Femmes, journalisme et guerre, la discrimination à la maison

Dans les scènes de conflit, les femmes sont considérées comme des professionnelles, sans distinction de genre.

Mónica G. Prieto

Une guerre, c’est la peur. C’est la poussière et la destruction, la mort et la décomposition, le froid et le besoin, les odeurs ataviques et les sensations viscérales qui dominent l’individu de façon autonome, faisant fuir tout indice de raisonnement. Une guerre, c’est la faim, c’est l’incertitude, c’est la douleur avec des majuscules et c’est, encore et encore, la peur. Peur de mourir, peur de vivre. Peur de continuer à perdre.

Dans une guerre, personne n’est étranger à ces sentiments. Hommes et femmes, enfants et vieux, civils ou journalistes. C’est sûrement là la raison pour laquelle j’ai rarement senti que l’on m’ait perçue comme une particularité pour être femme journaliste dans une zone de conflit : car la guerre nous rend tous égaux, tous ceux qui la subissons, que nous soyons acteurs ou témoins. Nous sommes tous des êtres humains vulnérables, soumis aux mêmes injustices, aux mêmes carences et aux mêmes impondérables. Il est possible que ce soit là l’un des facteurs qui font que je me sente à l’aise dans mon travail : lorsque j’exerce dans ces contextes, je ne suis pas perçue comme une femme, mais comme une personne.

On me demande souvent quelles difficultés additionnelles je rencontre lorsque je couvre un conflit étant donnée ma condition de femme. Ce genre de différences m’insurge, même s’il est vrai que l’on m’a traitée différemment dans certains contextes. Cela m’est arrivé dans des pays très conservateurs comme en Afghanistan, au Pakistan ou au Bangladesh, où l’on m’a même perçue comme une sorte d’extraterrestre, mais en général cela ne m’est jamais arrivé au Proche-Orient, où les Arabes me regardaient avec curiosité, amabilité et gratitude.

En Syrie, à Gaza ou en Irak, les trafiquants ne se sont jamais inquiétés de m’aider à traverser une frontière de façon clandestine, malgré ma condition de femme, et les combattants non plus, d’un camp ou de l’autre, n’ont pas été gênés de voir un visage féminin approcher leurs positions pour observer le développement de la bataille, se mettre à l’abri d’un franc-tireur ou les interroger sur leurs motivations. Jusqu’à ce que les enlèvements d’informateurs s’imposent – un phénomène ancien, comme la guerre, mais jamais à l’échelle que nous observons actuellement –, ni les radicaux ni les modérés n’hésitaient à me recevoir dans leurs quartiers généraux ou leurs tranchées, car ils me percevaient comme un être sans genre, un simple instrument pour lancer leur message vers l’extérieur.

Je ne me souviens pas que l’on m’ait refusé une interview en raison de ma condition de femme, sauf de très rares exceptions. J’ai interviewé des membres du groupe État islamique ou d’Al Qaida, des salafistes recherchés et des leaders ultraconservateurs musulmans sans que mon genre ne constitue d’obstacle.

J’ai même été reçue par un seigneur de guerre afghan, allié des Talibans, dans son refuge anti-bombes, dans le village le plus reculé de la province afghane la plus éloignée, surpris par la présence d’une étrangère dans sa maison. Il n’a jamais refusé de répondre à mes questions, même les plus dures, bien qu’il esquivait mon visage lorsque je les formulais et ne posait les yeux sur moi que lorsque je prenais des notes, pour ainsi éviter que nos regards ne se croisent. Je n’ai pas non plus rencontré d’objections parmi les victimes au moment de me raconter leur souffrance. Ce paternalisme mal compris qui essaye en Occident de protéger les femmes des traumatismes et des mauvaises nouvelles (comme si ces deux choses n’avaient pas accompagné les femmes depuis que le monde est monde : elles sont les principales victimes d’agressions sexuelles, tortures et assassinats en temps de paix ou de guerre) disparaît dans la guerre, où chacun a sa mission : le médecin doit soigner les blessés, le fossoyeur préparer les cadavres et le journaliste documenter les crimes de guerre, quel que soit son genre. Notre présence dans les scènes violentes ne peut se comprendre (et avoir un sens) qu’en acceptant notre rôle de témoins ayant l’obligation de dénoncer les exactions et de faciliter ainsi la remise devant la justice de ceux qui les ont perpétrées. Nous confians qu’un jour, si l’impunité disparaît, les déprédateurs réfléchiront deux fois avant de commettre leurs crimes. Et c’est là notre contribution à l’amélioration de notre société.

