‘Briser les frontières’. Femmes artistes du monde islamique

Josep Giralt Directeur des activités culturelles de l’IEMed

Il est déjà peu fréquent que la création plastique contemporaine des pays islamiques soit exposée en Catalogne, mais il est encore plus rare que ces artistes soient des femmes. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Institut européen de la Méditerranée et la Fondazione Mediterraneo ont présenté l’exposition « Briser les frontières. Femmes artistes du monde islamique » dans le cadre du dixième anniversaire du Processus de Barcelone. En rassemblant l’œuvre de 51 femmes artistes de pays aussi variés que l’Indonésie et le Yémen, nous voulions tenter de briser les stéréotypes associés aux femmes du monde islamique, qui d’une certaine manière faussent généralement la perception des gens. Les femmes commencent à devenir des moteurs de la croissance économique et culturelle dans la plupart des pays musulmans, mais nous sommes encore loin d’éliminer les différences entre les hommes et les femmes dans ces domaines. Pour cela, l’exposition cherche à donner une vision actuelle et dynamique de leur réalité, à partir de leur propre création contemporaine, puisqu’il s’agit là de l’expression des sentiments de ces femmes, engagées vis-à-vis de leur réalité et de leur société. Elles prennent la parole en proclamant leur droit à la citoyenneté dans le monde de l’art et brisent les barrières créées par l’ignorance et le manque de dialogue. Car l’art, on le sait bien, a la capacité d’effacer les frontières, qu’elles soient sociales ou culturelles, d’éliminer les préjugés et même de retirer les voiles. 

« Des voiles aux formes et aux profondeurs variées entourent nos vies depuis le jour de notre naissance. Nous passons notre vie à tenter de voir à travers. Nous pouvons en retirer certains, mais d’autres sont tellement transparents que nous ne pouvons même pas les reconnaître. Mais très peu d’entre nous sommes disposés à les accepter et la plupart essayons de révéler la vérité, pour avoir une vision plus claire de la vie. Le terme islamique se réfère à une civilisation qui a représenté l’une des étapes les plus riches et prolifiques de l’histoire culturelle de l’humanité. En outre, le terme est utilisé dans son sens culturel et non religieux ; les artistes ne sont pas toutes musulmanes et les œuvres ne représentent aucun aspect religieux » (Wijdan Ali, commissaire de l’exposition et présidente de la Royal Society of Fine Arts de Jordanie). 

L’exposition est composée de peintures et gravures, photographies et eaux fortes de femmes artistes de 21 pays islamiques. Des personnes qui professent différentes croyances (islam, christianisme, bouddhisme, hindouisme), qui résident ou ont résidé dans des pays islamiques et apportent une contribution considérable à l’enrichissement de leurs cultures. 

Abstraction, figuration, art conceptuel, maniérisme, folklore, expressionnisme lyrique, symbolisme, surréalisme, impressionnisme abstrait, mouvement naïf… sont des termes qui caractérisent l’une ou l’autre des artistes participant à cette exposition collective. Elles sont toutes réunies non pas en tant qu’artistes individuelles mais sous un même dénominateur commun : être des femmes artistes du monde islamique. La thématique des œuvres s’étend des conventions sociales aux problèmes de genre, en passant par le nationalisme arabe et la cause palestinienne, l’identité féminine, l’écologisme et la nature, la vision cosmique du monde, la politique, mais aussi la simple abstraction, qui ne poursuit que des valeurs esthétiques pures destinées à élever l’âme et l’esprit du spectateur. 

Les œuvres exposées proviennent de la collection permanente de la Royal Society of Fine Arts de Jordanie, fondée à Amman en 1980. Cette collection d’art contemporain comprend plus de 2 500 œuvres incluant tous types de peintures, gravures, sculptures, photographies, installations, tissus, vidéo-art et céramiques effectuées par plus de 750 artistes de 45 pays, surtout d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud. Depuis leurs origines, l’objectif de la Royal Society of Fine Arts d’Amman et de l’association pan-méditerranéenne FAM (Femme-Art-Méditerranée), en Grèce, a été la diffusion de la paix à travers l’art. Cette exposition cherche à offrir des éléments permettant de connaître et de comprendre les « femmes du Sud » et leur esthétique en tant qu’apport à la connaissance de « l’Autre ». Tendre des ponts de dialogue avec le monde arabe sur la base de la connaissance, non seulement de sa propre histoire mais encore de la création plastique contemporaine de ses femmes, est une mesure qui doit contribuer au dialogue et à la paix. 

L’exposition a été inaugurée le 17 novembre au Círculo del Arte de Barcelone et sera clôturée le 8 janvier 2006. Elle vient d’Italie (Milan, Rome, Naples), après Paris, Athènes, Valence et Séville. Cette exposition collective et hétérogène offre une occasion de connaître de jeunes artistes de la génération des années soixante-dix comme la jordanienne Karima Bin Otman ou la palestinienne Rana Bishara, mais aussi des artistes consacrées et aujourd’hui disparues comme la turque Faherlnissa Zeid, membre du D-Goup d’Istanbul et de l’Ecole de Paris ou encore l’algérienne Baya, tant admirée par André Breton et Pablo Picasso.