La renaissance du cinéma maghrébin

La richesse et la diversité du cinéma maghrébin a besoin de l’aide privé mais surtout d’une politique de diffusion et de distribution pour se faire connaître

Michel Serceau, enseignant espécialisé en cinéma, France.

Le Dictionnaire des Cinémas d’Afrique (KarthalaATM, 2000) ne recense pas moins de 116 cinéastes algériens, 78 cinéastes marocains et 88 cinéastes tunisiens. Un ensemble important donc. Mais, Histoire oblige, on a là trois cinématographies sensiblement différentes. Un Centre du cinéma marocain (CCM) ayant été créé en 1944, le cinéma marocain est un mixte d’entreprise publique et d’initiative privée. Le Centre du cinéma tunisien n’ayant, lui, existé qu’un an (en 1946), le cinéma tunisien a longtemps dépendu des initiatives privées. A l’inverse du Maroc et de la Tunisie, où avaient été créés des studios, l’Algérie ne disposait à l’indépendance d’aucune infrastructure. Né dans les maquis, son cinéma a été, jusqu’à une date récente, le monopole de l’Etat ; les réalisateurs étaient fonctionnaires. 

Ils furent néanmoins les premiers à remporter, non seulement des prix à des festivals internationaux (Mohammed Lakhdar-Hamina fut primé à Cannes en 1975 pour Chronique des années de braise), mais un succès critique et public. Plusieurs cinéastes de la première génération œuvraient encore à la fin des années quatre-vingtdix. Mohammed Chouikh a réalisé en 1997 le très beau L’arche du désert. Abderrahman Bouguermouh a été en 1996 l’auteur du premier long-métrage entièrement parlé en tamazight, La colline oubliée, qui fut suivi par La montagne de Baya, d’Azzedine Meddour, 1997. Mais la deuxième guerre d’Algérie a contraint à l’exil de nombreux cinéastes. D’autres ont un pied sur les deux rives : Merzak Allouache, qui avait fait en 1976 une entrée fracassante avec son premier long-métrage, Omar Gatlato, tourne alternativement en France (Salut cousin ! 1996) et en Algérie (Bab-el-oued city, 1994 ; L’autre monde, 2001), Mahmoud Zemmouri aussi. C’est au Maroc qu’un jeune espoir comme Nadir Mokneche a tourné son premier long-métrage, Le harem de Madame Osmane (1993), dont l’action se passe pourtant à Alger. Il a pu y tourner entièrement le second, Viva Laldjérie (2004). La situation est donc sur ce plan en passe de s’améliorer. Mais l’une des questions du cinéma algérien est celle de la relève. 

Le cinéma tunisien a fleuri plus tard. Quoique de la même génération que Allouache, Nouri Bouzid n’a réalisé qu’en 1986 L’Homme de cendres, son premier long-métrage. Mais si ce film a fait date dans le cinéma maghrébin, les suivants aussi. Connu, non seulement pour ses films mais pour ses écrits sur le cinéma, qu’il enseigne à l’Université de Tunis, Ferid Boughedir n’a réalisé Halfaouine, aussi important que L’homme de cendres en tant qu’étude de mœurs, qu’en 1990. Mais Ridha Behi avait réalisé en 1977 Soleil des hyènes, initiateur d’une dimension socio-politique. Le cinéma tunisien se distingue aussi par une tendance que l’on dit parfois « artiste », illustrée par Nacer Khemir (Le collier perdu de la colombe, 1990). Mais, plus transversal peut-être que son voisin algérien, le cinéma tunisien met en perspective les substrats culturels du Maghreb. C’est aussi celui qui compte le plus de réalisatrices. Selma Baccar, auteur en 1975 de Fatma 75, aura été la première femme cinéaste du Maghreb. On retiendra à sa suite, outre Moufida Tlatli (Les silences du palais, 1994, La saison des hommes, 2000), Raja Amari (Satin rouge, 2000). 

