Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
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Palestina: heredar el futuro

Lurdes Vidal Bertran
Professeure en Relations internationales à Blanquerna-Université Ramon Llull et Ibei, Barcelone
Palestina: heredar el futuro.
Luz Gómez. Los libros de la Catarata, Madrid, 2024,
237 pages

Il n’est pas facile de réagir à l’inconcevable, un génocide diffusé « en technicolor » face à l’insupportable impuissance des gouvernants et des gouvernés. Luz Gómez y parvient magistralement avec Palestina: heredar el futuro [La Palestine. L’héritage de l’avenir], un titre ambigu qui traduit un certain optimisme (l’avenir nous permet toujours de rêver), défiant une couverture noire avec un rameau d’olivier résistant, à l’image du sumud palestinien. C’est un livre nécessaire pour ceux qui ne savent pas, ou peu, mais surtout pour ceux qui pensent savoir, et qui y découvrent la perte de l’innocence, avec le constat accablant que le présent n’est pas un hasard, mais le fruit d’une dynamique idéologique historique qui conduit inexorablement au déplacement massif des Palestiniens d’aujourd’hui, à la Nakba continue.

D’une manière subtile, le livre emmène le lecteur à travers l’histoire de manière transversale, en examinant la culture, la langue, la pensée et les dynamiques sociales, économiques et politiques, et à travers de multiples voix palestiniennes et israéliennes, notamment celles sur lesquelles Israël impose le silence. L’auteure allie l’honnêteté et la rigueur intellectuelle à une profonde connaissance de l’identité et de la culture palestiniennes, ainsi que de la manière dont celles-ci sont projetées et combattues. À travers les versets en tête de chaque chapitre, elle tisse un récit qui relie les documents historiques aux expressions de la résistance palestinienne.

Nous parcourons ainsi des mythes, qui s’opposent à l’histoire, à la réalité d’un processus continu de mémoricide de la « palestinité », une autre forme de cette Nakba persistante, qui détruit la mémoire, les cartes des villages rasés, qui s’attaque aux symboles et au collectif, et qui laisse les Palestiniens de plus en plus seuls, privés d’une identité collective. Même leur expression finira par être volée par les « voix subalternes », notamment celles des voisins arabes.

Parallèlement, Luz Gómez analyse la manière dont le politicide des acteurs politiques palestiniens se déroule, à de multiples niveaux et avec différentes stratégies. Les gouvernements israéliens successifs ont causé une « dévastation de l’infrastructure matérielle et sociale, ainsi que du leadership palestinien »
avec un objectif : « apprivoiser la psyché palestinienne, de sorte que seule la reddition ou l’émigration soit possible ». Et dans cette stratégie, le temps joue en faveur d’Israël. C’est ici que se déclenche la perte de l’innocence, en particulier pour la génération qui a vécu les années 1990 comme une lueur de paix. L’auteure révèle « le piège d’Oslo », un changement de stratégie provoqué par la première Intifada, qui est devenue pour beaucoup un « mirage du camp de la paix », alors que la géographie palestinienne, physique et humaine, était en train d’être dévastée.

Dans son approche du sionisme, l’auteure ne se contente pas de critiquer l’instrumentalisation de l’Holocauste, mais traite également en profondeur de ce qu’elle appelle « la version israélienne des significations ».
Le sionisme s’approprie du judaïsme en niant sa propre diversité pour l’inscrire dans le cadre israélien et instrumentalise le langage biblique et les anciens mythes juifs pour justifier la cosmovision politique d’Israël. Depuis que l’auteure a écrit son livre, les citations bibliques sont devenues de plus en plus récurrentes dans les discours des hommes politiques et des militaires israéliens, témoignant de la « théologie politique » de l’État.

Au fil des chapitres, Luz Gómez révèle le lien entre le projet sioniste d’ingénierie démographique, le colonialisme de peuplement et le projet capitaliste. C’est cette
« théologie politique coloniale » qui sous-tend la « fragmentation planifiée de la géographie humaine, culturelle et psychologique de la Palestine ». Même le post-sionisme ou le post-post-sionisme, avec son regard bienveillant, ne parvient pas à remettre en question le système. À l’heure de la montée en puissance de la géopolitique, la référence à Henry Kissinger, qui avait réussi à convaincre le monde que le conflit n’était pas un projet colonial, mais un conflit d’intérêts entre deux parties en désaccord, prend aujourd’hui tout son sens. C’est dans ce cadre que Donald Trump envisage une solution purement transactionnelle, incompatible avec un cadre de légalité internationale. Dans son livre, Luz Gómez expose les intersections entre l’orientalisme, le sionisme et le capitalisme, presque comme si elle avait prédit, un an plus tôt, le « boom immobilier » de Trump.

Le développement d’une « théologie de l’extermination » a culminé à Gaza, transformée en limbes, où les armes et la technologie sont testées, où une IA peut décider qui meurt, combien de personnes meurent, quand et comment. Le génocide à Gaza est le paroxysme de la « dérégulation du recours à la force », où les notions de frontières sont reconceptualisées et où les quelques coutures restantes du droit humanitaire sautent. Les Palestiniens de Gaza sont les « fantômes d’un non-territoire » qui habitent un espace de nécro-politique dérégulée aux mains de l’armée la plus éthique du monde, selon les termes de ses dirigeants.

Face au polygénocide israélien, le sumud palestinien se rebelle, résiste à la disparition physique, géographique, politique, intellectuelle ou culturelle. À travers chaque goutte d’huile d’olive, chaque mot, chaque note, chaque histoire, la jeunesse palestinienne hérite de son avenir, celui de la résistance.  « Et il dit : Si je mourais avant toi, Je te confie l’impossible ! Je demande : Est-il lointain ? Il répond : À portée d’une génération ». Ce vers a été dédié par Mahmoud Darwish à Edward Said :
face à l’impensable, on ne peut que chercher l’impossible.

Lurdes Vidal Bertran, professeure en Relations internationales à Blanquerna-Université Ramon Llull et Ibei, Barcelone

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