Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Grand angulaire

Le défi du passé colonial dans les relations euroméditerranéennes

Anna Khakee
maîtresse de conférences, département de Relations internationales, Université de Malte.
Le premier ministre français, Charles de Gaulle, lors de sa première visite officielle en Algérie en 1958. daniele darolle/sygma via getty images

L’ambivalence à l’égard de l’Europe, historiquement enracinée, est imbriquée dans le tissu dense mais délicat des relations euroméditerranéennes. L’un des fils les plus sombres de ce tissu – et l’une des principales causes de l’ambivalence du Sud – est sans aucun doute l’héritage impérial européen. La longue histoire de ré­ticence de l’Union européenne (UE) à le reconnaître le rend d’autant plus sinistre.

L’UE a de bonnes raisons de laisser derrière elle cette omertà [loi du silence] et d’affronter sans ambiguï­té l’héritage colonial de l’Europe dans le sud de la Mé­diterranée. Pour ceux qui se préoccupent des normes libérales de la démocratie et des droits de l’Homme, cela présente l’avantage d’avancer vers une plus grande cohérence politique européenne. Les initiatives de ré­solution de conflits, y compris les commissions simulta­nées de vérité et de réconciliation – également promues par l’UE en Méditerranée et au-delà – seront plus co­hérentes si l’Union avance vers la justice historique et la réconciliation. Pour ceux qui sont plus enclins à la realpolitik stratégique, la reconnaissance du passé im­périal sert l’intérêt géopolitique de contrer l’influence croissante de la Chine, la Russie et la Turquie dans la région.

L’incohérence entre le soutien extérieur de l’UE à la démocratie et les caractéristiques de plus en plus antidémocratiques de certains de ses États membres suscite une inquiétude justifiée. Il est également justi­fié de s’alarmer du manque de respect des droits fon­damentaux des immigrés et de la contradiction de cette situation, avec la prétention de l’Union à se poser en porte-drapeau des droits de l’Homme. Mais l’inquié­tude devrait également porter sur le manque de cohé­rence entre l’image historiquement ancrée que l’UE se fait d’elle-même, en tant que projet politique ayant surmonté le passé sombre du continent et l’héritage co­lonial de certains de ses États membres. Cet aspect est devenu d’autant plus important à mesure que le poids de l’Occident sur la scène mondiale se dilue.

L’UNION EUROPÉENNE ET L’HISTOIRE COLONIALE DE L’EUROPE

Mais pourquoi l’UE devrait-elle se préoccuper des an­ciens empires coloniaux de certains de ses membres alors qu’elle-même n’a jamais eu de colonies ? Les rai­sons sont bien plus nombreuses qu’il n’y paraît à pre­mière vue. Historiquement, le colonialisme ne peut pas être facilement séparé du projet européen : quatre des six membres fondateurs avaient encore des colonies lorsque le Traité de Rome fut signé en 1957, et certains des pays qui ont rejoint l’Union plus tard avaient encore des possessions coloniales. La Mauritanie a obtenu son indépendance trois ans après la signature du Traité de Rome et, comme l’a souligné Peo Hansen, la guerre d’Algérie était, en principe, une guerre civile euro­péenne. Le projet européen n’a jamais été anticolonial ; de fait, il y eut un premier plan – qui échoua – visant à regrouper les colonies en Afrique, lorsque les diffé­rentes puissances coloniales se trouvèrent dans l’im­possibilité d’en garder le contrôle par elles-mêmes. De même, le prédécesseur de l’UE, la Communauté écono­mique européenne, ne fit aucun effort pour s’éloigner des pratiques coloniales antérieures, dans ses relations avec les anciennes colonies européennes. Au contraire, dans des domaines tels que l’aide au développement, les pratiques coloniales françaises furent reproduites dans la bureaucratie de l’aide européenne, comme le décrit en détail Véronique Dimier dans son livre The Invention of a European Development Aid Bureaucracy: Recycling Empire (L’invention d’une bureaucratie européenne d’aide au développement : le recyclage de l’empire).

Qui plus est, les séquelles du colonialisme européen et des processus de décolonisation sont encore visibles aujourd’hui en Méditerranée, peut-être de la manière la plus flagrante en Palestine et au Sahara occidental. Le racisme – y compris à l’égard des migrants qui tra­versent la Méditerranée – est également enraciné dans la ségrégation et les hiérarchies raciales de l’époque coloniale. L’UE, avec son ambitieuse politique de voisi­nage, est continuellement obligée de composer avec ces héritages. Les intérêts postcoloniaux français et, dans une moindre mesure, espagnols et italiens en Méditer­ranée ont laissé une empreinte importante sur la poli­tique étrangère de l’UE dans la région.

