Écrire l’archive maghrébine postcoloniale
Dans ce qui constitue un tournant important de l’écriture narrative au Maroc, en Algérie et en Tunisie, une plus grande attention est désormais accordée au passé colonial et à la question de l’écriture de l’histoire d’une nation. Il y a longtemps, lorsque Taha Hussein était étudiant à Paris, le leader national égyptien Saad Zaghloul lui a expliqué que l’histoire est écrite par la puissance coloniale, et toujours par les puissants. J’ai fait référence à ce dialogue dans mon livre The Postcolonial Arabic Novel [Le roman arabe postcolonial], disponible sur Internet. Abdallah Laroui le répète dans son importante interprétation de L’Histoire du Maghreb (Paris, François Maspero, 1970), une question que j’ai approfondie dans un livre récent, Le roman arabe au troisième millénaire (Abou Dabi). Ce qui est important pour la puissance coloniale, ce sont ses propres archives sur les colonisés. Archiver ne signifie pas ici collecter des documents morts ou les extraire de la poussière accumulée dans le passé. Il s’agit plutôt d’explorer le pouvoir de ces documents de nous parler et d’inviter à un examen plus approfondi de leur moment d’énonciation en tant qu’acte, et non en tant que document, comme l’affirme à juste titre Michel Foucault. Un certain nombre de récits (romans) ont été publiés récemment, qui abordent la question problématique de la négotiation entre l’acte des citoyens – les natifs de la terre et du peuple soumis – et de l’envahisseur.
Le journalisme colonial, comme la propagande des médias de masse aujourd’hui contrôlés par le capital mondial avec sa part substantielle de sionisme, minimise ou même oblitère la voix et la présence des natifs, de la population indigène souffrant le déplacement, la déportation et le génocide. Un cas qui se répète actuellement contre la population palestinienne, avec le soutien total et inébranlable des anciennes et nouvelles puissances coloniales et des alliances impériales. Si les médias ont fait une apparition timide lors des premières invasions de la première moitié du XIXème et du début du XXème siècle, aujourd’hui leur vacarme afin d’étouffer la voix de la population indigène envahie et d’empêcher les gens de savoir qu’un génocide de masse est en train de se dérouler est assourdissant. The Spartan Court [La Cour de Sparte] d’Abdelouahab Aissaoui (Alger, Dar Mim, 2018) est une récapitulation de l’invasion coloniale. Les événements de 1830-1833 sont reconstitués non seulement pour esquisser une histoire de l’invasion, mais aussi pour la situer dans une série de miroirs brisés qui soulèvent des questions sur le dossier documenté de l’éminent journaliste Dupond qui a rejoint la campagne, l’approuvant tout du long comme une mission civilisatrice pour sauver les chrétiens (c’est-à-dire les Français) otages des « hauteurs des Sarrasins », comme les médias en France avaient l’habitude d’appeler la ville algérienne et les indigènes. Les écrits du journaliste côtoient ceux du leader national Ibn Mayyar, qui rassemble des documents, dont les articles du journaliste, pour publier un livre qui, selon lui, pourrait remettre en cause tous les récits coloniaux et faire la part des choses. Seule la révélation par un médecin du commerce français d’ossements de martyrs parmi les combattants algériens et d’autres détails alertent le journaliste sur le fait que la mission n’est pas celle qu’on lui a fait croire et que la prétention de transformer les hauteurs de Sparte en Athènes perd de sa crédibilité et de son sens. Trois ans après l’invasion, le combattant Hamma al Sallaoui parcourt les rues, les ruelles et les places et constate que les marques et les noms anciens ont disparu, et qu’une nomenclature et un urbanisme français prennent le relais pour éradiquer l’identité nationale algérienne. Un processus d’effacement complet de l’identité nationale s’est mis en place. Derrière l’invasion visant à revendiquer l’appartenance de l’Algérie à la France, se cachait une