Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Grand angulaire

La Turquie face à la guerre à Gaza et au changement de régime en Syrie

Carmen Rodríguez López
Professeure du département d’Études arabes et islamiques et d’Études orientales de la faculté de Philosophie et de Lettres de l’Université autonome de Madrid

Depuis l’arrivée au pouvoir, en 2002, du Parti de la Justice et du Développement (AKP), l’importance et la présence de la Turquie se sont progressivement accrues au Moyen-Orient et le pays s’est montré encore davantage intéressé par cette région que ne l’étaient déjà ses gouvernements précédents. Cet engagement s’est considérablement intensifié après l’irruption du printemps arabe. Ainsi, Ahmet Davutoglu, ministre turc des Affaires étrangères, a établi une position plus interventionniste, avec le concours de Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre. Cette position les a conduits à s’aligner sur les partis et mouvements existant autour des Frères musulmans et a occasionné d’importants désaccords avec des pays arabes du Golfe – comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – ou avec l’Égypte pour ce qui est de l’Afrique du Nord. Après la tentative de coup d’État de 2016, les relations de la Turquie avec les États-Unis se sont gravement détériorées (Ankara accusant l’administration américaine d’avoir soutenu la tentative), de même qu’avec l’Union européenne (l’impression étant que cette dernière n’avait apporté qu’un tiède soutien lors des heures les plus décisives de la menace militaire). C’est dans ce contexte que le pays s’est rapproché de la Russie, rapprochement qui n’a cependant pas empêché la Turquie de se trouver dans une délicate situation d’équilibre où elle a cherché à atteindre une « autonomie stratégique » qui l’a éloignée de ses traditionnels alliés européens et transatlantiques – avec lesquels elle a néanmoins continué à coopérer dans les domaines les plus divers. Cette quête d’une « autonomie stratégique » cadre bien avec le statut de puissance émergente ou de puissance régionale-mondiale que l’on attribue généralement à la Turquie du fait de son rôle de premier plan dans l’arène internationale, ainsi que María Lois et l’autrice du présent article l’ont relaté en détail dans une publication précédente (2022).

À compter de 2021, l’activisme habituel du gouvernement AKP en matière de politique extérieure s’est efforcé de restaurer et resserrer ses relations avec un grand nombre de pays voisins. Ce changement de cap s’explique en grande partie par la situation économique de la Turquie, qui s’était grandement détériorée depuis 2018. Or, cette étape de « normalisation » s’est trouvée fortement secouée par le tournant pris dernièrement par le conflit palestino-israélien et par le renversement de Bachar al Assad en Syrie. Le rôle que la Turquie est susceptible de jouer dans ces deux situations est toutefois très différent. Un examen plus poussé nous permettra d’analyser plus en détail les différentes marges d’action dont dispose l’élite dirigeante turque face à ces deux scénarios.

LA TURQUIE ET ISRAËL

Au fil de l’histoire, les relations entre Israël et la Turquie ont connu d’importantes fluctuations, avec des moments d’étroite collaboration et des moments de friction et d’affrontement.

En 1949, la Turquie devenait le premier pays à majorité musulmane à reconnaître officiellement Israël. Au départ, les liens se limitaient au commerce et au transport, faisant contrepoids à l’influence panarabe de la République arabe unie dans la région. Cependant, les relations diplomatiques se refroidiront après la guerre des Six Jours, en 1967. En 1975, la Turquie reconnaît officiellement l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), puis, en 1988, l’État palestinien. À noter qu’après la fin de la guerre froide, début 1996, les relations entre Israël et la Turquie sont au beau fixe avec la passation d’accords en matière de coopération, d’entraînement militaire, de défense et de libre commerce.

À son arrivée au pouvoir, l’AKP se présente comme un gouvernement de médiation dans le conflit arabo-israélien. De fait, cet argument a servi à la Turquie pour reconnaître le gouvernement du Hamas élu en 2006. Le gouvernement turc arbitre entre Israël et la Syrie en 2008. Puis les pourparlers volent en éclats suite aux raids menés par Israël sur Gaza en décembre de cette même année. Les relations deviennent franchement houleuses suite à l’abordage par l’armée israélienne de la flottille Mavi Marmara qui tente, en 2010, de briser le blocus de la bande de Gaza. Après une décennie de relations marquées par d’importantes fluctuations, Israël et la Turquie conviennent en 2022 de rétablir des relations diplomatiques pleines et entières et d’entamer une nouvelle étape d’interaction entre les deux États.
Après l’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas, le président turc invite à la désescalade et se propose comme médiateur, soutenant l’échange de prisonniers et d’otages. Il renouait de la sorte avec la position qu’il avait fait sienne lors de la guerre d’Ukraine. Dès le 12 octobre, le Parlement turc adopte une déclaration conjointe qui prône un retour aux négociations de paix et la solution à deux États. Dès les premiers jours de la guerre, Hakan Fidan, ministre turc des Affaires étrangères, réitère cette position et propose un modèle de garanties susceptible d’être étayé par des pays alliés de l’OTAN et par des pays arabes afin de sauvegarder tout accord.