En bref, l’UE ne peut pas se dissocier facilement du passé colonial de ses membres. Il existe d’autres raisons à cela, liées aux interprétations et aux lectures de l’his­toire par l’UE, qui sont examinées ci-dessous.

L’INTERPRETATION DE L’HISTOIRE PAR L’UE

Toutes les institutions européennes ont – à juste titre – vivement critiqué la Russie pour son abominable po­litique néo-impériale en Ukraine et au-delà. La prési­dente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a écrit sur Twitter au sujet des « vies brisées par l’impérialisme de la Russie ». Aux Nations unies, en septembre 2022, le président du Conseil européen, Charles Michel, a souligné que l’impérialisme et les représailles étaient le seul fondement de la « guerre de colonisation » de la Russie contre l’Ukraine. En février 2023, dans une résolution marquant la première année de guerre, le Parlement européen a qualifié la Russie d’« État impérial », notant que « la guerre d’agression de la Russie démontre son attitude coloniale à l’égard de ses voisins ». Peu avant, en décembre 2022, le Par­lement avait également reconnu l’Holodomor – la fa­mine artificielle de 1932-1933 en Ukraine – comme un génocide perpétré par les dirigeants soviétiques contre le peuple ukrainien, et avait exhorté la Russie à revisiter son passé. La nostalgie impériale de la Russie et ses rêves de grandeur retrouvée sont perçus à juste titre, non seulement comme une menace sérieuse pour la paix et la sécurité en Europe et au-delà, mais aussi comme un anachronisme, qui semble ramener l’Europe à l’époque de l’accroissement impérial.

Outre l’Holodomor, le Parlement européen avait précédemment réexaminé d’autres crimes impériaux passés dans le voisinage européen. En 2015, à l’occasion du centenaire du génocide arménien perpétré par l’Em­pire ottoman, il a réitéré son hommage à la mémoire des victimes arméniennes qui y ont péri – rappelant qu’en 1987, il avait déjà reconnu le massacre comme un géno­cide – et ce en soulignant que « l’importance de main­tenir vivante la mémoire du passé est primordiale, car il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité et sans mémoire », et en exhortant la Turquie à « assumer son passé ».

Mais comme l’explique Aline Sierp dans son article intitulé « EU Memory Politics and Europe’s Forgotten Colonial Past » [Les politiques mémorielles de l’UE et le passé colonial oublié de l’Europe], les institutions européennes sont restées silencieuses sur les crimes coloniaux européens. Et ce malgré le fait que, récem­ment, certaines capitales européennes, notamment Pa­ris et Bruxelles, commencent lentement à reconsidérer leurs passés coloniaux. Mais il n’y a pas de résolution du Parlement européen sur la guerre d’Algérie. Il n’y a pas non plus, pour prendre un autre exemple, de mémoire de la colonisation italienne de la Libye, où, selon des universitaires comme Nicola Labanca, les actions ont constitué un génocide, en particulier en Cyrénaïque. En bref, le Parlement – qui est l’institution qui tend à être la plus éloquente sur les questions de mémoire – a jusqu’à présent marché sur des oeufs au sujet de la question des crimes coloniaux passés commis par les États membres de l’UE.

Au contraire, les vertus de l’UE, ancrées dans une histoire qui a été surmontée et expiée, constituent une justification de base essentielle pour promouvoir les normes libérales ailleurs. L’UE est de fait un projet pro­fondément enraciné dans l’histoire et doit une grande partie de sa raison d’être à un récit historique particu­lier : elle a surmonté une histoire de violence, de guerre, de brutalité et de tyrannie pour créer un ordre politique pacifique, fondé sur les droits de l’Homme et l’État de droit. Mais cette expiation pour des siècles de guerres intestines ne s’étend pas aux réparations pour ce que les puissances européennes ont fait en dehors de l’Europe, pendant la période coloniale et les processus de déco­lonisation.

