Abou Mazen : une nouvelle chance pour la paix ?

Malgré le soutien reçu, la marge de manœuvre palestinienne est limitée et la paix ne sera possible qu’avec l’appui international et un changement du côté israélien

Ignacio Álvarez-Ossorio, professeur d’études arabes et islamiques à l’université d’Alicante. Il est co-auteur de l’ouvrage ¿Por qué ha fracasado la paz? Claves para entender el conflicto palestino-israelí (2005) et éditeur du rapport Informe del conflicto de Palestina. De los Acuerdos de Oslo a la Hoja de Ruta (2003).

L’élection de Mahmoud Abbas (Abou Mazen) au rang de président de l’Autorité nationale palestinienne (ANP) et la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Israël ont ouvert la voie pour la reprise du processus de paix. Bien que ce soit la première fois que les palestiniens et israéliens se déclarent disposés à reprendre le dialogue après quatre ans d’Intifada, les positions autour des questions du statut final sont toujours distantes. 

Les défis d’Abou Mazen 

Le 9 janvier dernier, la population des territoires occupés a choisi le successeur de Yasser Arafat à la tête de l’ANP. La participation – estimée à environ 50 % – était loin de celle enregistrée aux présidentielles de 1996. Les raisons devraient être recherchées dans les appels au boycott lancés par Hamas et dans l’intimidatrice présence militaire israélienne, mais il faudrait également faire allusion à l’indigestion généralisée, devant un processus d’Oslo qui a notablement détérioré les conditions de vie des palestiniens et a éloigné la possibilité d’établir un Etat indépendant. A Jérusalem Est, où vivent de l’ordre de 200 000 palestiniens, seuls ont pu être enregistrés 5 000 votants en raison des obstacles posés par les autorités israéliennes. 

Comme l’avaient prévu tous les sondages, Abou Mazen, le candidat de l’organisation gouvernementale al Fatah, s’est imposé largement avec 62,52 % des voix, pourcentage très éloigné des 88 % autrefois obtenus par le raïs. Moustapha Barghouti, candidat de l’Alliance nationale palestinienne, a obtenu un méritoire 19,48 %, mais n’est pas parvenu à attirer les islamistes qui, pendant la campagne électorale, avaient menacé de torpiller la candidature de Mahmoud Abbas en soutenant son rival le plus direct. Les quatre autres candidats ont à peine réuni 11 %. En tout, une voix sur trois a été pour l’opposition. 

Lors de sa prise de possession du 15 janvier, Abou Mazen a clairement expliqué pourquoi il était le candidat de prédilection de la communauté internationale. Comme s’il s’agissait de ne pas décevoir les espoirs qu’on déposait en lui, il a bien pris soin de souligner son engagement vis-à-vis d’un accord négocié et s’est déclaré prédisposé à obtenir « une paix juste : la paix des courageux », une expression inventée par l’aujourd’hui disparu premier ministre, Isaac Rabin. Il rappela en outre à la communauté internationale sa disposition à appliquer la Feuille de route élaborée en 2003 par le Quartette (Etats Unis, l’Union européenne –UE–, les Nations unies et la Russie). 

Sans aucun doute, la Feuille de route marquera les deux priorités de l’agenda palestinien. D’une part, la réforme des institutions (et en particulier des corps de sécurité), et d’autre part, l’interruption de la violence (avec le désarmement des factions armées). La communauté internationale a fini par considérer valide l’argument israélien selon lequel il est nécessaire que les palestiniens progressent dans ces deux domaines avant de reprendre les négociations. Pour le moment, la fin de l’occupation et l’établissement d’un Etat indépendant, les deux principaux objectifs du mouvement nationaliste palestinien, ont été relégués à un second plan. 

Tout le monde sait que les mots servent peu s’ils ne sont pas accompagnés de faits. En qualité de membre distingué de la « vieille garde » d’Al Fatah, le nouveau président de l’ANP possède sa part de responsabilité dans la situation vécue par la direction palestinienne, remise en cause pour son manque d’efficacité et sa corruption. Seul le flair politique de ce survivant né l’a conduit à s’éloigner d’Arafat au cours de ses derniers mois de vie et à se présenter comme le plus grand défenseur des réformes que réclamait la communauté internationale. 

La réforme de l’ANP est étroitement liée à l’interruption de la violence. Abou Mazen s’est distingué par ses critiques envers la militarisation de l’Intifada, qu’il est arrivé à qualifier « d’erreur historique ». Dans son discours de prise de possession, il a réclamé un cessez-le-feu immédiat pour mettre fin à la violence, mais il a insisté sur le fait que celui-ci devait être réciproque, à savoir qu’il concernait également Israël. Le durcissement de sa position est peut-être lié aux espoirs d’atteindre une trêve de longue durée. De fait, l’une de ses premières mesures à la tête de l’ANP a été de réclamer la dissolution des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, auxquelles il a offert de faire partie des forces de sécurité palestiniennes. 

