Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Tendances économiques

La méditerranée a besoin d’une révolution (industrielle)

Anwar Zibaoui
Expert en économie, internationalisation et affaires internationales.
Port d’Alger. Juillet 2022 (Photo par APP/NurPhoto via Getty Images)

Trois ans après le Covid-19, le monde connaît des changements sans précédent. Nous sommes confrontés à quatre transformations disruptives : une transition énergétique, des énergies fossiles aux énergies renouvelables ; une transition technologique, de la matière physique au numérique ; une transition économique, de l’Ouest à l’Est ; et une transition démographique, des nations vieillissantes à des nations jeunes. Ces défis nous conduisent vers une quatrième révolution industrielle, qui façonne déjà la réalité de millions de personnes, créant aussi bien des opportunités que des me­naces pour nos sociétés.

Il ne fait aucun doute que notre façon de travailler a beaucoup changé depuis la première révolution industrielle. Un processus qui nous a menés des pre­mières usines à la production en masse, puis à l’automatisation où les individus partagent l’environnement de travail avec des robots. Enfin, nous sommes passés à la numérisation, où les espaces de travail prennent la forme de réseaux complets dans lesquels les humains et les machines interagissent et se complètent.

Cette quatrième révolution indus­trielle ne transforme pas seulement la façon de travailler, mais débouchera sur de nouveaux produits, industries et services. Les progrès scientifiques, éco­nomiques, sociaux et techniques de la dernière décennie dépassent ceux des 100 dernières années et, plus encore, les réalisations des deux dernières années dépassent celles de la dernière décen­nie. Le rythme à venir sera encore plus rapide et le scénario est passionnant.

La plupart d’entre-nous ressente déjà les effets de cette révolution carac­térisée par l’utilisation d’énormes quan­tités de données pour prendre des déci­sions et réduire les coûts. Une révolution qui touche tous les aspects de notre vie, de l’internet des objets à l’intelligence artificielle (IA), en passant par tant d’autres avancées. Pour les individus, les entreprises et les sociétés, l’essentiel est de se mettre à jour et de prendre le train en marche dès maintenant, afin d’éviter un rattrapage traumatisant à l’avenir, ou d’être laissé pour compte.

Cependant, tandis que l’économie mondiale surfe déjà sur la vague des nouvelles technologies, de nombreux pays méditerranéens luttent encore pour atteindre des niveaux de progrès basiques, car ils sont restés à l’écart de ces révolutions et du développement in­dustriel, scientifique et social. Cette fai­blesse se manifeste dans les problèmes qu’ils rencontrent pour être compétitifs et pour relever les défis fondamentaux.

Cette situation peut être compensée par une augmentation des flux commer­ciaux, des investissements bilatéraux et de la mobilité entre les pays du nord, du sud et de l’est de la Méditerranée. Pour les pays qui ont souffert de multiples crises économiques, le renforcement de l’intégration régionale est essentiel pour favoriser une reprise durable.

LA RÉGIONALISATION SURGIT COMME UNE OPPORTUNITÉ

La Méditerranée est confrontée à de nombreux défis et sa situation entre trois continents peut lui offrir l’occasion d’être au coeur d’une quatrième révolu­tion industrielle. Une feuille de route est nécessaire pour relier des projets à long terme capables d’assurer le développe­ment des nouvelles technologies et les changements économiques et sociaux qu’elles entraînent.

Il s’agit d’un moment clé pour la coopération méditerranéenne, car la régionalisation surgit comme une op­portunité, et la collaboration est plus nécessaire que jamais.

La région doit et peut mieux utiliser des outils tels que la logistique, comme levier de son déve­loppement économique. Des infrastruc­tures de transport adéquates, modernes et bien gérées et la création d’une chaîne d’approvisionnement efficace pour fa­ciliter le commerce et la compétitivité sont essentielles en Méditerranée. La régionalisation offre ainsi un large éven­tail de possibilités.

La diversité, les ressources et le talent méditerranéens sans frontières créent de la valeur. Nous disposons d’un catalyseur pour la croissance et l’inté­gration, la création de nouvelles entre­prises et l’internationalisation. Le style méditerranéen a toujours été créatif, inclusif et adaptable, avec la capacité de faire ressortir le meilleur dans un envi­ronnement divers.

L’Europe n’est pas exempte de problèmes, qu’il s’agisse du chômage, de la baisse du taux de natalité ou des crises énergétiques, économiques et politiques. L’UE, à l’origine une alliance économique, est devenue une alliance démocratique, fondée sur des valeurs telles que le respect de la dignité hu­maine, de la liberté et des minorités, qui a apporté prospérité économique et sta­bilité. La coopération avec ses voisins du Sud constitue une étape naturelle.