Les conséquences de tout cela sont les reproches in­cessants, venant de l’extérieur de l’Union, d’hypocrisie, de double standard et de « deux poids, deux mesures ». Il est irritant que l’UE revendique sa supériorité sur des pays qui sont aujourd’hui moins respectueux des droits civils et politiques, alors qu’à l’époque coloniale, ce sont les puissances européennes qui ont nié ces droits dans les territoires colonisés.

Il convient de souligner qu’il ne s’agit nullement de comparer la gravité des crimes commis dans le passé par les puissances impériales européennes – y compris la Russie et la Turquie (en tant qu’État successeur de l’Empire ottoman) dans cette catégorie – mais sim­plement de souligner qu’il existe en effet de nombreux événements historiques liés à l’impérialisme passé qui valent la peine d’être maintenus en vie, afin de garantir la vérité et la mémoire.

LATENSIONS ET INCOHÉRENCES DANS LE SOUTIEN DE L’UE À LA DEMOCRATIE

La tension entre ce silence sur le colonialisme, d’une part, et l’identité de l’UE en tant que puissance libé­rale, d’autre part, se heurte particulièrement à son rôle de promoteur parmi les plus ambitieux des normes li­bérales : démocratie, droits de l’Homme, État de droit, réconciliation pos conflits et relations pacifiques entre les États. L’UE a encouragé la justice transitionnelle en Tunisie, en soutenant fermement l’Instance vérité et dignité. Au Maroc, elle a soutenu l’Instance équité et réconciliation mise en place par Mohammed VI, pour enquêter sur les violations des droits de l’Homme com­mises sous le règne de son père, Hassan II. Des condi­tionnalités démocratiques sont inscrites dans tous les accords d’association de l’UE avec les pays voisins, ce qui signifie qu’une clause commune sur des « éléments essentiels » permet à une partie de prendre des « me­sures appropriées » lorsque l’autre partie commet de graves violations des droits de l’Homme ou des prin­cipes démocratiques. De nombreux projets de soutien à la démocratie ont été menés dans la plupart des pays du sud de la Méditerranée, à un moment ou à un autre.

Mais de même que l’histoire coloniale est négligée dans la politique de mémoire de l’UE en général, elle est également taboue dans le contexte où elle est sans doute plus importante : dans les politiques de soutien à la dé­mocratie, aux droits de l’Homme et à la réconciliation. Dans les premiers jours du Hirak algérien, pour prendre un exemple, l’ancienne haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, déclarait que l’UE accordait un intérêt particulier aux développements démocratiques dans le pays, car « l’Algérie n’est pas seulement un pays voisin, mais aussi et surtout un partenaire politique et économique, un ami. Pour de nombreux citoyens euro­péens, l’Algérie est aussi leur famille. Il ne s’agit donc pas d’un ami parmi d’autres, mais d’un ami qui nous est très proche ». Mais la responsable de la politique étrangère de l’UE omet de mentionner pourquoi l’Al­gérie est un ami très proche, et pour beaucoup même « une famille », lorsqu’elle tente de promouvoir les droits civils et la démocratie dans un pays où les institutions européennes sont restées les bras croisés quelques décennies auparavant pendant que la France menait une guerre sanglante.

LE SENTIMENT ANTI-COLONIAL ADNS LE SUD DE LA MÉDITERRANÉE

Le sentiment anti-européen, qui trouve ses racines dans le passé colonial, ne cesse de guetter dans les pays du sud de la Méditerranée. Les dirigeants autoritaires savent qu’ils peuvent en jouer et n’ont pas hésité à le faire au fil des décennies, comme le souligne Youssef Cherif dans ces mêmes pages (afkar/idées 65, printemps 2022). Au lieu de s’estomper avec le temps, d’une certaine façon, il a pris de l’ampleur ces dernières années, y compris de la part de secteurs plutôt inattendus. La rhétorique du roi du Maroc, Mohammed VI, s’est de plus en plus teintée de connotations anticoloniales, jusqu’à ce que le mo­narque disparaisse pratiquement de la scène publique en 2018. Ce tournant est d’autant plus remarquable que l’anticolonialisme a été un élément fondamental de la politique étrangère de son « frère ennemi », l’Algérie.

Les événements récents risquent de raviver ces sentiments cachés. Le contraste entre l’accueil réser­vé ces dernières années aux migrants forcés du sud de la Méditerranée et celui réservé aux Ukrainiens exilés par la guerre, a ravivé la colère contre le racisme dans le monde arabe. L’attention « exagérée » portée par l’Occident à la guerre d’Ukraine par rapport à d’autres conflits de guerre ailleurs, s’est parfois retournée contre lui. Mais l’Ukraine n’est qu’un exemple parmi d’autres ; la réponse européenne à la pandémie de Covid-19 en est un autre, tout comme les politiques européennes de mobilité en Méditerranée.

