l’Enseignement de l’arabe en Europe : Défi actuel et perspectives d’avenir

L’arabe est la langue véhiculaire, à travers ses dialectes dans les différentes variantes parlées et ce que l’on appelle le fusha ou classique dans l’expression écrite, d’au moins cinq millions de personnes en Europe, grâce, avant tout, à l’immigration continue de citoyens originaires du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Syrie, ainsi que d’autres pays. Les descendants de la première et de la deuxième génération d’immigrés, qui jouissent aujourd’hui de la pleine citoyenneté européenne, constituent un groupe important d’apprenants de la langue et de la culture arabes, auxquels il convient d’ajouter – selon des projections officielles et officieuses toujours incertaines –les quelques 20 millions de musulmans non arabes – sans compter la Turquie – qui résident sur le Vieux Continent, dont certains dans des pays à majorité musulmane comme l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine, et qui ont l’arabe comme langue d’expression religieuse.
Tout cela, ainsi que l’intérêt de nombreux Européens sans lien avec le monde arabe ou la religion musulmane, envers la langue arabe, a favorisé depuis des décennies le développement de centres d’enseignement officiels et privés consacrés à l’enseignement d’une langue parlée par environ 400 millions de personnes et qui, selon certaines projections, sera la langue maternelle de 10 % de la population de plusieurs États membres de l’Union européenne (UE), d’ici 2050. Dans le cas spécifique de l’Espagne et, dans une moindre mesure, dans d’autres pays voisins, l’intérêt vis-à-vis de l’arabe va au-delà du désir d’apprendre une langue étrangère pour des raisons académiques, affectives, professionnelles ou religieuses – les principales raisons pour lesquelles les Européens d’origine non arabe l’étudient. Il s’agit ici de raisons très précises qui tournent autour du désir ou du besoin de connaître l’héritage historique des Arabes et l’influence notoire de la culture andalouse sur notre langue, nos coutumes et la formation de notre identité nationale… ne serait-ce que pour nier, comme le font certains secteurs, le poids et l’influence de cet héritage dans la genèse d’une telle identité. La controverse autour du « label arabe/andalou » a, nous le craignons, entravé les tentatives – surtout en Andalousie et en Catalogne – d’introduire l’arabe comme deuxième langue étrangère dans l’enseignement secondaire, avec un modèle similaire à celui en vigueur dans le système secondaire et le baccalauréat en France. Actuellement, l’enseignement de l’arabe en Espagne n’est proposé que dans quelques communautés autonomes et uniquement en dehors des heures scolaires.
L’ENSEIGNEMENT DE L’ARABE EN EUROPE
L’arabe a traditionnellement été l’une des langues étrangères les plus et les mieux enseignées dans les pays européens, avec la particularité que son statut de langue fondamentale de transmission dans la religion musulmane a signifié que les mosquées et certaines associations et centres religieux sont devenus son principal centre de diffusion. Ceci est particulièrement pertinent pour les enfants d’immigrés arabes et de musulmans non arabophones, qui fréquentent généralement ces écoles afin d’apprendre les rudiments de l’arabe écrit. Aujourd’hui, en Espagne par exemple, le plus grand nombre d’apprenants d’arabe sont inscrits dans ce genre d’institutions, auxquelles il faut ajouter les écoles arabes officielles et les associations d’immigrés qui, de manière plus ou moins formelle, offrent une formation linguistique tant aux enfants d’immigrés qu’aux personnes n’ayant aucun lien avec la langue ou la religion musulmane. De même, les nombreuses académies et écoles privées disséminées dans les principales villes espagnoles et européennes offrent un large éventail de cours, avec un objectif plus approprié, selon le cas, aux besoins professionnels et académiques des étudiants. Par ailleurs, il est courant que dans les États européens où la présence d’arabophones et de musulmans est plus importante, comme l’Espagne, la France ou l’Allemagne, il existe de grandes institutions consacrées à la culture arabo-musulmane, qui disposent d’un éventail remarquable de ressources pour promouvoir la langue arabe. Citons l’Institut du Monde Arabe à Paris, fondé en 1987, réputé pour ses cours et ses méthodes d’enseignement de l’arabe moderne, et Casa Árabe (2006), dont la section d’enseignement de l’arabe en tant que langue étrangère est devenue l’une des références nationales, avec une moyenne de 440 étudiants inscrits dans ses différents cours et niveaux au cours de l’année académique 2022-2023. Il convient également de mentionner le magnifique travail de la Escuela de Traductores de Toledo (1994), spécialisée dans la traduction arabe-espagnol-arabe, mais également réputée pour ses cours d’enseignement de l’arabe.