sorte d’épuration. Ces réflexions et ces voix mettent le récit en mouvement. Les récits contradictoires ébranlent l’archive de la puissance coloniale et la rendent suspecte. En d’autres termes, un récit comme celui de La cour de Sparte redessine une histoire, non pas telle qu’elle a été écrite par l’envahisseur, mais comme une accumulation de questions, où le paysage, les gens, la langue, la nation et la conscience sont remis en question. Le journaliste converti, ancienne voix du discours colonial, commence à douter de lui-même et de la campagne militaire. Il ne s’agit pas d’une conversion pure et simple, mais plutôt d’une ouverture aux détails et aux faits contestables qui redessinent la campagne comme une simple bataille sanglante pour conquérir, exploiter et déraciner l’identité d’une nation qui faisait pour lors partie de l’Empire ottoman. Le romancier, qui a remporté le Prix international du roman arabe en 2020, lorsque je présidais le comité, fait preuve de diverses compétences en matière de réécriture de l’histoire : contrairement aux historiens traditionnels à la recherche d’événements et de grands noms, Abdelouahab Aissaoui plante le décor par le biais de voix et de récits conflictuels, de miroirs brisés, de monologues intérieurs et de débats ouverts. Les scènes varient entre les salons parisiens où l’on jouit des avantages du colonialisme et les salons locaux où les autochtones ont leur mot à dire, et où les repères d’un passé et d’un présent s’affrontent sur le plan politique, social et économique. L’histoire n’est plus une déclaration concluante, mais plutôt plusieurs voix qui défient la lecture traditionnelle de l’archive documentaire comme un registre poussiéreux et qui a désormais une présence polyphonique, active et génératrice.
L’archive nationale, avec ses multiples facettes, n’est pas uniforme. C’est un héritage hétéroclite qui ne peut offrir une vision totale de l’histoire
Une approche légèrement différente de cette circulation entre l’histoire en tant que fait et le roman est celle du Marocain Ahmed el Ouizi dans son roman historique Le roi meurt deux fois (Beyrouth, Al Markaz al Thaqafi, 2019). L’écrivain ne peut s’empêcher de documenter le récit avec des notes de bas de page pour présenter un roman historique. Tout au long de l’ouvrage, il argumente : « Si l’histoire, dans ses définitions les plus simples, est un récit de ce qui s’est passé tout en dépendant d’images et de traces à moitié factuelles ; le roman est l’histoire de ce que l’on s’attend à voir se produire, en utilisant les mêmes images et les mêmes traces ». L’intrigue tourne autour d’un journaliste français retenu prisonnier par les autorités coloniales pour n’avoir pas cédé aux pressions afin de ne pas ouvrir les documents nationaux du mouvement de libération marocain. L’auteur a rédigé une introduction savante par un historien qui est El Ouizi lui-même, en tant qu’érudit et traducteur. Il reprend la formule d’Alexis de Tocqueville selon laquelle « l’Histoire est plus qu’une galerie qui ne présente que quelques tableaux authentiques et un nombre considérable de copies ». Le récit se déroule à la première personne du prisonnier, le journaliste Robert Hass, qui a passé plusieurs années en prison à une époque où les Français étaient ravis d’avoir réussi leur campagne d’occupation. L’accent est mis sur les pressentiments et les attentes du prisonnier quant à sa libération dès qu’un bruit de pas se fait entendre. C’est là l’aspect différenciateur de Le roi meurt deux fois. Si La cour de Sparte utilise plusieurs voix, avec des touches de monologues, la narration d’El Ouizi se concentre sur le prisonnier. On a parfois l’impression que l’archive coloniale française est plus présente que l’archive marocaine. Cependant, ce qui distingue ce récit, ce sont la documentation et les références qui montrent deux tendances : l’écrivain en tant qu’historien qui se préoccupe davantage du matériel d’archive, et un tournant vers l’histoire dans le récit.
