Ouvrir les portes : égalité des sexes et développement dans la région MENA

L’ensemble de la région MENA est parvenu à la parité presque parfaite entre les sexes en ce qui concerne le taux de scolarisation dans l’enseignement primaire et secondaire.

Tara Vishwanath, économiste principale au sein du groupe de la Banque mondiale du programme Leadership mondial, Marchés et Institutions. Pauvreté et égalité

Le climat économique et politique qui a suivi le Printemps arabe a créé une opportunité sans précédent pour le changement. Compte tenu des restrictions croissantes en matière d’emploi, démographiques et fiscales, ainsi que des nouvelles aspirations de la région, des réformes politiques favorisant la création d’emplois pour tous s’imposent de toute urgence.

Au cours des quatre dernières décennies, les pays de la région MENA (Moyen- Orient et Afrique du Nord) ont réalisé de grands progrès dans la promotion de l’égalité des sexes en matière d’éducation et de santé. Depuis 1970, ils ont enregistré les plus grandes avancées en développement humain (UNDP 2010b). Dans cette période, cinq pays MENA (Maroc, Oman, Arabie saoudite et Tunisie) se trouvaient parmi les 10 pays les plus performants du monde et le taux de croissance moyen basé sur des indicateurs clés – comme l’alphabétisme, la mortalité infantile et l’espérance de vie des femmes – dépassait celui de la plupart des pays en développement. L’ensemble de la région MENA est parvenu à la parité presque parfaite entre les sexes en ce qui concerne le taux de scolarisation dans l’enseignement primaire et secondaire et elle est en tête des pays à revenu faible et intermédiaire, LMI, par ses initiales en anglais) au niveau mondial. La mortalité maternelle dans la région est la moitié de la moyenne mondiale et au cours de la dernière décennie les taux de fécondité ont chuté de manière spectaculaire.

Partout dans le monde, les pays dont le revenu par habitant est parmi les plus élevés connaissent les progrès les plus importants en matière de développement humain et la région MENA n’est pas une exception. Par exemple, ici l’espérance de vie pour les femmes est de 9,1 points de pourcentage de plus que certains pays n’appartenant pas à l’OCDE, en raison principalement de la richesse.

Paradoxalement, ces investissements considérables en capital humain n’ont pas encore été soutenus par une augmentation de la participation économique des femmes. Bien qu’il existe des différences d’opportunités économiques pour les femmes dans tous les pays de l’Asie de l’Est et du Pacifique, d’Europe et d’Asie centrale, d’Amérique latine et des Caraïbes, et d’Afrique subsaharienne, plus de 50 % des femmes de plus de 15 ans font partie du marché du travail. En revanche, dans les pays MENA ce chiffre n’est que de 25,2 %. Dans l’ensemble de la région, le taux de population active féminine a augmenté lentement, 0,17 % en moyenne par an pendant les trois dernières décennies.

Bien que la décision de travailler dépende des préférences individuelles, les taux de chômage très élevés des femmes dans la région indiquent l’influence d’importantes restrictions. Celles-ci se reflètent aussi dans la grande disparité entre les taux de chômage des hommes et des femmes des pays MENA. Au cours des 25 dernières années, cet écart a doublé et est passé de 5,5 % en 1985 à plus de 10 % en 2010. Le taux de chômage est particulièrement élevé parmi les jeunes dans de nombreux pays de la région, le chômage des jeunes femmes entre 15 et 24 ans est d’environ 50 %, contre 10-20 % des jeunes hommes du même âge.

Mais ce taux élevé de chômage ne suffit pas pour refléter à quel point les femmes de la région sont privées d’opportunités économiques. En jetant un coup d’oeil sur les chiffres de la Tunisie, on constate que le taux de participation est plus bas dans les régions où le chômage est plus élevé, ce qui porte à croire que beaucoup de femmes étaient découragées de la recherche d’emploi, et elles ne sont donc plus comprises dans le chiffre des chômeurs. Par ailleurs, le travail du secteur informel peut dissimuler un sousemploi significatif et entraîne généralement peu de bénéfices et une stabilité précaire de l’emploi. Finalement, les opportunités des travailleurs non salariés sont aussi limitées. Tout comme il arrive dans le reste du monde, les femmes entrepreneures sont minoritaires dans la région : parmi les 10 pays MENA étudiés par la Banque mondiale entre 2003 et 2010, seules 15 % des 5 587 entreprises étaient dirigées par des femmes.

Seulement 50 % des femmes du monde entier font partie de la population active, bien qu’il existe une grande disparité entre les régions : de 25 % dans les pays MENA à 65 % dans les pays à faible revenu (PFR). Comme on pouvait s’y attendre, ces pays ont des taux de population active féminine plus élevés : beaucoup de femmes n’ont pas d’autre choix que de travailler pour gagner leur vie. Les pays à revenu élevé dont les taux de population active féminine avoisinent les 50 %, ont développé des systèmes sophistiqués pour permettre aux femmes d’intégrer le marché du travail et les aider à concilier travail et vie familiale.