Au niveau universitaire, l’arabe, dans le cadre général des cursus d’Études arabes et islamiques, d’Études asiatiques et africaines, d’Études sémitiques, d’Études de langues et cultures modernes ou d’autres matières similaires, a joui d’une longue trajectoire. Rappelons les prestigieux départements de Grenade, de Salamanque, des Universités autonome et Complutense de Madrid, de l’Université de Barcelone, de Séville, de Cadix et d’Alicante, pour ne citer que quelques exemples, où les études arabes ont encore une présence importante, ainsi que dans les facultés de Traduction et d’interprétation, principalement à l’Université de Grenade, à l’Université autonome de Barcelone et à l’Université de Malaga, où, toutefois, l’arabe n’est toujours pas considéré comme langue A ou principale dans les diplômes respectifs. Pour des raisons évidentes, les études arabes, qui ont une longue histoire dans nos universités, ont eu tendance à se spécialiser dans le spectre andalou jusqu’à une époque relativement récente, où l’éventail des domaines de recherche s’est élargi, de la littérature arabe contemporaine à l’histoire et à la politique du monde arabo-musulman contemporain, en passant par l’enseignement de la langue arabe et les relations euroméditerranéennes, pour ne citer que quelques exemples. Bien que pendant des décennies la langue arabe ait été enseignée dans les universités en utilisant des techniques et des méthodes centrées sur l’interprétation et la traduction de textes arabes classiques, de nouveaux modèles d’enseignement de la langue classique et des modalités dialectales, basés sur une approche communicative et dynamique, ont pris de l’importance dans les programmes d’études actuels.
Au-delà du cadre universitaire, les Escuelas Oficiales de Idiomas proposent un enseignement formel de l’arabe dans 24 de leurs centres nationaux, avec une durée maximale de cinq à sept ans en fonction de la réglementation de chaque communauté autonome, ce qui en fait l’entité officielle espagnole qui propose les cours d’arabe à plus longue durée et plus grande continuité, en particulier dans la Communauté valencienne, en Andalousie et en Catalogne.
La situation est plus ou moins similaire en termes de répartition des établissements publics et privés d’enseignement de cette langue dans les principaux États membres de l’UE, de même que les problèmes et les inconvénients auxquels ils doivent faire face.
PROMOUVOIR LA COORDINATION ENTRE LES INSTITUTIONS
Parmi les problèmes, il convient de mentionner les dysfonctionnements dans la coordination et l’interrelation entre les différents secteurs, collectifs et entités impliqués dans l’enseignement de l’arabe. L’absence d’un organisme qui réglemente ou représente officiellement l’enseignement de l’arabe à l’étranger, avec une fonction similaire, par exemple, à celle de l’Instituto Cervantes, du British Council, du Goethe-Institut ou de l’Institut français, a rendu difficile l’adoption de critères généraux pour l’adoption d’un cadre de convergence linguistique et l’accréditation de la connaissance de l’arabe en Europe d’une manière homogène. En Espagne, seules les Escuelas Oficiales de Idiomas, jusqu’au niveau B2, ou l’Université de Grenade – B1, uniquement pour la Communauté autonome d’Andalousie – délivrent des certificats de ce genre. Il en va de même dans le reste des États européens, dont les diplômes, s’ils sont délivrés, ne sont pas toujours reconnus par les entités des autres pays ou par les États arabes eux-mêmes. C’est là l’un des grands problèmes non résolus de l’enseignement de l’arabe, source de frustration pour de nombreux apprenants, dont la connaissance de la langue n’est pas reconnue à des fins professionnelles et d’emploi. L’émergence d’un grand centre culturel arabe international avec une ligne d’action claire et définie en termes de diffusion culturelle et linguistique aurait un effet très bénéfique sur la génération de méthodes d’enseignement modernes, adaptées à la nouvelle réalité des sociétés arabes et, en particulier, des communautés arabophones en Europe.
