Trop d’armes dans une zone trop conflictuelle

Jordi Armadans

Une région relativement petite mais renfermant certains des conflits les plus gelés et les plus virulents. Interférences et interventions militaires. Tensions entre les différents États leaders de la région. Échos d’une série de révolutions populaires, les printemps arabes, qui dans certains cas ont ouvert une fissure dans l’autoritarisme existant et qui, très souvent, ont été écrasées par un nouveau cycle de répression et se sont terminées dans un contexte de nouvelles tensions. Un bilan inquiétant en termes de droits humains. Le tout assorti d’investissements militaires notables et croissants : hausse des dépenses militaires, activisme du commerce des armes, etc.

Il existe un schéma très répandu bien que fortement remis en question en termes d’analyses rigoureuses de la sécurité, selon lequel une puissance ou un pays qui prétend le devenir, doit compter sur des capacités militaires robustes. Il est bien évident que l’action des grandes puissances projette, favorise et renforce ce schéma. Et les États émergents, destinés à jouer un rôle régional ou qui souhaitent le jouer, se lancent généralement dans une course aux armements, soit à travers la promotion de leur propre industrie militaire soit en recourant au marché international des armes pour s’en fournir. Ce que l’on constate largement dans la région du Moyen- Orient et d’Afrique du Nord (MENA).

Malgré les difficultés pour obtenir des données fiables et précises, parmi les 15 principaux pays du monde dépensant le plus en matière de défense se trouvent trois pays de la région. Le premier est l’Arabie saoudite qui occupe une importante troisième place en 2015 et la quatrième en 2016. Les Émirats arabes unis occupaient aussi en 2014 la quatorzième place. Et Israël se trouvait à la quinzième place en 2015 et en 2016.

Mais c’est dans la prolifération, le transfert et l’importation d’armes que l’on observe une inquiétante recrudescence.

Un marché d’armes très actif

Selon les données du SIPRI, qui en dispose uniquement sur des armes conventionnelles majeures, les exportations d’armes dans le monde ont augmenté de 14 % pour la période 2012-2016 par rapport à celle de 2007-2011. Cependant, par régions, nous observons qu’au Moyen- Orient la croissance a été de 86 %. Aucune région du monde n’a enregistré de hausses aussi importantes.

Il ne s’agit pas d’un phénomène ponctuel, ce sont des tendances qui reflètent des volontés de réarmement et qui se consolident année après année. Au cours de la période 2007-2011, le Moyen- Orient représentait la troisième région du monde (après l’Asie et l’Europe) en importance d’importations d’armes. Pour la période 2012-2016, elle occupait la seconde place en recevant 29 % du total des armes vendues dans le monde.

L’Arabie saoudite est certainement l’un des pays qui a renforcé ces tendances. Après l’Inde, c’est le second plus grand pays importateur mondial d’armes. En effet, entre les périodes 2007-2011 et 2012-2016, la monarchie saoudite a augmenté de 212 % ses achats d’armes.

De son côté, les EAU occupent la troisième place parmi les principaux importateurs, en augmentant de 63 % son volume d’achats d’armes par rapport à 2007-2011. Mais sans aucun doute, c’est le Qatar qui a enregistré la plus forte augmentation de ses importations d’armes, 245 % entre les deux périodes.

Le Koweït et l’Irak ont enregistré aussi pendant ces périodes, des accroissements supérieurs à 100 % et de plus de 40 % pour l`Égypte et la Turquie.

L’Iran, un autre acteur clé dans la région, a eu un accès nettement limité au marché international en raison de la politique de sanctions et des embargos. Outre sa propre vision d’éviter une dépendance externe, cela l’a certainement poussé à se doter de certaines capacités dans le domaine de la production d’armes. Cependant, la fin des sanctions et la réintégration au marché international, lui a permis de conclure des accords de collaboration militaire avec la Russie. Il est donc probable que l’Iran soit plus fortement présent dans les prochaines statistiques sur le commerce des armes.

Cependant, la région MENA ne s’est pas caractérisée par un considérable développement de ses capacités industrielles militaires. Peut-être qu’en ayant pris de meilleures décisions et en ayant fait une meilleure planification stratégique, les investissements de ces années auraient pu faciliter le passage, comme c’est le cas de la Chine qui, après de nombreuses années d’importations, s’impose maintenant en tête des exportateurs. C’est pourquoi nous ne trouvons aucun autre pays de la région, mis à part le cas évident d’Israël, ainsi que de la Turquie, parmi les 25 principaux pays exportateurs d’armes. Il en va de même si nous analysons les 100 plus importantes entreprises d’armements dans le monde en fonction de leur niveau de ventes : apparaissent uniquement trois entreprises israéliennes et deux turques.