On a pointé aussi dans le cinéma marocain une tendance artiste, ou intellectualiste. Cette étiquette commode ne doit pas dissimuler la diversité et la richesse d’un cinéma moins diffusé et donc moins connu. Qui connaît en Europe Moustapha Derkaoui, Hakim Noury ? Si l’œuvre de la première demeure esthétiquement exigeante, le second a su traiter, dans un registre plus classique, des questions de société : L’enfance volée, 1993 ; Un simple fait divers, 1997. Les cinéastes marocains s’intéressent en outre depuis toujours, autant que les cinéastes tunisiens, à la femme (Poupées de roseau, 1982 ; La plage des enfants perdus, 1991, de Jilali Ferhati, Femmes… et femmes, 1998, de Saad Chraïbi), aux mœurs, aux mentalités. L’œuvre d’Abdelkader Lagtaa (La porte close, 1994, Les Casablancais, 1998) mérite en ce sens d’être plus connue. Le cinéma marocain d’aujourd’hui se penche aussi bien sur les « années de plomb » (Ali, Rabiaa et les autres, Ahmed Boulane, 2000 ; Mémoires de détention, Ferhati, 2004) que sur l’émigration sauvage (Tarfaya, Daoud Oulad-Syad, 2004), la misère urbaine (Ali Zaoua, 2000, du jeune franco-marocain Nabil Ayouch, qui a connu un véritable succès en Europe). Il demeure tendu entre l’austérité et le spectacle : Elle est diabétique, hypertendue et elle refuse de crever (1999), comédie de Noury, cohabite avec les road-movies de Daoud Oulad-Syad. Mais, à considérer l’immense succès, inédit, de A la recherche du mari de ma femme (Mohammed Abderrahman Tazi, 1993), comédie au titre très évocateur (qui a eu une suite), quelque chose est en train de changer dans la relation du cinéma marocain avec le public. 

Il est d’ailleurs en passe de s’imposer. Le Festival de Cannes lui a rendu dans son édition 2005 un hommage. Les dernières Journées cinématographique de Carthage avaient décerné leur Tanit d’or à A Casablanca, les anges ne volent plus (Mohammed Asli, Maroc, 2003). Ce renversement des positions respectives des trois pays est le reflet d’un renversement structurel : des années quatre-vingt aux quatre-vingt-dix, les enveloppes d’aide à la production distribuées par le CCM ont augmenté de 500 %, et, fait relativement inédit, les cinéastes chevronnés n’ont pas été les seuls à en bénéficier. Il est vrai que le Maroc entretenait sur ce plan un écart, aussi bien avec la Tunisie qu’avec l’Algérie : la majorité des producteurs étaient les réalisateurs eux-mêmes ! 

L’arbre marocain ne doit cependant pas cacher la forêt maghrébine. La production algérienne s’étant effondrée avec ses infrastructures, le Ministère de la Culture a créé, pour relancer l’activité cinématographique, le Centre national du cinéma et de l’audiovisuel (CNCA) et un Fonds pour le développement de l’art et de la technique et industrie cinématographique (FDATIC). Mais, l’enjeu étant le passage du marché d’Etat au libre marché, le CNCA ne fait que répondre à l’urgence. Il faut donc attendre les résultats de la convention passée en mars 2003 avec l’association « Lumières », qui a prévu la production de 34 films. Les tunisiens ont de plus en plus de mal aussi à faire leurs films. Malgré les efforts consentis par l’Etat : aides à la production au titre du budget du Ministère de la Culture, dont le montant a sensiblement augmenté depuis 2001. Et bien que ce pays compte des producteurs indépendants. Faut-il, comme le préconise l’un d’eux, pousser les réalisateurs à devenir producteurs ? Entre le Maroc d’antan et l’Algérie d’hier, un moyen terme est en tout cas à trouver. 

Les co-productions avec la rive nord

Il y a eu, et il y a, davantage de co-productions avec la rive nord que de co-productions maghrébines. Mais il y a là aussi un arbre qui cache une forêt. Si le Fonds sud cinéma, géré par le Ministère des Affaires étrangères français et le CNC, auquel a été adjoint l’ADC Sud (Commission d’Appui au développement des cinémas du Sud), a co-produit entre 1984, année de sa création, et 2000, plus de 230 films, la part du Maghreb ne cesse de décroître. Elle n’aura, de 1995 à 2000, guère été supérieure à 10 % : 16 films sur 110. Il y a encore des projets (six pour l’Algérie, huit pour le Maroc, neuf pour la Tunisie) avec le Maghreb, aboutis ou en cours. Mais « les pays du Sud » qu’ont en charge le Fonds sud cinéma et l’ADC Sud (disparu le 1er janvier 2004 au profit du Fonds Image Afrique) comprennent, outre des pays d’Afrique noire, des pays d’Amérique latine, du Proche-Orient, des Caraïbes, d’Asie, et même de l’est de l’Europe. 