Si l’on fait abstraction des stratégies développées par les agences de promotion culturelle des organisations régionales, comme la Ligue des États arabes, ou internationales, comme celles qui relèvent des Nations unies, ainsi que des efforts déployés par les départements des universités et des écoles de langues et par les grands spécialistes de l’enseignement des langues, nous ne disposons pas d’un éventail suffisant et ample de méthodes d’enseignement, de techniques didactiques et de conceptions programmatiques pour assurer un enseignement multipolaire et pluridisciplinaire, qui réponde aux besoins des différents groupes intéressés par la culture et la langue arabes. Il est évident que les motivations et les priorités de ceux qui souhaitent apprendre l’arabe pour des raisons liées aux liens familiaux et affectifs, ne coïncident pas nécessairement avec celles de ceux qui le font pour des raisons professionnelles ou pour mieux connaître les fondements doctrinaux de la foi qu’ils professent. Néanmoins, nous pensons que l’approche pratique et « contemporaine » devrait prévaloir.
Cependant, on constate un manque de coordination dans les modalités et les finalités de l’enseignement de l’arabe, aussi bien entre les universités européennes, qui ignorent souvent les innovations ou les nouvelles tendances qui peuvent se produire dans leur environnement, qu’entre les écoles de langues officielles et les centres d’enseignement officiels non universitaires opérant dans l’espace européen, bien que, nominalement, ils poursuivent des objectifs communs et partent de postulats similaires. La divergence peut être encore plus grande entre les institutions privées, d’une part, et les institutions publiques, d’autre part, qui sont souvent absorbées par leurs propres problèmes internes. Lors d’une conférence internationale sur l’enseignement de l’arabe en Espagne et en Europe, organisée en décembre 2021 par l’Université autonome de Madrid et Casa Árabe, il est apparu clairement que les différentes entités responsables de l’enseignement de l’arabe en Espagne (et en Europe) ne se connaissent pas ou peu. Cette situation est préoccupante si l’on tient compte du fait que, à quelques exceptions près, le pourcentage d’étudiants inscrits dans les universités et les centres d’enseignement officiels est en train de ralentir, sans que les académies privées et les lieux d’enseignement rattachés à des centres religieux ne connaissent une croissance significative. La nécessité de favoriser les liens de collaboration entre toutes ces entités a conduit à la création d’associations d’enseignants et d’étudiants qui tentent de rassembler les efforts au niveau national et de les coordonner avec des entités similaires au niveau européen. C’est ainsi qu’est née, en 2022, la Sociedad Española de Docentes de Lengua Árabe (SEDLA), qui se consacre à la promotion de l’enseignement de cette langue dans la sphère espagnole et latino-américaine, en collaboration avec des sociétés similaires, telles que la British Association of Teachers of Arabic (BATA).
L’ENSEIGNEMENT DE LA LANGUE ARABE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES
La proliferación de estas asociaciones servirá para impulsar el conocimiento y la enseñanza del árabe en nuestro continente, en un momento en el que debe hacer frente a numerosos desafíos. En primer lugar, la competencia extrema de la lengua inglesa, hegemónica en el mundo del conocimiento tecnológico actual, circunstancia que puede servir de elemento inhibidor para quienes deseen aprender el árabe como herramienta para mejorar y reforzar sus expectativas laborales. La lengua árabe sigue teniendo un protagonismo limitado en el mundo de internet y las redes sociales globales que no se corresponde con la creciente relevancia demográfica de sus hablantes: el pueblo árabe es predominantemente joven, con una franja de edad comprendida entre los 15 y los 30 años que supone el 50% del total en algunos países y, por ende, disfruta de una gran proyección regional e internacional. Se aprecia un déficit notable a la hora de generar conocimiento aplicado a las nuevas tecnologías, en el campo de las ciencias aplicadas y el desarrollo de un lenguaje informático propio que sirva para potenciar las capacidades científicas y prácticas de la cultura árabe. En ese sentido, las instituciones privadas y públicas dedicadas a la promoción del idioma deben realizar una labor de primer orden, recogiendo las dinámicas y propuestas provenientes de todos los sectores sociales, académicos e investigadores concernidos en la tarea de difundir la cultura árabe. El fomento de una relación de cooperación entre las entidades públicas europeas y árabes para la diversificación de las fuentes de radiación de la lengua árabe debería redundar en la mejora de las relaciones bilaterales y hacer más dúctil el intercambio en los apartados políticos, económicos o comerciales de mayor transcendencia. Si bien los ciudadanos árabes componen uno de los principales grupos de migración hacia Europa y suele tenerse la impresión de que las oportunidades laborales allí carecen de atractivo, debe resaltarse que algunas regiones, como la del Golfo Árabe, ejercen una gran atracción entre la mano de obra cualificada europea, lo cual ilustra, una vez más, la importancia de los conocimientos lingüísticos.
