran », 17 avril, pour leurs positions opposées). 

De retour à Paris, Chirac écrivit une lettre au président provisoire Bouteflika, dans laquelle il le remerciait de son accueil et le félicitait en ces termes : « Le peuple algérien a clairement réaffirmé la confiance qu’il place en vous pour présider aux destinées de l’Algérie. Le mandat très large qu’il vous a accordé confortera encore l’action que vous menez depuis cinq ans en faveur de la paix civile, de la démocratisation et des réformes économiques et sociales ». (Lettre reproduite par « Le Jeune Indépendant », 19 avril 2004, sur www.algeria-watch.de). 

Le président français invitait son homologue algérien à « l’élaboration dans les meilleurs délais d’un traité de coopération et d’amitié » (op. cit.) ayant comme objectif l’instauration, comme le soulignait la déclaration d’Alger souscrite entre ces deux pays en mars 2003, « de rapports privilégiés et d’un partenariat d’exception ayant vocation à se poser comme modèle de coopération dans la région et dans les relations internationales ». Une association qui signifie la refonte des relations algériennes et françaises sur de nouvelles bases, et qui englobe les principaux volets, depuis les affaires politiques (bilatérales et multilatérales), économiques, culturelles jusqu’aux scientifiques. En résumé, la France apportera tout son soutien aux grands projets d’infrastructures algériens, en échange du maintien de l’entente politique existant entre les deux pays en politique internationale, ce qui signifie freiner le glissement de l’Algérie vers les USA, de plus en plus influent dans le Maghreb, comme on l’observe surtout au Maroc, en Tunisie et dernièrement en Libye (« Le Quotidien d’Oran », 19 avril 2003). Aussi semble-t-il que Chirac, désireux de ne plus perdre aucune position en Afrique du Nord, ni une grande opportunité d’affaires face à une économie en piteux état (op.cit.), s’est devancé aux USA, au risque de se précipiter d’un point de vue strictement légal, afin de s’assurer un précieux allié méditerranéen et de renforcer ses bonnes relations avec le pensionnaire d’el-Mouradia. Sous une telle logique, il n’est pas étonnant que si certains font l’éloge des élections algériennes, d’autres aillent encore plus loin et les ratifient par leur présence. 

Le Sahara Occidental 

Dès à présent, Bouteflika pourrait être plus libre pour résoudre ce problème. Mais le fait fondamental provient de l’autre côté de la Méditerranée. Le changement de gouvernement en Espagne a produit un trouble inattendu dans le Maghreb, qui s’est traduit par une grande joie de la part du Maroc et un ressentiment de la part de l’Algérie. La réaction marocaine est compréhensible dans la mesure où les relations bilatérales avec le gouvernement de José María Aznar étaient améliorables, et que Rabat désirait véritablement sortir de la crise et de l’affrontement. La réponse algérienne, surtout dans les milieux du pouvoir militaire, répondait d’une part à la méfiance suscitée par la joie marocaine, et d’autre part à la présumée sympathie socialiste envers le Maroc, héritière des temps de Felipe González. Le premier voyage du président José Luis Rodríguez Zapatero à l’étranger (Maroc) – tradition réaffirmée de la politique extérieure espagnole – a ravivé ces deux sentiments au sein des capitales maghrébines (op. cit.). Les déclarations du président et de son ministre des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, exprimant la recherche « d’une solution tenant compte des intérêts de toutes les parties », ont déclenché l’alarme au sein du Front Polisario et en Algérie, dont les autorités ne se considèrent pas comme des parties et craignent que le gouvernement espagnol ne puisse faire basculer du côté marocain la délicate balance stratégique du conflit. 