S’il se peut, la seule discrimination dans les scènes de guerre que j’ai sentie est une discrimination positive : des militaires ou des miliciens m’autorisant à passer – nous, les femmes, sommes perçues comme inoffensives –, ou des voisins ayant montré leur gratitude face à la détermination de l’étrangère, prête à risquer sa vie pour témoigner de leur souffrance. On m’a offert de la nourriture réservée aux invités dans un contexte de pénurie aigüe d’aliments – une situation envenimée, car il n’est pas moral de l’accepter et il est difficile d’argumenter une bonne excuse –, on m’a invitée dans un bunker anti-bombes lorsqu’on s’est aperçu que j’étais enceinte – une femme journaliste de conflits travaille aussi enceinte, comme toutes les autres femmes qui ont la chance de conserver leur poste de travail malgré leur grossesse – et on m’a cherché une place in extremis dans l’un de ces vols peu fréquentes qui atterrissent et décollent de scènes de guerre en emportant avec eux la dernière chance de quitter le pays.

Mais toutes ces différences ne répondent pas à ma condition de femme, mais à ma condition de professionnelle étrangère. Je ne me suis jamais vue comme femme journaliste. Pas non plus comme femme reporter de guerre. Depuis que j’étais enfant, je me suis obstinée à me voir comme un être humain, même si le reste de l’humanité s’entêtait à me conditionner selon mon genre. Plus tard, devenue une professionnelle, je me suis considérée comme journaliste, sans un article défini qui puisse supposer un obstacle. Ma vocation de voyager, d’assister à des événements historiques faisant de moi le notaire de situations qui changent le cours des choses, de comprendre le comportement humain dans des situations extrêmes, était bien au-dessus des conventionnalismes sociaux.

Mais, même si cela me blesse, la différence est souvent là. Dans les commentaires, dans les salaires, dans l’évaluation, dans la réponse des lecteurs. Dans la société qui s’entête à continuer de discriminer sa propre moitié.

Oui, il est probablement plus difficile de se forger une place dans cette branche du journalisme lorsqu’on est femme parce que nous sommes préjugées avant même de commencer. On nous perçoit comme faibles, émotionnelles, vulnérables et, grosso modo, peureuses. Nous devons travailler le double pour que l’on nous valorise ne serait-ce que la moitié de ce que l’on les valorise eux. Quel que soit le courage que nous ayons démontré, nous recevons la moitié de la visibilité par rapport à nos collègues hommes. Si nous nous comportons comme ils le font, on nous dit hautaines, arrogantes et présomptueuses. Si nous ne le faisons pas, on nous dit plus faibles, vulnérables et, en général, plus peureuses que nos camarades. Il importe peu que nous soyons légion dans ce métier, que nous exercions depuis que les médias existent et que chacune d’entre nous soit exactement aussi dure, rationnelle et courageuse que nos collègues hommes.

Les avantages d’être femme

Lorsque je suis sortie de la faculté, j’ai grandi professionnellement en observant travailler mes collègues (pour la plupart des hommes, comme il en est de même dans n’importe quel autre domaine professionnel) et en agissant comme eux.

Avec le même élan, le même courage, la même bravoure, la même énergie et, dans de nombreuses occasions, la même inconscience. En transmettant la confiance en moi-même afin que les autres aient confiance en moi. Mais j’étais aussi consciente de ce conditionnement qui persistait et qui faisait que, aux yeux de nombreux collègues, j’étais une femme avant d’être une journaliste. Avec le temps, j’ai appris à utiliser l’outil discriminatoire en ma faveur. Il est plus facile de travailler seule et habillée comme une locale dans certains contextes (comme en Syrie, en Afghanistan ou en Irak lorsque la vague des enlèvements a commencé : plus tu étais visible, plus tu étais sûre) qu’accompagnée de camarades occidentaux, moins habiles pour se déguiser et ayant plus de difficultés à cacher leurs traits. De plus, une reporter étrangère génère un aura d’admiration et de respect parmi les hommes qui l’assistent, pour une raison ou une autre, sur son chemin.