La apuesta por una enseñanza de la lengua árabe en Europa con criterios y metodología insertadas en la lógica de las nuevas tecnologías, la revolución digital y una comprensión poliédrica de la realidad contemporánea de nuestras sociedades debe convertirse en la prioridad de todos los sectores implicados en la labor de diseminación de la cultura árabe en nuestro continente. Por desgracia, seguimos apreciando en España y otros países europeos cierta tendencia, cada vez menos acusada todo sea dicho, a impartir el idioma y la cultura árabes de un modo escasamente vivaz, repitiendo esquemas y prácticas de épocas pasadas. Resulta habitual escuchar comentarios entre quienes se inscriben en centros universitarios, públicos y privados, en el sentido de “por qué no enseñan el árabe como el inglés, francés y español”, esto es, con un dinamismo creativo en cuanto al uso de metodología y técnicas de aprendizaje individual y colectivo enfocados a la adquisición rápida y efectiva de las destrezas de comprensión y expresión oral y escrita.
La razón debe hallarse, quizás, en la persistencia de una visión tradicional que prioriza el estudio de la gramática o el refuerzo prioritario de las habilidades lectoras. En esto último tiene mucho que ver el fenómeno de la diglosia, v.g., la coexistencia de un registro escrito con una pluralidad de variantes dialectales, consideradas lenguas maternas, más o menos cercanas a aquel. Un gran paso hacia adelante en la forja de un sentido didáctico constructivo sobre la enseñanza de la cultura árabe en nuestro continente debería pasar por la confluencia armónica de los dos niveles y la adopción de criterios flexibles, siempre centrados en la naturaleza práctica y moderna del árabe como vehículo de expresión cultural contemporánea. De este modo, se podría responder mejor a la diversidad de prioridades y tendencias que apreciamos entre las personas interesadas en su aprendizaje, que parten de múltiples necesidades y aspiraciones pero no por ello contradictorias entre sí. Se reforzaría la senda marcada por prestigiosos centros públicos y privados de enseñanza nacionales y europeos, donde se aplica con naturalidad la variante clásica desde la perspectiva de un idioma con plena funcionalidad oral, en confluencia con los dialectos de mayor incidencia, el marroquí, el egipcio o el siro-libanés entre otros.
Un enfoque centrado en la innovación docente, adecuado a las nuevas realidades de un mundo tecnologizado donde lo audiovisual y el cosmos de las redes sociales disfrutan de un protagonismo indiscutible no está reñido con la aspiración de un padre o una madre araboparlantes de que sus hijos aprendan, en las academias, las escuelas religiosas o los centros universitarios y escuelas oficiales, los rudimentos del árabe escrito. Convendría tomar buena nota de cómo otros idiomas de gran expansión e impacto cultural y económico han conseguido renovar y modernizar sus programas ad hoc en el extranjero, haciendo gala de una ductilidad y capacidad de adaptación envidiables.
Las crisis políticas y militares cuasi crónicas que afectan a parte del mundo árabe dificultan una unidad de acción en lo referente a la promoción de la cultura árabe y, sobre todo, su lengua, auténtico patrimonio de la humanidad por su riqueza, antigüedad y transcendencia histórica. Cuando menos, desde Europa, los actores implicados en esa misma labor de promoción pueden aunar esfuerzos para garantizar una verdadera convergencia europea de la cultura y la lengua árabes, por medio de una amplia red de centros públicos y privados comprometidos en una labor didáctica moderna, integradora y plural./