Le rôle de Hamas 

Même s’il est possible que certains chefs locaux des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa rejettent une telle offre et défient son autorité, il ne fait aucun doute que le principal enjeu, pour la présidence d’Abou Mazen, réside dans Hamas. Au lieu de recourir au bâton, le dirigeant palestinien semble s’être orienté, pour le moment, vers la carotte : il est convaincu que le dialogue permettra d’attirer les islamistes vers le jeu politique. 

La prédisposition des chefs de Hamas à faire un pas en avant d’une telle envergure est aujourd’hui plus grande que jamais. Même si pendant les quatre ans d’Intifada, il est parvenu à étendre son influence en se présentant comme le principal défenseur de la cause palestinienne, il est également vrai que le prix payé a été trop élevé, dans la mesure où une bonne partie de ses dirigeants politiques et militaires ont été assassinés par l’armée israélienne, dans les fameux « assassinats sélectifs ». La nouvelle conjoncture pourrait favoriser une position plus pragmatique de Hamas, qui tiendrait compte de la distribution des forces en présence sur le terrain. Les récentes déclarations de certains de ses responsables, favorables à une solution négociée reposant sur la formule des deux Etats (chose que le propre programme politique de la formation rejette expressément), indiqueraient un changement d’attitude de la part de la direction islamiste. 

Hamas, qui par le passé refusait d’intervenir dans les institutions créées par les accords d’Oslo, a fait un grand pas en avant dans le processus d’incorporation au jeu politique, en annonçant qu’il le ferait le 17 juillet aux élections du nouveau Conseil législatif palestinien. En guise d’acompte, Hamas a déjà participé à la première phase des élections municipales, où il a obtenu un grand succès en remportant neuf municipalités (face aux 14 d’Al Fatah), ce qui lui a permis de calibrer son poids politique (il a remporté 35 % des voix). 

L’évacuation de Gaza, que le gouvernement israélien prévoit de commencer en 2005, montrera clairement si Al Fatah et Hamas sont capables de vaincre leurs différends et de garantir la gouvernabilité de la frange surpeuplée où vivent plus de 1,3 millions de palestiniens dans des conditions de pauvreté alarmantes. Si le départ des 8 000 colons juifs et le démantèlement des 18 territoires sont réellement mis en œuvre, l’ANP aura l’extraordinaire occasion de montrer qu’elle est suffisamment préparée pour relever des défis de plus grande envergure (comme la création d’un Etat indépendant). Si elle échouait dans sa tentative, Gaza pourrait sombrer dans le chaos ou – ce qui est pire – dans une confrontation civile. 

Les négociations peuvent-elles être reprises ? 

L’interruption, ou tout au moins l’accalmie, de l’Intifada semble irréalisable tant que l’ANP se trouve dans une situation de faiblesse manifeste et tant que les troupes israéliennes persistent dans les territoires autonomes. Comme le montre l’attaque du 13 janvier dernier contre le poste frontière de Karni, revendiquée par les Brigades d’Ezzedin al Qassam et des Martyres d’Al-Aqsa, les appels au cesse-le-feu resteront vains tant que la confiance entre les parties ne sera pas rétablie. L’imposition de punitions collectives et l’interruption des contacts officiels entre les parties ne semblent pas être des moyens adéquats pour la reprise du processus de paix. 

La marge de manœuvre palestinienne est tellement limitée qu’on ne peut s’attendre à aucune modification de la situation actuelle en l’absence d’une implication active de la communauté internationale. Paradoxalement, une grande partie du succès ou de l’échec de la tâche que prétend réaliser Abou Mazen dépend du gouvernement israélien. Un facteur déterminant de l’équation est que depuis le début du processus de paix, Israël a toujours mené le rythme des négociations, tandis que les palestiniens ont simplement eu deux alternatives : accepter ou refuser ce qu’on leur offrait. Lors de sa prise de possession, le leader palestinien a fait une déclaration d’intentions de ce qu’il attendait du troisième gouvernement du premier ministre, Ariel Sharon : « La paix ne s’obtient pas par des préceptes ni des solutions partielles ou temporelles, mais par un travail conjoint permettant d’atteindre une solution complète et définitive, reposant sur le principe des deux Etats ». 

On peut finalement s’interroger sur les types de progrès que l’on peut attendre tant que l’actuelle répartition des forces restera inchangée. Bien que certains changements positifs aient été observés, les causes du conflit palestino-israélien n’ont toujours pas été abordées. Israël conserve ses projets d’annexer d’importantes parties du territoire palestinien et de poursuivre le cantonnement de la Cisjordanie par la construction du mur, tandis que les palestiniens s’éloignent de plus en plus de leur objectif d’ériger un Etat indépendant et viable sur les frontières de 1967. Les différends à propos de Jérusalem, des territoires et des réfugiés non seulement n’ont pas disparu depuis l’échec du sommet de Camp David, mais encore se sont-ils exacerbés à la suite des quatre ans d’Intifada. Dans une telle conjoncture, il semble peu probable que Sharon accepte d’aller au-delà de l’offre faite par Ehoud Barak à Camp David, et qu’Abou Mazen se contente d’encore moins que ce qu’avait alors refusé Arafat.