C’est arrivé constamment en Syrie : des combattants qui m’escortaient et m’indiquaient la route la plus sûre pour éviter les postes militaires du régime, des civils prêts à risquer leurs vies en cachant une étrangère pour qu’elle puisse dénoncer les tueries, des docteurs qui me cachaient dans leurs véhicules pour traverser des routes surveillées sans être détectée par des hommes armés… J’ai rarement été méprisée pour être une femme, même s’il y a toujours des exceptions qui confirment la règle : on m’a plutôt fait sentir comme une privilégiée, digne de la protection et des soins d’une population qui, à la différence des journalistes privilégiés qui assistons volontairement à des situations de violences, ne pouvaient pas, quant à eux, échapper de l’enfer où ils étaient plongés. Je n’ai jamais cherché cette différence parce que je ne la mérite pas plus que tout autre être humain, mais je ne me sens pas non plus légitimée pour mépriser ces gestes si émotifs.

Les petits avantages de genre sont en général circonstanciels et capricieux. Dans des sociétés ultraconservatrices où il est mal vu que les femmes traitent avec des hommes n’appartenant pas à leur propre famille (cependant les journalistes hommes sont aussi souvent une exception dans ce sens : dans ces situations, le reporter semble manquer de genre, comme le médecin ou le travailleur humanitaire) ma situation était privilégiée au moment d’accéder à des milieux féminins. Il est plus facile de passer inaperçue en tant que femme en Afghanistan, en Iran, en Irak, en Syrie, à Gaza ou en Tchétchénie ou dans n’importe quel autre pays où la société patriarcale nous impose de nous couvrir de la tête aux pieds qu’en Asie ou en Afrique, où il est impossible de dissimuler notre condition d’occidentales. Mais il existe bien sûr l’autre côté : la possibilité d’être humiliée, harcelée ou sexuellement agressée dans des contextes violents purement masculins, où l’impunité nourrit les masses. Les masses enfiévrées sont toujours redoutables, mais, cependant, le hasard a voulu que, sauf lors de deux épisodes – finalement inoffensifs – je me suis heurtée à beaucoup plus de discrimination en Occident qu’en Orient.

La discrimination à la maison

Lorsque que l’on m’interroge au sujet des difficultés que cela implique d’être une femme dans une zone de conflit, et d’autant plus au Proche-Orient, je m’insurge. Cela me dérange que l’on me perçoive en tant que femme, au lieu d’une professionnelle. Durant des années, j’ai rejeté les petites discriminations quotidiennes, en affirmant que c’est là quelque chose qui nous arrive à toutes. Cela me dérange que les Occidentaux considèrent les Arabes comme des machistes, comme la conséquence logique du conservatisme qui conditionne leurs vies, sans regarder autour de soi, où il n’y a pas d’excuse pour manquer au respect et la tolérance.

Mon expérience est inverse : je me suis heurtée à plus de discrimination et de machisme dans cette société patriarcale occidentale que beaucoup considèrent supérieure en ignorant le recul dans l’échelle des valeurs qui est en train de saper les fondements de l’Europe.

Dans des scènes de conflit, en temps de guerre et de peur, j’appartiens au troisième genre, je suis une professionnelle. Par contre, lorsque je reviens dans mon pays, on me fait ressentir que je suis inférieure parce que je suis une femme. Je n’ai pas souvenir de la discrimination comme d’un grand écueil dans ma carrière, je l’ai refusée systématiquement, en agissant de façon indiscutable en tant que journaliste et non pas en tant que femme, mais je sais qu’elle est là à chaque fois que je reviens en Europe et ma société me rappelle de façon insistante mon genre avec des commentaires, des regards et des jugements de valeur.