Dans ‘La cour de Sparte’ d’Aissaoui, l’histoire n’est plus une déclaration concluante, mais plutôt plusieurs voix qui défient la lecture traditionnelle de l’archive documentaire comme un registre poussiéreux et qui a désormais une présence polyphonique, active et génératrice
Néanmoins, il s’agit d’une perspective unique qui devrait attirer notre attention sur le rôle des auteurs, leurs intérêts et leurs spécialisations. Le récit de Leïla Abouzeid dans Retour à l’enfance (Casablanca, Dar al Madaris, 1993) peut être considéré comme un matériau de base pour l’indépendance : l’auteure se souvient de son enfance lorsqu’elle accompagnait sa mère pour rendre visite à son mari emprisonné en tant que membre du mouvement de libération. Un parent qui rejoint l’administration coloniale française des prisons présente l’autre facette des indigènes qui survivent en marge du festin colonial. L’archive nationale, avec ses multiples facettes, n’est pas uniforme. C’est un héritage hétéroclite qui ne peut offrir une vision totale de l’histoire.
Dans ‘La Seine était rouge’ de Leïla Sebbar, l’utilisation de l’album de famille, une galaxie de clichés de participants aux manifestations, de
témoins oculaires et de leurs descendants, constitue l’archive décolonisante en opposition à l’archive familiale ou étatique excluante
Ces deux romans historiques méritent d’être considérés à la lumière d’une autre œuvre de fiction qui revendique sa propre narrativité dans le cadre du nouveau roman français, terme lancé par Émile Henriot (Le Monde, 22 mai 1957). Il faut comprendre ce terme littéraire comme s’appliquant au roman des années 1950 et aux écrits de Samuel Beckett, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor, Jean Ricardou, Marguerite Duras et d’autres encore. En résistance aux récits normatifs et au réalisme, les écrivains du mouvement suivent leurs propres pensées, plutôt que la linéarité, les événements séquentiels et les climax. Ce qui est important pour nous, c’est que Kateb Yacine a écrit Nedjma (Paris, Éditions du Seuil, 1956) dans cette optique. Comme le souligne The Postcolonial Arabic Novel, la force de Nedjma découle de cette liberté de rassembler des chants, des cantiques, des slogans patriotiques, des manifestations, des anecdotes, des identités hybrides, pour aborder la résistance algérienne aux occupations françaises et à la nature des colonies françaises en tant qu’établissements sur le sol algérien avec le rêve d’établir l’Algérie française. Bien que Nedjma soit écrit dans le style du nouveau roman, il s’agit d’un récit ciblant le colonialisme d’implantation/peuplement, et le colonialisme israélien ne fait pas exception. Le roman de Yacine s’inspire souvent du premier soulèvement anticolonial qui a éclaté le 8 mai 1945. Les victimes algériennes de l’impitoyable contre-attaque française se comptaient entre 10 000 et 45 000. La brutalité a enflammé une conscience politique. Kateb Yacine, 16 ans, est arrêté. Mais après avoir été témoin des atrocités commises par les Français, il n’est plus le même. Son roman, écrit comme un témoignage unique dans un style nouveau, restera un paradigme clair de l’excellente écriture anticoloniale. Plutôt que l’histoire, il fait revivre au lecteur les manifestations et les slogans, tout en racontant le rôle de tout un chacun, jeune et vieux, dans la lutte pour la libération. Nedjma, qui signifie étoile, est le personnage qui donne son nom au roman. Comme son nom l’indique, elle est une étoile qui guide et qui brille ; autour d’elle virevoltent des jeunes gens en quête d’attention et d’amour. Plutôt qu’une icône nationaliste, elle est présentée comme un hybride d’Africain, d’Algérien et de Français, la composition variée qui caractérisait l’Algérie après plus d’un siècle d’occupation.