Même si son discours cherche à visibiliser
la situation des Territoires palestiniens occupés,
la capacité d’action turque à influencer sur les
événements de ce conflit est clairement limitée

L’attaque menée contre l’hôpital Al Ahli entraîne un changement de la position du gouvernement turc, qui déclare trois jours de deuil. Le président Erdogan accuse Israël de cette attaque et le Parlement turc la qualifie de « crime contre l’humanité » dans une déclaration conjointe. Depuis, le ton très dur employé par Erdogan vise surtout le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, ce qui semble laisser la place à un rétablissement des relations diplomatiques avec un autre gouvernement israélien à l’avenir.
Israël rappelle son personnel diplomatique de Turquie fin octobre et, le 4 novembre 2023, la Turquie riposte en rappelant son ambassadeur à Tel-Aviv. Les conversations relatives à une coopération énergétique sont suspendues. Depuis, Ankara a aussi œuvré à rapprocher les deux factions palestiniennes, le Hamas et le Fatah, dans l’intention qu’elles forment un front uni en cas de débat sur l’instauration d’un État palestinien viable.

Le résultat des élections municipales tenues en Turquie en mars 2024 et les avancées obtenues par un parti islamiste très critique à l’égard d’Israël vont pousser  Erdogan à durcir ses positions et à mettre un frein au commerce avec Israël dans 54 domaines – dont l’acier, les fertilisants et le combustible d’aviation – avant, finalement, de suspendre toute importation et exportation jusqu’à l’autorisation de l’entrée ininterrompue d’aide humanitaire à Gaza. La Turquie a néanmoins fait l’objet de critiques pour avoir permis la poursuite de la livraison de pétrole azéri qui arrive au port turc de Ceyhan à destination d’Israël à bord de navires-citerne. La dure rhétorique du président a soulevé des attentes internes et les mesures prises jusque-là, jugées insuffisantes par les secteurs les plus critiques, ont été remises en cause.
Montant d’un cran dans sa condamnation des raids israéliens sur la population civile gazaouie et face à l’obstruction de la distribution d’aide humanitaire dans la bande de Gaza, la Turquie a épaulé la demande sud-africaine accusant Israël de génocide auprès de la Cour internationale de Justice, en août 2024. Même si son discours cherche à visibiliser la situation des Territoires palestiniens occupés, la capacité d’action turque à influencer sur les événements de ce conflit est clairement limitée. La diplomatie coercitive appliquée à Israël via des sanctions économiques n’a qu’un impact réduit.

Quant à la question concrète des deux États, la Turquie soutient une solution négociée du conflit entre Israël et la Palestine fondée sur les résolutions des Nations unies, sur le principe du territoire pour la paix, sur l’Initiative de paix arabe et sur la réconciliation nationale au sein de la Palestine. Toutefois, le rôle de médiateur de la Turquie dans ce conflit a singulièrement décru en raison de la détérioration de ses relations avec Israël, mais aussi du fait de la perte de pouvoir de la branche politique du Hamas – avec laquelle la Turquie avait entretenu des liens étroits, comme l’a signalé Salim Çevik dans ses publications de l’Arab Center Washington DC – face à sa branche militaire. Dans ce domaine, on citera les pays arabes qui ont participé activement aux négociations entre Israël et le Hamas et/ou qui ont proposé l’élaboration d’un plan alternatif à celui du président des États-Unis, Donald Trump – lequel passe par un nettoyage ethnique de la bande de Gaza. Non seulement l’influence unilatérale de la Turquie dans ce conflit est très limitée, mais ses positions ne sont pas étayées par un forum multilatéral.