Dans les commentaires aux reportages que j’écris, les insultes sexistes s’entremêlent avec le ton paternaliste de ceux qui décident de me donner des leçons sur ce que j’ai vu sans avoir la moindre idée de ce dont ils parlent. Ils m’insultent à cause de mon physique – qui n’est généralement pas exposé, puisque je suis rédactrice – en réponse à mes reportages. On m’a même menacée de mort pour être en désaccord avec ce que j’écris. On m’accuse d’être à la solde des intérêts politiques – de la CIA au FSB en passant par le Hezbollah, le Hamas et Israël, un cocktail d’incohérences qui, même moi, m’accable – parce qu’il est plus facile de critiquer le messager que d’essayer de comprendre la complexité internationale. Et tout cela à un niveau bien inférieur à celui que subissent mes camarades hommes.

La visibilité des femmes reporters de guerre est toujours inférieure à celle que reçoivent les hommes, mais nous n’échappons jamais, année après année, à ce reportage récurrent dans la presse mal-dénommée « féminine » qui nous expose comme si nous étions une anomalie, une espèce en voie de disparition ou une créature de zoo, en ignorant que la reporter de guerre est un phénomène aussi ancien que le journalisme de reportage.

De plus, en Occident, on nous juge pour des raisons étrangères au travail. Notre physique, notre façon de nous habiller, notre âge ou notre vie personnelle (l’éternel débat : avoir des enfants est-il compatible avec le journalisme de guerre ?, portant une énorme charge de culpabilité, que la réponse soit positive ou négative ; si nous avons osé fonder une famille nous sommes des irresponsables, sinon, comment peut-on avoir renoncé à une famille, comme ça, pour notre travail ?) peuvent même éclipser le débat informatif que nous prétendons initier avec nos couvertures.

Cela n’arrive jamais à nos collègues hommes : personne ne demande comment ils concilient la vie familiale et la vie professionnelle. Il ne leur arrive pas non plus souvent d’être reçus dans leur rédactions avec des compliments frivoles (« qu’est-ce que tu es belle/mince/bronzée, on dirait que tu reviens de vacances ») dans un discours paternaliste qui éclipse, minimise et relègue la valeur du travail réalisé. Alors qu’eux reviennent avec des sifflements d’admiration et des tapes dans le dos accompagnés d’expressions grossières et strictement masculines.

J’ai pensé que le problème n’était pas le journalisme, mais la société où nous vivons. J’ai pensé que je m’étais trompée en m’entêtant à me comporter comme un être humain car une partie significative des hommes ne me verra jamais comme tel, mais comme une femme, un être vulnérable, craintif, faible et même inférieur avec qui l’on peut prendre des libertés. Mais, le problème ce n’est pas seulement la société, c’est aussi le journalisme, puisque celui-ci a le pouvoir de former la société dans l’égalité, la tolérance et le respect vis-à-vis des êtres humains, au-delà du genre, la race ou la religion. Et il ne le fait pas.

Les médias – qui ont l’obligation de former, d’informer et de divertir, selon ce que l’on étudiait à l’université – doivent éduquer les lecteurs entant qu’individus de plein droit, indépendamment de leur sexe. Dans les médias, nous pouvons former les nouvelles générations dans le respect de l’égalité et du consentement, en stigmatisant les individus qui discriminent, qui harcèlent, qui abusent ou qui se vantent des conduites misogynes. Nous pouvons aider à détecter les micro-machismes, nous pouvons cesser d’accepter des revenus publicitaires pour les annonces classées payées parfois par des mafias d’exploitation sexuelle et nous pouvons écarter les approches « picantes » qui apportent des clics rapidement à travers des photos de femmes légèrement vêtues, pour contribuer à l’éducation dans l’égalité des nouvelles générations. Mais les médias ne le font pas, perpétuant ainsi la société patriarcale alors que nous pensons qu’elle n’écrase que les femmes musulmanes, sans regarder nos propres rues.

Avec ces conduites, les médias renient de leur fonction sociale et empêchent la société d’avancer vers une égalité représentée par le respect mutuel. Le langage et les messages sexistes des médias européens commencent à constituer un leste pour notre évolution et ceci, oui, nous pouvons le changer, à la différence des conflits de guerre qui continueront à accompagner l’être humain, que nous soyons des hommes ou des femmes qui voulons informer à leur sujet.