Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
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Revolt Against Theocracy

Saeed Paivandi
Universidad de Lorena

Revolt Against Theocracy
Farhad Khosrokhavar
Polity Press, 2024. 260 pág.

Le livre de Farhad Khosrokhavar est une contribution majeure pour mieux appréhender le grand mouvement de contestation (2022), appelé « Femme, vie, liberté » (FVL, ou mouvement Mahsa). Le livre privilégie une perspective sociologique et anthropologique pour analyser le mouvement FVL, présenté comme une action de protestation et un mouvement global ainsi qu’une profonde révolution culturelle. L’objectif est de faire une relecture critique de cet événement sociopolitique majeur et d’analyser ses aspects sociétaux et ontologiques ainsi que ses principales caractéristiques, notamment en ce qui concerne les femmes. L’accent mis sur les traits distinctifs de ce mouvement comme la nouvelle corporéité, la joie de vivre et le rejet de la culture mortifère, de pleurs et de deuil promue par le gouvernement constitue l’aspect original de cet ouvrage.

L’introduction fait référence à la nouvelle subjectivité des jeunes qui défient la culture étatique, le discours dominant et les valeurs du gouvernement théocratique. Le rôle central des jeunes filles et des femmes dans ce mouvement, selon l’auteur, est une réponse aux politiques sexistes et discriminatoires du gouvernement qui tendent à marginaliser la moitié de la société en imposant une lecture traditionnaliste et figée du rôle et du statut des femmes. Les politiques qui considèrent les femmes comme des symboles de fertilité et de reproduction ont pour principale conséquence leur invisibilisation, la discrimination structurelle entre les sexes ou le déni de la sexualité dans la sphère publique. Selon l’auteur, pour la première fois dans l’histoire iranienne et peut-être dans le Moyen-Orient, les femmes et leurs revendications ont été au centre de la dynamique d’un mouvement de protestation.

Parmi les discussions soulevées, il convient de noter la signification et la raison de la prédominance du phénomène de la joie de vivre face à la culture de deuil et le culte du martyre, promus par l’ordre politique. Le livre considère la joie de vivre comme un besoin et une expérience ontologique de la jeune génération dans le contexte d’un pays envahi par les cérémonies et les manifestations religieuses mélancoliques. Le slogan « Femme, vie, liberté » contient deux messages concernant la joie de vivre : le premier est lié à la liberté individuelle et le deuxième contient la liberté collective (démocratie).

La transformation de la culture traditionnelle et son instrumentalisation dans la société par la politisation du martyre a créé un profond fossé culturel, mis en évidence par le mouvement FVL, entre de larges segments de la société, en particulier la jeunesse, sur la question de joie de vivre et d’accorder de l’importance à la culture séculière.

Le mouvement Mahsa était une sorte de déclaration de guerre ouverte à la théocratie qui, n’ayant pas réussi à subvenir aux besoins matériels et à gérer l’économie, la société et l’environnement, s’était tournée vers le domaine symbolique pour imposer son autorité religieuse. Le corps de la femme politisé est devenu un objet de libération et d’affirmation, et la demande de libération s’est accompagnée d’une demande de liberté politique. Khosrokhavar parle d’une métamorphose du sens de la citoyenneté à travers les citoyennes qui ont démontré leur volonté d’être libres avant tout par leur corps.

Un autre argument principal du livre est la description analytique du mouvement FVL en tant que premier mouvement féministe inclusif. Cette fois, la participation des femmes n’a pas eu lieu en tant qu’épouses, mères, soeurs ou filles d’hommes, mais en tant que citoyennes protestataires et revendicatrices autonomes. Le mouvement Mahsa, dans son processus dynamique endogène, est devenu un projet féministe inclusif et en confrontation directe avec l’islam politique, sa culture et ses pratiques.

L’ouvrage fait référence aux transformations macro-politiques au sein de la société iranienne. Le premier changement est lié à la transformation progressive de l’État théocratique en État totalitaire. Cette transformation est liée à la fois au rôle croissant du guide suprême et des militaires au sein de l’appareil d’État et à l’ensemble des politiques mises en oeuvre depuis 2009 (l’élimination violente du Mouvement vert). On constate la répression de divers mouvements de protestation et militants des droits de l’homme, écologistes, féministes et autres forces de la société civile ou personnalités artistiques, culturelles et sportives.

Le deuxième tournant fait référence à l’écart croissant entre la société séculière et le gouvernement théocratique que, selon l’auteur, est l’un des principaux aspects de la crise politique actuelle en Iran. De nouvelles valeurs et de nouveaux comportements dans la société, considérés comme des signes d’individualité et constituant la subjectivité du nouveau citoyen, remplacent plus que jamais l’utopie révolutionnaire, la culture anti-joyeuse et l’idéologie du culte de la mort et du sacrifice de soi.

Les différences profondes entre les générations et l’étrangeté des nouvelles générations par rapport à la culture officielle se multiplient dans une situation où le gouvernement a placé toutes les institutions culturelles et celles qui jouent un rôle efficace dans la socialisation des jeunes exclusivement au service de sa culture religieuse, se transformant en une théocratie totalitaire centrée sur le deuil religieux. Les comportements démographiques et les changements survenus dans le statut de la famille ou dans la relation avec l’institution du mariage et le comportement sexuel peuvent être considérés comme des signes de transformation culturelle et identitaire de la famille, de ses rôles et modes de vie traditionnels.

En conclusion, l’auteur revient sur les caractéristiques et le destin du mouvement FVL qui a échoué politiquement à changer le système, mais il a réussi culturellement à délégitimer le gouvernement et à étendre la désobéissance civile contre le gouvernement.

Khosrokhavar décrit des formes d’actions et d’événements de protestation, des acteurs anonymes et connus, des adolescents qui ont perdu la vie dans ce mouvement aux personnalités célèbres ou jeunes du monde de l’art, de la culture et du sport ou aux féministes connues. Ce qui distingue peut-être ce livre c’est la tentative de mettre en évidence les innovations et la créativité de ce mouvement et la dimension existentielle des comportements et des actions de protestation depuis 2022. Revolt Against Theocracy est une contribution majeure aux discussions théoriques sur la dynamique endogène des mouvements sociaux en tant que phénomènes collectifs vivants et sur le rôle de la subjectivité et de l’interaction intersubjective des militants pour donner du sens à leurs processus et les influencer.

Saeed Paivandi, Université de Lorraine

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