Les récits anglophones et francophones, ainsi que les écrits en arabe, constituent une constellation extrêmement riche qui contribue de manière substantielle non seulement à la formation de la fiction et de l’histoire, mais aussi au concept d’archive
Les récits anglophones et francophones, ainsi que les écrits en arabe, constituent une constellation extrêmement riche qui contribue de manière substantielle non seulement à la formation de la fiction et de l’histoire, mais aussi au concept d’archive qui, en termes foucaldiens, « est ce qui définit le mode d’actualité de l’énoncé-chose ; c’est le système de son fonctionnement » (Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Éditions Gallimard, 1969). En effet, les récits de Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, et plus tard Assia Djebar, Leïla Sebbar et Rachid Boudjedra apportent une énorme expérimentation qui fait des ravages dans l’épopée bourgeoise complaisante en l’amenant dans la zone de guerre, ses ramifications et la désintégration du récit pour s’intégrer différemment autour d’une lutte pour la survie, non pas de l’individu et de la famille, mais, à travers eux, pour la libération de la terre et de son peuple. La géographie apparaît comme une carte des ruptures et des fissures que le récit tente de rassembler. Elle est « ce qui différencie les discours dans leur existence multiple et les spécifie dans leur durée même » (Foucault, idem). La Seine était rouge (Paris, Actes Sud, 2009) de Leïla Sebbar est important dans ce contexte. En tant que contre-écriture, une réécriture postcoloniale, l’auteure démonte le discours étatiste de l’occupant français qui célèbre et cautionne l’ordre de couvre-feu du Préfet de la police Maurice Papon et son attaque brutale contre les manifestants, dont les corps changent la couleur de la Seine. La Seine était rouge présente la dissonance par opposition au consensus. Son utilisation de l’album de famille, une galaxie de clichés de participants aux manifestations, de témoins oculaires et de leurs descendants, constitue l’archive décolonisante en opposition à l’archive familiale ou étatique excluante. Le mode d’écriture apparaît comme inclusif, une cacophonie de voix. Les manifestations de 1961 ne sont pas seulement l’arrière-plan, mais la matière de l’album, qui tire sa vivacité et sa présence de ses stratégies de couplage et de duplication. Le mode diffère de celui de L’amour, la fantasia (Paris, J. C. Lattès/Enal, 1985) de Djebar, qui négocie un lien avec la recherche coloniale de l’exotisme. L’Algérie sous l’occupation apparaît comme un corps féminin, une carte de traces, un arrière-plan sémiotique, qui s’estompe mais qui invoque néanmoins le symbolique, l’imaginaire et le matériel qui sont violés sous l’occupation. Une écriture à double tranchant soulève des questions concernant l’écriture postmoderne/ postcoloniale : un espace discursif contaminé est-il plus efficace qu’une critique postcoloniale ? Ou encore, ce style combiné est-il plus pertinent qu’un style unilatéral pour faire face à un héritage riche et très compliqué au cours d’une longue occupation et de ses réverbérations en France ? De telles questions sont importantes, et le simple fait qu’elles fassent partie de notre réflexion montre l’importance de l’écriture algérienne.
L’archive algérienne présente tout un répertoire de densité narrative, une accumulation d’écrits littéraires ayant pour toile de fond le passé colonial, comme le fait Tahar Ouettar dans Al-Zilzel (Le séisme) (Alger, Société nationale d’édition et de diffusion, 1981). Écrit quelques années après la libération, il s’agit d’une critique acerbe de la nouvelle élite, mais l’accent est mis sur l’intelligentsia autochtone qui parvient à prospérer grâce à une alliance avec le colonisateur français et au service qu’elle lui rend. Le personnage principal n’est autre qu’un professeur d’arabe, un érudit versé dans le Coran et un psychopathe dont la peur de perdre les domaines et les terres hérités des Français maximise sa bizarrerie et sa paranoïa, le conduisant à de multiples façons tordues de contourner les nouvelles réformes. Regardant avec un dégoût croissant la population rurale qui migre vers la ville et qui modifie le paysage urbain français, le protagoniste se suicide en se jetant dans la rivière Rhummel. Ce roman complète un héritage de récits coloniaux et postcoloniaux.
Pour conclure cette brève lecture critique, nous pouvons affirmer que l’archive maghrébine postcoloniale est un acte de réfutation, une stratégie de décolonisation qui démontre l’importance des récits, plus efficaces que la simple liste traditionnelle des événements./