La région méditerranéenne doit progresser dans la diversification éco­nomique et éviter une dépendance ex­cessive vis-à-vis du tourisme. Les leçons de la pandémie parlent de résilience et d’adaptation. Des choix intelligents doivent être faits, et les entreprises et les gouvernements doivent comprendre les options et les risques, afin de choisir des projets qui n’entravent pas la croissance économique future.

Une éventuelle intégration atti­rerait des entreprises internationales et la création de dizaines de milliers d’emplois dans une région où le taux de chômage est inquiétant. Elle pourrait se traduire par une augmentation des exportations de 1 à 3 % du PIB par an pour chaque pays de la région. L’impact sur les deux rives de la Méditerranée est évident.

PROMOUVOIR LA CO-INDUSTRIALISATION ENTRE LES ÉCONOMIES MÉDITERRANÉENNES ET EUROPÉENNES

Le Covid-19 a mis à l’épreuve les chaînes d’approvisionnement fragiles, conçues sur la seule base des coûts, sans tenir compte d’autres facteurs tels que la conception opérationnelle, la per­formance, la technologie, l’absence de prise en compte de tous les marchés ou le manque d’intégration des entreprises. Celles qui avaient organisé leurs opéra­tions en fonction des coûts, ont rencon­tré de nombreux problèmes qui se sont répercutés sur le client final. La coû­teuse délocalisation peut aujourd’hui être utilisée pour assurer la compétitivi­té, mais il est de loin préférable de pré­voir une diversification régionale.

La géographie raccourcit les circuits logistiques entre l’UE et l’Afrique, les obstacles au commerce peuvent être réduits et des méthodes de transport plus rapides et plus rentables peuvent être dégagées. Les biens et services lo­gistiques d’un bout à l’autre doivent être conçus de manière à ce que le bloc commercial régional crée des environ­nements propices à la prospérité des entreprises, avec une connaissance ap­profondie des régions dans lesquelles elles travaillent. Les avantages sont nombreux si l’on veut relever les défis : par exemple, les jeunes talents qui ont besoin de débouchés ; ou le coût de la main-d’oeuvre, qui est plus élevé qu’en Asie, mais reste très avantageux ; la ré­duction de l’empreinte carbone ; ou le potentiel d’innovation scientifique et technologique.

Il suffit de relever les défis de cette délocalisation et de promouvoir l’intérêt de la co-industrialisation entre les diffé­rentes économies méditerranéennes et européennes. On pense souvent qu’il y a une concurrence entre le nord et le sud de la Méditerranée, mais c’est une er­reur. Dans un monde globalisé en grands blocs commerciaux, il faut rivaliser avec d’autres régions, notamment l’Asie.

La région méditerranéenne peut se transformer en un centre international de fabrication et d’assemblage, à par­tir duquel il soit possible d’accéder à l’Afrique, à l’Asie et à l’Europe, et d’in­fluencer les marchés mondiaux. Il est possible de placer la région sur la scène mondiale, d’attirer davantage d’inves­tissements et d’encourager de nom­breux secteurs industriels à accroître leur capacité de production. Il est né­cessaire de se concentrer sur l’effica­cité des chaînes d’approvisionnement, par exemple, en développant la voiture électrique et durable, et de tirer parti des opportunités et de l’expertise, pour faire face à la concurrence. L’intégration régionale est la voie à suivre pour assu­rer la durabilité et la survie.

Comme toutes les révolutions, le changement historique est inévitable et exige un programme ambitieux d’in­tégration des économies méditerra­néennes, leur association avec l’Europe et leur liaison avec l’Afrique. Les défis requièrent un ensemble d’engagements que nous devons tous assumer. On dit que la Méditerranée est une mer trop large pour nous unir, mais trop étroite pour nous séparer, d’autant plus que dans un monde numérique, les dis­tances sont relatives.

L’avenir de l’Europe est étroitement lié à la capacité de développement écono­mique et social des pays du sud de la Mé­diterranée et de l’Afrique. Il est temps de s’impliquer, de repenser la relation et de promouvoir un projet commun capable de rivaliser dans le monde des grandes zones géographiques économiques.

La Méditerranée peut apporter des solutions pour que l’avenir de l’Europe ne dépende pas des problèmes de la géopolitique mondiale. Nous devons surmonter les préjugés et les défis, créer de la richesse et contribuer au bien commun, en renforçant le tissu social de manière durable, dans le respect de la dignité humaine et de la nature.