Mais la question reste de savoir pourquoi le taux de population active et de présence féminine dans la vie politique est-il aussi bas dans la région MENA ? Dans ces pays, les normes patriarcales et le cadre économique et institutionnel sont importants. Des enquêtes menées à ce sujet signalent l’importance de la religion, l’héritage pétrolier et les normes patriarcales parmi les facteurs explicatifs. En effet, la religion a joué un rôle important dans l’évolution des coutumes, des normes sociales et des lois dans les pays MENA. Mais attribuer les différences de genre à l’islam est trop simpliste, car il existe une grande diversité féminine dans le monde musulman. Cette diversité peut être attribuée en partie à l’interprétation des lois religieuses et leur rapport réciproque avec les cultures locales et l’histoire du droit. Ces différentes interprétations impliquent aussi différentes normes et réglementations sur les droits et les opportunités des femmes. Avec plus de 50 % des réserves mondiales de pétrole concentrées dans seulement cinq pays MENA (Iran, Irak, Koweït, Arabie saoudite et Émirats arabes unis), le faible taux de population active féminine de la région est souvent attribué au pétrole. Il a été affirmé que la structure économique, les normes sociales et les caractéristiques institutionnelles des économies riches en pétrole dissuadent les femmes de participer au secteur de l’emploi formel (Moghadam 2004b). Les pays riches en pétrole ont plutôt des secteurs privés peu diversifiés, dominés par les hommes et des grands secteurs publics.

Dans ces conditions, les possibilités d’emploi pour les femmes se concentrent généralement dans le secteur public. Cependant, il convient de souligner que beaucoup de pays de la région sont des importateurs nets de pétrole, mais leur taux de population active féminine est toujours aussi faible que celui des pays MENA riches en pétrole. En revanche, d’autres producteurs de pétrole n’appartenant pas à la région MENA, comme la Norvège et la Russie, ont des taux plus élevés de population active féminine.

Les normes patriarcales restreignent le rôle de la femme hors du foyer

Les normes sociales et culturelles imposent ce qu’un individu peut et ne peut pas faire au quotidien (Portes 2011). Les éléments patriarcaux restrictifs ne s’appliquent pas exclusivement à la société des pays MENA. Et tout comme dans le reste du monde, les normes de la région – bien qu’elles soient relativement plus traditionnelles – ont évolué : l’éducation augmente, des opportunités surgissent et l’équilibre démographique change. La valeur attribuée au rôle des femmes dans le foyer est évidente si l’on observe les chiffres de cinq pays MENA: Égypte, Irak, Iran, Jordanie et Maroc (WVS 2005).

Dans ces pays, la perception du rôle de la femme dans le foyer, l’éducation, le travail et la politique, est nettement plus traditionnelle que dans la moyenne mondiale. Malgré cette perception, les femmes de ces pays ont tendance à être plus en désaccord que les hommes sur des affirmations comme par exemple : « Si l’emploi tend à faire défaut, il faudrait donner la priorité aux hommes ». Cependant, par rapport au reste du monde, les citoyens des pays MENA sont moins favorables à ce que les femmes occupent des positions de direction au sein d’entreprises ou dans la politique.

L’égalité devant la loi et son application sont fondamentales pour le rôle des femmes

Les constitutions de presque tous les pays MENA établissent le principe d’égalité de tous les citoyens et nombreux sont ceux qui ont signé des conventions internationales qui ratifient l’égalité des sexes. Cependant, les lois font généralement des distinctions entre les sexes qui renforcent ainsi les rôles traditionnels du genre au sein du foyer et de la communauté. Les réformes de ces lois sont souvent faites de manière fragmentée, quelques-unes enregistrent des progrès et d’autres restent au point mort (voire même sont en recul).

Certaines lois affectent et limitent directement l’activité des femmes au sein du foyer : dans plusieurs pays, l’âge légal du mariage est plus bas pour les filles que pour les garçons. Relever l’âge du mariage pourrait améliorer la capacité de décision des femmes dans leur foyer, surtout en ce qui concerne l’éducation, le choix du conjoint et la décision de travailler. Bien que des progrès ont été faits pour protéger les femmes de la violence conjugale en Égypte, en Jordanie et au Maroc (UN Women 2011), l’application de la loi reste languissante. Dans une bonne partie de la région, les femmes mariées conservent le contrôle de leurs biens personnels, mais ont un accès limité aux biens acquis pendant le mariage.