Le président turc, Erdogan, et le président palestinien, Mahmoud Abbas, se saluent après une réunion extraordinaire sur la Palestine au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie. Ankara, le 15 août 2024./TUR PRESIDENCY/MURAT CETINMUHURDAR/HANDOUT/ANADOLU VIA GETTY IMAGES

LA TURQUIE ET LA SYRIE

Au XXème siècle, l’appartenance de la Turquie au bloc occidental et le ralliement de la Syrie à l’orbite soviétique avaient empêché tout rapprochement entre les deux pays. À cela était venu s’ajouter le conflit surgi autour de l’eau suite à la construction de barrages sur le Tigre et l’Euphrate côté turc, qui réduisirent le débit de ces cours d’eau dans les pays voisins du Moyen-Orient dans les années 1980. Toutefois, c’est l’accueil offert dans les années 1990 à Abdullah Öcalan, leader du parti des Travailleurs du Kurdistan, par l’État syrien qui fait monter de manière décisive la tension, jusqu’à frôler la guerre. Après l’expulsion d’Öcalan et son ultérieure arrestation au Kenya, les relations entre Ankara et Damas s’amélioreront grandement sur le plan politique et économique, avant même l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002.

Les liens étroits qui se tissent entre Erdogan et le président syrien, Bachar al Assad, demeureront intacts jusqu’aux révoltes de 2011 en Syrie. La répression exercée par son gouvernement et l’explosion de la guerre civile poussent des millions de Syriens à se réfugier en Turquie, qui les accueille sous un statut de protection temporaire. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues et le gouvernement d’Erdogan finit par soutenir les forces rebelles. Après avoir résisté plus de 10 ans à la tête du pouvoir, isolé à l’internationale, le régime d’Al Assad sera de nouveau accepté par la Ligue arabe en 2023. Des négociations sont par ailleurs engagées – sans succès – avec la Turquie pour tenter de normaliser les relations diplomatiques. Elles abordent diverses questions : retrait des forces turques du nord de la Syrie, contrôle des frontières entre les deux pays, situation de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, région autonome kurde située au nord du pays et épaulée par la force militaire des Forces démocratiques syriennes (FDS).
Le renversement du régime syrien se produit de façon inattendue à la fin 2024, sous la houlette du groupe Hayat Tahrir al Cham (HTS) et de l’Armée nationale syrienne (ANS), tous deux soutenus par la Turquie. Si l’ANS est estimée être une force proxy du gouvernement turc, les relations avec HTS se sont considérablement renforcées au moment où ce groupe contrôlait localement le secteur d’Idlib. Le soutien turc a été crucial pour sa survie dans la région. En contrepartie, HTS a contribué à enrayer le flot de réfugiés se dirigeant vers la Turquie. Il a par ailleurs été dit que l’influence de la Turquie sur l’évolution de HTS a concouru à ce que ce groupe coupe ses liens avec Al Qaïda. D’aucuns estiment qu’Ankara était au courant de l’offensive menée par ces deux forces rebelles et qu’elle a autorisé l’opération. Toutefois, rien ne confirme qu’elle l’a facilitée ou qu’elle l’a planifiée conjointement avec les rebelles.

Si le nouveau gouvernement syrien, dirigé par Ahmed al Charaa, leader de HTS, possède des relations privilégiées avec la Turquie, il n’en reste pas moins que le gouvernement d’Erdogan a penché pour une intégration de l’UE, des pays du Golfe et des États-Unis à la reconstruction du pays voisin, faisant le choix d’une stratégie multilatérale, comme le signale Pinar Dost dans Atlantic Council. La première visite d’Ahmed al Charaa dans un pays étranger s’est produite en Arabie saoudite, et la deuxième en Turquie. Le nouveau gouvernement syrien cherche donc à établir de bonnes relations avec son environnement régional et à échapper à des aires d’influence qui risqueraient de le limiter.

Dans le cadre constitutionnel actuel, Erdogan ne pourrait se
présenter à sa réélection qu’en cas d’élections anticipées
ou bien au prix d’un amendement de la Constitution