Les relations entre la Méditerranée et l’Europe ont longtemps été caractéri­sées par une relation bénéficiaire-dona­teur. Cela serait aujourd’hui une erreur. Dans la course entre les États-Unis et la Chine, l’UE ne trouvera sa place que si elle se tourne vers le Sud et repense ses relations pour travailler sur un pied d’égalité, en favorisant des économies inclusives, un plus grand bien-être so­cial et en profitant de la numérisation, de l’économie verte et bleue et des autres leçons de la pandémie pour déve­lopper de nouvelles approches et ouvrir de nouveaux horizons. Les pays de la région aux écono­mies émergentes veulent encourager et accélérer ce processus. En ce sens, les gouvernements, les autorités régionales ou les grands fabricants mondiaux de technologies accélèrent les initiatives de relocalisation. Dans ce défi, il est difficile de prévoir l’impact sur des aspects tels que l’em­ploi. Mais une transition réussie garan­tirait la compétitivité réelle des entre­prises et la consolidation industrielle de la région dans le monde. Une véritable révolution industrielle est nécessaire, avec un nouveau modèle qui devrait tirer parti des énergies vertes comme moyen plus durable, pour ainsi éviter ou réduire le changement climatique.

ADAPTER LE MARCHÉ DU TRAVAIL À LA QUATRIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

Le défi économique le plus immé­diat dans la région est la création d’un nombre suffisant d’emplois productifs et durables pour les jeunes. La transition vers la quatrième révolution industrielle crée un besoin urgent d’éducateurs et d’employeurs. La technologie est en train de changer le monde du travail. Il est es­sentiel, pour la croissance, l’équité et la stabilité sociale, d’adapter l’éducation au marché du travail. De nombreuses pro­fessions qui seront disponibles en 2023 n’ont pas encore été inventées.

Il existe une corrélation évidente entre le niveau de revenus d’une éco­nomie et sa capacité à développer et à déployer le capital humain. Cela néces­site une action déterminée de la part des gouvernements, et la libération du potentiel humain. Si la région médi­terranéenne se dote des compétences de l’industrie 4.0, les opportunités de croissance sont immenses.

La quatrième révolution industrielle ne s’arrête pas, et la Méditerranée ne peut pas être laissée à la traîne dans sa transformation industrielle au moment même où les modèles des industries traditionnelles changent. Alors que les États-Unis et l’Asie vont de l’avant, l’Europe et la Méditerranée doivent for­ger leur propre identité.

Le monde devenait plus petit et nous pensions que la mondialisation était le destin de l’humanité, mais cette certitude a été mise à l’épreuve. Car le monde globalisé est en voie d’extinction au profit d’un modèle plus confortable et plus abordable, plus local et régional, issu de trois transformations : la trans­formation industrielle, avec l’entrée de la robotique et de la technologie dans les usines, qui produisent désormais à la demande et à des coûts similaires à ceux des pays émergents ; la transformation énergétique, avec l’essor des énergies renouvelables locales ; et l’innovation des ressources, qui sont de plus en plus réutilisées et offrent des matières pre­mières locales.

Le changement climatique et la pé­nurie d’eau amplifieront l’impact des différents conflits, générant de nou­veaux défis. Étant donné que 75 % des emplois dans le monde dépendent de l’eau, la pénurie de celle-ci peut donc limiter la croissance économique. Cette situation exige des mesures pour gérer son utilisation et assurer la durabilité de son énorme richesse. L’industrie doit se réinventer dans toute la région, avec l’utilisation de technologies liées à l’optimisation de l’information : objets connectés, IA, Big Data, blockchain dans la chaîne d’approvisionnement… et évoluer dans le respect des normes environnemen­tales. Il est essentiel de se coordonner et d’adopter des objectifs communs, avec des échéances et des prévisions qui impliquent la société civile, les gouver­nements et les individus, et les incitent à ramer dans la même direction, pour un avenir plus durable. Des pactes sont possibles et les changements les plus profonds sont obtenus, en impliquant tous les acteurs.

SOUTENIR LES FEMMES ET LES PME POUR CONTRIBUER AU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

Ce nouveau monde technologique est attrayant pour l’autonomisation et la responsabilisation des femmes, en brisant les stéréotypes de genre, et en permettant aux femmes entrepre­neuses d’apporter des façons créatives de surmonter les barrières culturelles obsolètes et d’ajouter de la valeur à l’économie. Il est important de soutenir les incubateurs et les accélérateurs qui aident les entreprises dirigées par des femmes, et d’offrir des opportunités et un meilleur accès au financement.