Il existe donc un risque que d’autres acteurs mon­diaux et régionaux tels que la Chine, la Russie et la Turquie amplifient encore leur forte rhétorique anti­coloniale – utilisée avec beaucoup de succès en Afrique subsaharienne ces dernières années – dans le sud de la Méditerranée. Le président turc, Recep Tayyip Erdo­gan, l’a déjà fait, en s’appuyant sur sa popularité relati­vement forte dans des pays comme le Maroc, la Pales­tine et, dans une moindre mesure, la Tunisie, comme le révèlent les derniers sondages du Baromètre arabe. Cependant, force est de constater que sa rhétorique an­ticolonialiste a reçu jusqu’à présent un accueil variable. Erdogan aurait essuyé des reproches de la part des Al­gériens pour avoir tenté d’utiliser la brutale colonisation française du pays, pour marquer des points politiques (les dirigeants algériens ont fait remarquer que l’adhé­sion de la Turquie à l’OTAN la rendait de facto complice de la guerre d’Algérie ; le colonialisme ottoman en Mé­diterranée n’est pas facile à oublier non plus). L’intérêt de la Chine vis-à-vis de la région du Moyen- Orient et de l’Afrique du Nord ne cesse de croître pour diverses raisons. Dans ses relations avec les pays de la région, la Chine fait souvent référence aux similitudes de leurs histoires respectives : elle a été une semi-co­lonie tout au long du XIXème siècle, semblable aux pays de la région MENA ; elle insiste également sur son sta­tut de pays en développement, faisant partie du Sud global, consciente de la situation délicate du monde en développement et des difficultés qu’il rencontre face à la puissance du Nord (et à ses tendances néoco­loniales). La Russie, quant à elle, peut s’appuyer sur la position anti-impérialiste de l’URSS et n’a pas hésité à le faire, même face au paradoxe évident que représente le déploiement de sa puissance impériale, avec des ef­fets dévastateurs, en Ukraine. Dans leurs relations avec d’autres États non occidentaux, y compris la région MENA, les responsables politiques russes se présentent comme des anti-impérialistes luttant contre l’hégémo­nie politique, culturelle et normative de l’Occident.

CONCLUSION

Le moyen le plus efficace de contrer les récits chinois, russe et turc est de cesser de prétendre que le passé co­lonial européen n’existe pas. Il ne disparaîtra pas, même si tous les efforts sont faits pour le rendre invisible.

Le contre-argument pourrait être que l’Europe a des problèmes plus urgents aujourd’hui et qu’il n’est pas utile d’ajouter une nouvelle série de maux de tête en « déterrant » les problèmes et les griefs du passé. Ou, dans une autre version contradictoire, on peut rétor­quer que le passé impérialiste est encore une question trop sensible dans les principaux États membres – en effet, il est encore trop proche du présent – et que l’UE devrait à tout prix éviter d’avoir à affronter une autre question qui pourrait diviser ses membres.

Mais l’UE a besoin de ses voisins du Sud. Elle doit être en mesure de lutter contre l’impérialisme russe par tous les moyens possibles. Les condamnations du comportement néo-impérial de la Russie en Ukraine auront plus d’impact si elles s’accompagnent d’un rejet de tous les impérialismes passés et présents, y compris l’impérialisme européen. Mais au-delà, l’UE a besoin, comme elle le souligne si souvent, de relations méditer­ranéennes fondées sur la coopération, les partenariats entre égaux, le respect mutuel et la réciprocité. L’Eu­rope veut peut-être oublier, mais pour aller de l’avant, elle a besoin de se souvenir, car, pour citer une fois de plus les mots du Parlement européen, « l’importance de maintenir vivante la mémoire du passé est primordiale, car il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité et sans mémoire ». Et elle doit respecter elle-même son appel aux autres à « assumer leur passé ».

Bien entendu, la reconnaissance du passé n’est qu’un élément d’un bilan plus large de l’histoire euro­méditerranéenne dans lequel les pays du sud de la Mé­diterranée – et surtout leurs populations – devraient être impliqués à part égale. Et aussi, sur un pied d’égali­té, les peuples d’Europe./

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