Le rôle de la Turquie en lien avec le nouveau régime devrait être particulièrement important dans le domaine commercial : les exportations turques dans le pays voisin ont augmenté de 20 % en décembre et, de fait, le ministre turc du Commerce a exprimé le souhait d’établir un accord de libre commerce. Quant à la reconstruction du pays, nul doute qu’elle peut être un champ très lucratif pour les entreprises de construction et de transport turques. Non moins importante serait une coopération en matière de défense, qui pourrait aller de l’approvisionnement en matériel militaire à l’établissement de bases aériennes turques en Syrie, en passant par l’entraînement de la nouvelle armée syrienne, entre autres.
Deux points préoccupent particulièrement la Turquie dans cette nouvelle étape. Si le discours de l’AKP a été, des années durant, de défendre l’accueil humanitaire des refugiés syriens, il n’en reste pas moins que c’est l’une des questions qui lui a coûté cher lors des dernières élections générales et municipales qui se sont tenues en Turquie. En raison de quoi, le gouvernement a indiqué que l’une de ses priorités était le retour d’un secteur important de la population syrienne réfugiée dans son pays. Mais pour que cela arrive, il doit tout d’abord stabiliser sa situation politique et économique.
Quant à l’existence d’un gouvernement autonome kurde dans le nord de la Syrie, Erdogan s’y oppose farouchement. Les conversations tenues entre l’actuel gouvernement syrien et le gouvernement turc ont abordé différents scénarios qui envisagent l’expulsion de la Syrie des membres des FDS, formées en grande partie par les Unités de Protection du Peuple (YPG) kurdes, liées au PKK, et préconisent l’intégration de ces unités dans la future armée syrienne. Les YPG ont obtenu un certain soutien des États-Unis dans leur combat contre l’organisation État islamique, ce qui a donné lieu à des frictions entre l’administration turque et l’américaine. De 2016 à 2019, Ankara a mené unilatéralement quatre opérations militaires contre des secteurs placés sous contrôle kurde et elle contrôle des parties du territoire du nord de la Syrie.

Manifestation d’habitants de la région syrienne de la Djézireh réclamant que la nouvelle administration syrienne libère ses zones de contrôle des FDS et du PKK. Damas, le 31 janvier 2025./RAMI ALSAYED/NURPHOTO VIA GETTY IMAGES

Même si les gouvernements syrien et turc s’accordent sur l’instauration d’un État unitaire en Syrie, les pourparlers envisagent la reconnaissance des droits culturels kurdes dans la nouvelle Constitution ainsi que l’établissement d’un système administratif décentralisé qui octroierait de vastes pouvoirs aux conseils locaux. Au sein de ces projets, le Parti de l’Union démocratique (PYD), pro-turc, pourrait s’intégrer dans le système politique syrien et être représenté au sein du Parlement national.

Ces négociations sur le plan externe présentent par ailleurs une dimension interne de la plus haute importance, en lien avec la question kurde en Turquie. Les derniers événements semblent indiquer une réactivation historique des pourparlers de paix entre le gouvernement turc et le PKK, faisant suite à l’échec de la tentative de 2013-2015. On soulignera l’appel d’Öcalan pour que le PKK dépose les armes et se dissolve. L’une des raisons qui expliqueraient ce revirement serait que, après l’échec essuyé lors des dernières élections municipales, l’AKP pourrait rechercher le soutien kurde afin que le président conserve son pouvoir politique. Dans le cadre constitutionnel actuel, Erdogan ne pourrait se présenter à sa réélection qu’en cas d’élections anticipées ou bien au prix d’un amendement de la Constitution. Il n’a pas la majorité nécessaire au Parlement pour aucune de ces deux options, si bien que les spéculations avancent qu’il pourrait envisager de garantir des droits culturels et politiques à la population kurde en échange du soutien parlementaire nécessaire à son maintien au poste de président.
Toutefois, ce qui devrait être un scénario de démocratisation politique a été entaché par les récentes arrestations et les rafles conduites contre des membres de l’opposition appartenant à différents secteurs du spectre politique et ayant aussi touché des membres du parti pro-kurde, le Parti de l’Égalité et de la Démocratie des Peuples (DEM). Tout cela a remis en cause le caractère démocratique du processus. Quand bien même le résultat des négociations reste incertain, ces pourparlers témoignent, à leur tour, de l’interaction existante entre la politique extérieure et intérieure dans l’avenir des relations entre la Turquie et la Syrie.

Ces relations sont à leur tour déterminées par un cadre géopolitique plus vaste où le poids de la Turquie est indéniable, mais nuancé et conditionné par les équilibres régionaux et par la position d’États tiers comme les États-Unis, qui disposent encore de troupes sur le sol syrien et ont été le grand soutien des FDS jusqu’à aujourd’hui. Il convient aussi d’envisager la possibilité d’un scénario de conflit avec Israël découlant de ses continuelles attaques militaires en Syrie, après le renversement d’Al Assad, qui cherchent à miner la capacité militaire du nouveau régime et sa récente occupation de nouveaux territoires. Par ailleurs, il reste à déterminer si le rapprochement effectué entre les autorités kurdes du nord de la Syrie avec Israël après le changement de régime pourrait déclencher un affrontement avec la Turquie.

Quant à l’État syrien, la Turquie a choisi, malgré son indéniable influence sur le nouveau gouvernement dans les domaines les plus divers, une approche multilatérale pour renforcer le nouveau régime via un large soutien international. Reste à voir si l’interaction de tous ces acteurs différents permet de progresser dans la reconstruction institutionnelle et sociale de la Syrie.

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