Hezbolá. El laberinto de Oriente Medio

Ignacio Gutiérrez de Terán Gómez-Benita, Los libros de la Catarata, Madrid, 2024,
190 pages
Peu d’universitaires peuvent parler de la réalité politique libanaise en général et de l’évolution du Hezbollah en particulier avec autant d’autorité qu’Ignacio Gutiérrez de Terán, professeur d’arabe et d’études islamiques à l’Université autonome de Madrid. Depuis le début de sa carrière, il a démontré sa capacité à décrypter la réalité libanaise aux multiples facettes, à laquelle il a consacré son livre Estado y confesión en Oriente Medio: el caso de Siria y Líbano. Religión, taifa y representatividad [État et confession au Moyen-Orient : le cas de la Syrie et du Liban. Religion, taïfa et représentativité], publié en 2003 et fruit de sa thèse de doctorat. Depuis lors, il a continué à publier des articles académiques sur le sujet, bien que ses traductions d’œuvres classiques de la littérature arabe médiévale et contemporaine nous aient souvent privés de ses observations sur les transformations qui ont eu lieu au cours des dernières décennies dans le Levant arabe.
Hezbolá. El laberinto de Oriente Medio [Hezbollah. Le Labyrinthe du Moyen-Orient] aborde le sujet très actuel de la naissance, de l’évolution et de l’effondrement du Hezbollah, en offrant une radiographie du mouvement depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui. Ses cinq chapitres présentent, de manière agile et pédagogique, une vue d’ensemble de ses fondements idéologiques, de son engagement dans la résistance armée contre Israël et de ses relations tendues avec le reste de la scène politique libanaise. Cette milice-parti est née en 1982 avec un double objectif: affronter l’occupation israélienne et mobiliser la communauté chiite, traditionnellement exclue des structures de pouvoir libanaises. Au cours des décennies suivantes, elle a établi un État au sein de l’État libanais, car elle disposait de ses propres milices armées, d’un parti politique présent au Parlement et de diverses organisations qui fournissaient une aide aux secteurs les plus démunis, aspects abordés dans le deuxième chapitre. En ce sens, l’auteur estime que la faiblesse structurelle de l’État libanais et la marginalisation traditionnelle de la communauté chiite par les élites dirigeantes ont créé le terreau nécessaire à l’émergence de ce groupe, qui est devenu le deuxième employeur du pays après l’État lui-même, avec près de 100 000 employés dans ses branches politiques, militaires et sociales, et doté d’associations caritatives, de clubs de sport, de médias, d’écoles et d’hôpitaux.
L’une des principales réussites du livre est sa tentative d’expliquer le Hezbollah de l’intérieur, à travers les discours de ses principaux dirigeants et ses principaux documents politiques, qui ne sont normalement pas très accessibles à un public non spécialisé, car ils sont rédigés en arabe. Les réflexions sur la pertinence du martyre dans l’idéologie du Hezbollah sont du plus haut intérêt, le considérant comme « une conséquence inéluctable de l’obligation morale de combattre le mal pour rétablir la justice », ce qui ouvre la voie à «l’institutionnalisation du martyre qui sanctifie ceux qui meurent au combat » (pp. 39-40). En outre, il est noté que l’iranisation du chiisme libanais à travers la célébration de fêtes telles que l’achoura a conduit les secteurs laïques à percevoir le Hezbollah
« et son attirail islamiste » comme « un anachronisme et une menace pour l’empreinte libanaise multiconfessionnelle et moderne ».
S’il est vrai que cette organisation est née sous le parapluie iranien et qu’elle a été influencée par la révolution islamique iranienne, acceptant la doctrine du Velayat-e faqih, il est également vrai qu’elle a été progressivement libanisée dans le cadre d’un processus promu par Hassan Nasrallah lui-même après la fin de la guerre civile libanaise et l’instauration de la Pax Syriana. Depuis lors, le Hezbollah a pris « une orientation nationaliste dans laquelle, au moins discursivement, les références à la cohésion nationale et à la primauté d’un Liban uni et multiconfessionnel prédominent sur un modèle particulier d’islam politique » (p. 54). Cependant, il n’a jamais pu échapper à la dépendance vis-à-vis de l’Iran et a rejoint ce que l’on appelle l’Axe de la résistance, une alliance souple de groupes paramilitaires chiites dans la région, comme en témoignent non seulement son intervention dans la guerre civile syrienne à partir de 2011, mais aussi l’ouverture d’un nouveau front contre Israël après les attentats du 7 octobre 2023, en sa qualité supposée de « protecteur du Liban » (p. 156). La stratégie de l’unification des arènes a eu pour conséquence de faire du Hezbollah la cible des attaques de l’armée israélienne, qui a assassiné ses principaux dirigeants politiques et militaires, dont Nasrallah lui-même.
L’auteur considère que la milice et le parti sont indissociables, de sorte que l’affaiblissement de la première implique nécessairement la perte d’influence du second. Aujourd’hui, il semble évident que le Hezbollah a perdu une grande partie de son influence politique et qu’il n’est pas en mesure, comme par le passé, de peser sur les décisions du gouvernement, comme en témoigne l’élection de Michel Aoun à la présidence de la république et de Nawaf Salam au poste de premier ministre, qui ne sont pas dans l’orbite de la milice-parti chiite.
En définitive, il s’agit d’un ouvrage essentiel pour comprendre l’ascension et la chute du Hezbollah sur la scène sociopolitique libanaise. En revanche, une réflexion prospective sur l’évolution du Hezbollah après les coups reçus ces derniers mois et sur sa capacité à retrouver sa position hégémonique sur la scène politique libanaise et à renaître de ses cendres aurait peut-être été nécessaire.
— Ignacio Álvarez-Ossorio Alvariño, professeur d’arabe et d’études islamiques à l’Université Complutense de Madrid