Dans de nombreux pays, les lois sur la tutelle limitent aussi la mobilité et les possibilités d’emploi des femmes. La plupart des pays MENA (10 sur 14) compris dans la base de données « Femmes, Emploi et Loi » de la Banque mondiale ont des constitutions ou des lois décrétant le principe « à travail égal, salaire égal » (World Bank 2012b). Toutefois et bien que des pays comme l’Algérie et l’Égypte soient dotés de lois contre la discrimination en matière d’emploi, dans la pratique, leur application reste inégale. En outre, les dispositions en matière d’égalité des salaires sont sapées par les inégalités d’autres types de revenus, comme les allocations familiales que touche généralement le mari (Kelly & Breslin 2010). Une minorité de pays MENA (5 sur 14) sont dotés de lois interdisant la discrimination à l’embauche (World Bank 2012b). Tous les pays de la région disposent d’une loi en matière de congé de maternité et certains pays prévoient aussi des dispositions pour élever un enfant qui permettent aux femmes mariées de réintégrer leur emploi suite au congé de maternité. Paradoxalement, les lois exigeant aux entreprises de payer le congé de maternité et la garde des enfants peuvent aussi être un obstacle à l’embauche des femmes. De même, les lois relatives à l’âge de départ à la retraite qui est moins élevé pour les femmes, réduisent la pension perçue par celles-ci et peuvent donc constituer un facteur de dissuasion, car elles limitent leurs perspectives d’évolution professionnelle.

Les incitations économiques réduisent la population active

Outre les normes sociales et les restrictions légales, le taux de population active féminine est directement influencé par le contrat social, grâce auquel les gouvernements MENA ont offert un emploi public, de généreux avantages et des aides aux citoyens. Dans les pays non pétroliers, la grande implication de l’État par le biais du contrat social a provoqué des distorsions économiques et une augmentation de la dette publique. Au cours des deux dernières décennies, certains pays (surtout en Afrique du Nord) ayant discerné ces conséquences, ont fait des efforts pour contrôler les dépenses publiques et les aides. Cependant, suite au Printemps arabe, de nombreux gouvernements ont répondu en augmentant les dépenses en aides et en salaires du secteur public.

Le contrat social a stimulé l’emploi et les salaires du secteur public au détriment de la création d’emplois dans le secteur privé. Le secteur public MENA représente en moyenne 45 % de l’emploi total. Les fonctionnaires perçoivent des salaires, des aides et des pensions plus élevés et ont des conditions de travail relativement plus avantageuses que les travailleurs du secteur privé d’un niveau de qualification équivalent. Dans les pays disposant de moins de ressources, la tendance récente à réduire les emplois dans le secteur public, à laquelle s’ajoutent les obstacles à l’embauche dans le secteur privé, a contribué à faire augmenter les taux de chômage parmi les jeunes diplômés.

Le contrat social a affecté la présence des femmes sur le marché du travail et ce, essentiellement de trois façons : les femmes ont tendance à faire un certain type d’études, reflétant d’une part, les idées de genre traditionnelles et d’autre part, l’espoir de trouver du travail dans différents domaines du secteur public « adaptés aux femmes », comme l’éducation et l’administration ; le décalage salarial entre les secteurs public et privé est plus grand pour les femmes que pour les hommes, entre autres raisons parce que les femmes qui travaillent dans le secteur public ont en moyenne un niveau d’éducation supérieur à celui des hommes ; et finalement, on offre aux familles de multiples aides et avantages, ce qui augmente le niveau salarial des foyers et diminue donc l’incitation financière pour que les femmes travaillent.

Dans un environnement où l’emploi dans le secteur public inclut de nombreux aspects de ce qui est perçu comme « un bon travail » dans la région, beaucoup de femmes voient le travail dans le secteur privé comme un substitut de valeur inférieure. Découragées par l’absence d’offres appropriées dans le secteur public et par la difficulté de trouver un emploi dans le secteur privé, beaucoup de femmes décident de ne pas entrer sur le marché du travail après avoir obtenu leur diplôme. Cette décision a de graves conséquences pour l’économie dans son ensemble.

Saisir l’occasion de la réforme

Les manifestations populaires et les appels en faveur du changement reflètent les nouvelles aspirations. Les jeunes, y compris les femmes, exigent de jouer un rôle majeur dans la société et de meilleures opportunités économiques. En outre, une période de transition démographique imparable se profile, pendant laquelle la population de moins de 30 ans représentera 60,5 %. Le taux de chômage élevé de cette génération, malgré une hausse du niveau d’éducation, contribue sans aucun doute à l’instabilité actuelle. Finalement, le contrat social n’est plus fiscalement durable, surtout dans les économies de la région où la main d’oeuvre est abondante et le pétrole est de plus en plus rare.