C’est à dire que l’axe Nord-Sud de co-production n’est pas la panacée. La manne financière qu’a par ailleurs apportée aux cinéastes algériens l’Année de l’Algérie en France risque de faire illusion. D’où, selon certains, la nécessité de s’organiser sur un axe vertical. Le cinéaste tunisien Naceur Ktari milite depuis plusieurs années pour la création d’un fonds de production du cinéma maghrébin. Il a bien été créé, lors des dernières Journées cinématographiques de Carthage, un Marché international des produits audiovisuels (Mipac), dans les structures duquel figurent, à côté du CNC français et de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, le CCM, Quinta Communication, dirigé par le producteur tunisien Tarek Ben Ammar, Sangho Films (du cinéaste tunisien Mohammed Zran)… 

Mais jusqu’à quel point les stratégies des investisseurs privés convergent-elles avec celles des institutions publiques ? Tarek Ben Ammar, qui a investi sur des hectares pour la construction de studios, y prévoit le tournage de 50 films américains et européens… comme dans les studios marocains de Ouarzazate ! Ami de Silvio Berlusconi et de Rupert Murdoch, il songe par ailleurs à racheter Europe TV et Prima TV, deux sociétés italiennes propriétaires de plusieurs chaînes de télévision. Verra-t-on réellement, donc, le développement d’une industrie maghrébine du cinéma ? 

Ces efforts ne porteront pas tous leurs fruits s’il n’y a pas une politique de diffusion, une aide à la distribution. Situation paradoxale, quoique pas propre au Maghreb, les cinéastes réalisent des films qui ne sont pas vus par les publics de leurs pays. Ou ne le sont plus. C’est particulièrement sensible en Tunisie : Satin rouge n’a fait que 35 000 entrées ; Les silences du palais en avait fait 300 000, Halfaouine 600 000. On se félicite par contre, au Maroc, de ce que le seuil des 300 000 entrées ait été atteint, puis dépassé, depuis 1991, par une dizaine de films. Croissance exponentielle sans doute ; mais la population marocaine est le quadruple de celle de la Tunisie ; progrès relatif donc. Il faut surtout noter l’inscription de A la recherche du mari de ma femme en tête du box-office. Comme si l’on ne pouvait contourner le fait que le public, très friand de télévision, privilégie les séries, les feuilletons. 

Le paradoxe demeure : on voit se multiplier au Maghreb les festivals, qui permettent à des films d’être distingués mais n’induisent pas un marché. Manifestations plus culturelles qu’économiques, ces festivals sont thématiques (Festival du Film pour l’Enfance et la Jeunesse, Sousse, Tunisie ; Festival International du Film de Jeunesse, Timimoun, Algérie ; Festival du cinéma berbère, Agadir, Maroc), nationaux, africains (Festival Khouribga, Maroc), méditerranéens (Festival de Tétouan, Maroc). Le seul véritable festival international qui ait lieu sur le sol maghrébin, celui de Marrakech, est une création récente … et une initiative française. La France continue d’ailleurs à jouer un rôle dans la diffusion : l’Agence de la Francophonie acquiert les droits de films diffusés par ses soins en DVD et sur des chaînes de télévision comme TV5 ou Canal Horizon. Outre qu’un média ne saurait en remplacer un autre, ce système est à la source d’une distorsion : les diffuseurs et décideurs maghrébins attendent une aide de l’étranger pour organiser le ou les circuits de distribution qui leur manquent. 

La situation est d’autant plus dramatique que l’exploitation s’est effondrée. Pour des raisons multiples : croissance exponentielle de la télévision, marché parallèle issu du piratage des films, disponibles en cassettes vidéo avant d’arriver dans les salles… Mais il n’y avait plus en 2004 que 15 salles en activité en Algérie, alors qu’il y en avait 350 en 1963 ! Il n’y en a plus aujourd’hui qu’une trentaine en Tunisie, contre 78 en 1994 et 280 autrefois. La chute est peut-être moins spectaculaire au Maroc, mais le nombre de salles, passé de 340 en 1970 à 163 en 2000, y aura diminué de moitié en 30 ans. Il faut par conséquent mettre au crédit de Tarek Ben Hammar l’intention de construire des complexes de salles de cinéma. Il faut prendre acte de la volonté du CNCA algérien de restaurer nombre de salles relevant de la tutelle de l’Etat (un inventaire de plus de 120 salles fermées dont le ministère des Finances s’est engagé à subventionner la réfection, a été effectué) et de construire, sur le long terme, de nouvelles salles, dont la gestion relèvera du droit privé. Mais ces mesures doivent être complétées par d’autres : les cinéastes algériens estiment qu’une partie importante des sommes qui alimentent le FDATIC devrait être prélevée sur les recettes.