Les inégalités qui touchent les femmes dans le secteur des entreprises ont des racines profondes qui vont des facteurs culturels au soutien insuffisant offert aux entreprises dirigées par des femmes, en passant par l’absence de cadres politiques pour combler le fossé entre les sexes et le défi que représente la promotion de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, entre autres. L’intégration des femmes dans l’économie de la région méditerra­néenne, et du continent africain en gé­néral, reste un sujet en suspens, malgré les progrès réalisés dans certains pays.

Les gouvernements doivent encou­rager l’octroi de prêts bancaires et de microcrédits aux projets gérés par des femmes afin de créer un système de sou­tien global, car l’amélioration de leur si­tuation sociale, économique et sanitaire est essentielle pour le développement durable de la région. Il a été démontré que l’autonomisation des femmes a un impact sur leur environnement et pro­fite à l’ensemble de leur communauté en contribuant à l’éradication de la pauvre­té et à la croissance économique.

De même, dans cette nouvelle ré­volution industrielle, les PME doivent occuper une place centrale en tant que principal moteur économique et doivent être soutenues d’une manière qui recon­naisse leur importance et leur impact sur la création de richesses. Les gouverne­ments doivent fournir une plate-forme qui accueille et encourage l’esprit d’en­treprise, ainsi qu’un moyen de stimuler indirectement cet esprit en facilitant le processus de création de PME.

Avec les entreprises informelles, les PME représentent aujourd’hui 90 % du tissu des entreprises, 60 % du PIB et 70 % de l’emploi dans la région. Elles sont un élément fondamental de l’éco­nomie méditerranéenne, mais elles ont besoin de solutions efficaces aux pro­blèmes endémiques, qui se manifestent à chaque crise. Faciliter leur accès aux fonds et aux services financiers contri­buera à la création de richesses. Un en­vironnement commercial transparent et efficace et l’orientation vers un avenir industriel numérique permettront leur développement durable.

Il est impératif de faciliter la transfor­mation de la région et de consolider son économie pour l’inclure dans l’économie mondiale. Les relations futures entre les deux rives doivent évoluer et les entre­prises européennes doivent considérer la région non pas comme un marché de consommation ou une source de ma­tières premières, mais comme une région complémentaire qui crée de la valeur.

Cet avenir plus durable, fondé sur de grandes zones de production régionales, redessine les rapports de force écono­miques et géopolitiques. Les faits sont clairs et proposent un changement des systèmes de production et des modes de vie et de consommation.

De nombreux secteurs industriels ont leur place dans une région médi­terranéenne intégrée. L’Europe, le sud et l’est de la Méditerranée et l’Afrique subsaharienne représentent 1,8 milliard de personnes. L’intégration de ces trois zones est une solution évidente. À titre de comparaison, la population de l’en­semble du continent américain – Amé­rique du Nord, Amérique centrale et Amérique du Sud – s’élève à un milliard d’habitants. La région méditerranéenne présente également d’autres avantages, tels que des énergies bon marché, des matières premières, une main-d’oeuvre jeune pouvant être formée aux compé­tences requises et un vaste marché de consommateurs potentiels.

Il est temps d’unir nos forces et de donner aux gens les moyens de conduire le changement dans l’intérêt de tous, afin de façonner l’avenir de l’économie méditerranéenne et mondiale. L’ac­croissement des inégalités est à lui seul une source permanente de malaise, et le modèle économique actuel a be­soin d’un coup de fouet qui ramène les jeunes désenchantés dans l’économie et la politique, consolide la modernisation de tous les pays voisins, actualise l’édu­cation pour la connecter aux besoins de l’avenir, et consolide les droits des femmes pour aider à développer leur potentiel dans l’ensemble de la région.

La grande énergie de notre Mé­diterranée, ce sont ses habitants : les jeunes, les femmes, notre capital hu­main. Une énergie énorme pour re­construire la région.

Il est temps de se tourner vers la Méditerranée, de coopérer, d’échanger, de participer et de réfléchir à la manière de travailler ensemble pour répondre aux besoins – c’est la base du commerce que la Méditerranée pratique depuis des milliers d’années. Car nulle part autant qu’en Méditerranée ne s’écrit l’avenir, là où se croisent non seulement les che­mins, mais aussi les opportunités et les talents. Nulle part autant qu’en Méditer­ranée ne s’accumule l’expérience du pro­grès, de la collaboration, de la capacité à faire de chaque défi, de chaque contra­diction apparente, une opportunité./

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