Les profondes tendances démographiques des pays MENA ont été influencées et ont aussi exercé une influence sur l’éducation et les décisions relatives à l’emploi des femmes. La forte élévation du nombre d’années de scolarité des femmes s’est accompagnée de taux de fertilité qui n’ont pas cessé de baisser depuis la fin des années quatrevingt. Bien que le choix de travailler dépende des préférences individuelles et familiales ainsi que des normes sociales, les tendances observées dans le monde entier indiquent que dans les années à venir, avec moins d’enfants et plus de formation, plus en plus de femmes de la région MENA préfèreront travailler hors du foyer. Si toute la population en âge de travailler cherche un emploi, la région devra créer près de 200 millions de postes de travail d’ici 2050, dont 75 % seraient pour des femmes.

Comme il a déjà été dit, la réponse traditionnelle de plusieurs gouvernements MENA a été d’absorber la croissance de la population active en créant de nouveaux emplois dans le secteur public. Compte tenu de la forte augmentation de la population active dans les 50 années à venir, cette politique ne semble plus plausible. Ainsi donc, les nouveaux emplois requis devront provenir du secteur privé, ce qui met en évidence l’importance que revêt la promotion de l’investissement et de la croissance privés. Cependant, la création d’emplois ne suffira pas à assurer aux femmes une place égalitaire dans la société et dans la vie économique. Les nouveaux postes de travail devront être complétés par des réformes accroissant l’accès des femmes aux opportunités.

Ouvrir les portes aux femmes : une action coordonnée sur plusieurs fronts est nécessaire

Face à une improbable augmentation significative des dépenses publiques, il est essentiel que les gouvernements se concentrent sur des réformes visant à soutenir la diversification économique et l’investissement, la croissance du secteur privé et sur celles promouvant les possibilités d’emplois des jeunes diplômés de plus en plus nombreux (World Bank 2009). Des réformes sont nécessaires pour venir à bout des goulets d’étranglement bureaucratiques réglementant excessivement le marché du travail et limitant le soutien aux entrepreneurs. Finalement, les réformes du système d’éducation sont essentielles pour offrir aux jeunes les compétences requises par les entreprises. Accéder à ces compétences est un problème rencontré par les jeunes femmes diplômées.

Faciliter aux femmes la création et le développement de leurs propres entreprises est une autre voie importante pour la promotion de l’innovation, la croissance et l’emploi. Cependant, et bien que la région MENA dispose d’un des plus grands secteurs informels du monde, les femmes entrepreneures sont confrontées à des difficultés plus importantes que les hommes. La principale est celle de l’accès au crédit, surtout parce que les lois personnelles limitent la propriété féminine du bien familial, et, dans tous les cas, l’accès au crédit est insuffisant. De nombreux pays expérimentent des modèles de « microcrédits plus » qui combinent les crédits et une formation à l’entrepreneuriat avec des mesures pour faciliter l’accès au marché local et aux marchés plus vastes.

Il faut aussi intensifier les efforts pour renforcer les lois et pour améliorer leur application afin de donner une plus grande liberté de mouvement aux femmes, pour garantir la sécurité de leur emploi, d’assouplir les réglementations restrictives de leur emploi et de promouvoir leur activité d’entrepreneur.

Il serait aussi nécessaire de promouvoir la présence des femmes sur le plan légal et politique. Il faut tout d’abord favoriser l’activité des femmes à partir de la base : là où les femmes sont encouragées à participer aux conseils de développement des communautés locales, il a été démontré que le service local s’améliore et que la perception des femmes comme leaders change.

Sur le plan national, il est nécessaire de promouvoir la confiance des femmes dans le système légal et de faire en sorte qu’elles le comprennent. Pour atteindre ces deux objectifs, il pourrait être mis en oeuvre une augmentation en aval des femmes dans l’appareil judiciaire, une approche en amont – avec des conseils juridiques et des tribunaux mobiles – ou les deux choses.

En outre, le pouvoir des réseaux sociaux et des médias traditionnels pour transmettre des messages sur les femmes ne doit pas être exagéré. Pourtant, les initiatives dans d’autres pays ont montré que la perception du rôle et la capacité de la femme peuvent changer par le biais d’actions, de campagnes sociales et d’exemples d’éminentes personnalités féminines.

Enfin, les politiques sont plus efficaces quand elles se basent sur des preuves. À l’échelle régionale, on observe un manque de données en matière de genre et de preuves sur l’efficacité des politiques pour les gérer. En conséquence, deux autres défis se posent : identifier les différences de genre spécifiques de chaque pays et mettre au point des interventions politiques nuancées. Offrir un accès public aux données et évaluer les projets avec exhaustivité représentent la meilleure praxis au niveau mondial. La région MENA a beaucoup à gagner si elle fait partie de ce processus.