Le rôle des partis dans le système politique 

Le président Bouteflika, réélu pour la deuxième fois, s’est vu encouragé par son triomphe, qui n’a pas eu besoin du soutien de son parti, le FLN (même s’il lui a fallu compter sur l’alliance présidentielle formée par le RND et le MSP, ainsi que les secteurs « redresseurs » du FLN). Les autres candidats provenant de partis consolidés et non divisés (Djaballah, Sadi et Hannoun) se sont écroulés, en termes de nombre de voix. Et ceci malgré la campagne médiatique lancée contre le président Bouteflika. La question se pose donc de savoir si les partis importent réellement dans la vie politique algérienne. En définitive, les principaux associations et groupes de pouvoir, les « zaouias », les notables, les chefs tribaux et les comités « arouch » sont peut-être plus importants, dans la mesure où ils possèdent visiblement la capacité de changer les élections ou de produire une abstention majoritaire. On peut également s’interroger sur l’efficacité des médias, puisque dans le jeu politique moderne, les partis ont besoin d’eux en tant que véhicule d’expression et forme de visibilité.

La réponse à ces questions est liée, d’une part, à la nature particulière des partis algériens, et d’autre, à l’indétermination du spectre de la politique et des partis en Algérie. La cause de cette déstructuration est la crise de l’espace nationaliste, et du FLN en particulier, lequel devrait occuper son centre et constituer l’ossature de cet espace. La majorité des partis en présence, avec de légères modifications postérieures, sont nés entre 1989 et 1991, exception faite du FLN qui entra en crise précisément à cette époque et n’en est pas encore sorti. Ces modifications de système politique – fin du monopartisme, du parti-État et du socialisme comme idéologie unique – obligeaient le FLN à une adaptation de son fonctionnement et de son idéologie, ou à une fragmentation ou disparition. L’incapacité à emprunter l’une de ces deux voies le conduisit à la création du RND, structure nationaliste de remplacement du FLN, peu pratique car toujours dirigée par les conciliateurs favorables à la solution de San Egidio. Aujourd’hui, le FLN « normalisé » – c’est-à-dire sans conciliateurs à sa tête – s’est sauvé de sa énième scission, mais n’a pas surmonté sa crise démocratique. En toute probabilité, le FLN sous « Bouteflika II » se réorganisera sans structure démocratique, sans débat idéologique et sans renoncer au monopole de l’héritage nationaliste. 

Les autres partis, à l’image du FLN, se caractérisent par un leadership personnaliste, presque de « caudillo ». La rénovation interne de l’exécutif ne peut se produire que par le décès de son plus haut représentant, en l’absence duquel les dirigeants se perpétuent à leur poste. Djaballah mit en évidence, par sa scission du parti Nahda, qu’au-delà du parti et des idées qu’il incarne, l’électorat lui restait toujours fidèle. Ait Ahmed et Sadi sont des leaders historiques, mais tellement minés que leur permanence empêche la rénovation des structures. Même le parti de Hannoun, gauchiste radical, n’a connu aucune variation dans sa direction au cours des 15 dernières années. Le revers de ce phénomène est le personnage qui crée un parti à sa mesure. Et bien que la législation applicable à la création des partis ne soit plus aussi laxiste qu’avant, c’est encore aujourd’hui une pratique relativement courante. 

Ces partis semblent plus ou moins affermis, dans le sens où leurs résultats électoraux montent ou descendent, qu’ils entrent et sortent des coalitions de gouvernement (exception faite de Djaballah et Hannoun) et qu’ils engagent des conversations avec l’exécutif. En réalité, ils jouent un rôle de pions interchangeables : Bouteflika peut gouverner avec le FLN ou avec le RND ; si Sadi se présente, Ait Ahmed ne le fait pas, et réciproquement, mais celui qui se présente approuve le jeu politique et celui qui ne le fait pas, la rébellion ; l’ascension du MSP alterne avec celle du MRN et la présence/absence du parti de Hannoun peut être utilisée comme un joker puisqu’il permet d’opposer les kabyles et les islamistes et même les éradicateurs. Le parti-pion représente plus le point de vue d’un interlocuteur qu’une ligne d’organisation politique, et entre dans le jeu des manœuvres personnalistes dans lequel évoluent le président et les militaires les plus puissants.