Si ces indicateurs étaient inoffensifs, nous pourrions parler de gaspillage de ressources économiques au détriment d’autres nécessités plus urgentes. Mais ces armes alimentent les conflits armés qui ont des conséquences très graves.

Les conflits et leurs conséquences

Bien que les conflits précèdent les armes, il est évident qu’un plus large accès et une utilisation accrue de celles-ci conduit à un prolongement et à des scènes de conflits armés gelés, mais cela accroît aussi la virulence et les impacts en termes humanitaires que toute confrontation armée engendre.

Bien que la région MENA n’enregistre pas le plus grand nombre de conflits armés, elle est cependant considérée comme une zone de grande conflictualité compte tenu de son extension limitée (par rapport au continent asiatique ou africain dans son ensemble). Mais au-delà des chiffres globaux, si nous examinons les niveaux d’intensité des conflits, la région est la plus préoccupante.

Suite à de nombreuses années pendant lesquelles on a enregistré une baisse du nombre de morts associée à des conflits armés, c’est l’inverse qui s’est produit au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : les morts en raison de conflits armés ont augmenté. Et ce n’est pas tout : les niveaux de brutalité, les exemples de violation des principes fondamentaux du droit international humanitaire dans un contexte de guerre ont été constants. Si on ajoute à cela le fait qu’une grande partie de la forte hausse des réfugiés et des déplacés (plus de 22,5 millions au cours des cinq dernières années selon HCR) s’est produite dans la région MENA, personne ne peut nier la gravité des standards de conflictualité armée qui s’y produisent.

Tout cela se reflète évidemment dans le classement du Global Peace Index. Dans la liste de 2017, pratiquement tous les pays MENA se trouvent dans la seconde partie du classement et quelques-uns, comme la Syrie, l’Irak, le Yémen, la Libye, le Liban, Israël, la Palestine occupent les dernières positions.

Principes et pratiques

En politique et, concrètement, en politique étrangère et internationale, il existe traditionnellement un fossé entre, d’une part, les discours et les principes proclamés et, d’autre part, les politiques et les décisions concrètes adoptées. Dans le cas du Moyen-Orient, ce fossé est porté à son intensité maximale.

Pour ne citer que les épisodes les plus récents : à la fin du mois de mai, le président Donald Trump se rendait à Ryad et devant quelques-unes des monarchies qui ont aidé ou qui ont permis l’expansion économique, organisationnelle et politique de certains des groupes actifs du nouveau terrorisme international, il appelait à la lutte contre le terrorisme pour, juste après, signer un accord de vente d’armes à l’Arabie saoudite d’une valeur de 110 milliards de dollars.

Au début du mois de juin, pour des raisons de leadership régional, nous assistions à l’annonce d’un blocus de la part de l’Arabie saoudite et d’autres pays de la région, contre le Qatar, accusé de « promouvoir le terrorisme ». Alors que Trump applaudissait cette décision et insinuait que sa visite à Ryad y avait contribué, une semaine plus tard, les États-Unis signaient une autre vente d’armes millionnaire, cette fois-ci avec le Qatar.

Il semble donc clair que là où l’industrie militaire peut faire des affaires, toutes les logiques – aussi illogiques soient-elles – se volatilisent.

Il convient également de rappeler que, bien qu’il existe une perception selon laquelle la menace du terrorisme international entraîne une augmentation des dépenses militaires et le réarmement, l’analyse devrait être plus prudente. Comme le signalait un rapport d’Amnesty International, bon nombre des arsenaux d’armes dont disposait le groupe État islamique provenait de l’envoi formel d’armes que plus des 25 pays du monde avaient fait vers l’Irak et la Syrie et tous, soi-disant, dans le but d’éviter l’éclatement de ces conflits et la prolifération du terrorisme. C’est-à-dire, qu’en contrôlant davantage le commerce des armes et en évitant leur prolifération, il est probable que nous serions aujourd’hui mieux préparés pour faire face à la menace du terrorisme.

Étant donné que les contrôles nationaux et régionaux sur les transferts d’armes dans la région MENA sont très rares, l’adoption en décembre 2014 du Traité sur le commerce des armes (TCA) pourrait être un facteur important pour éviter la prolifération et l’absence de contrôle des armes dans cette zone et contenir ainsi les ravages qu’elles engendrent. Cependant, le niveau d’implication et de soutien des pays de la région MENA dans le TCA s’est avéré jusqu’à présent, très faible. Aucun pays de la zone ne l’a ratifié, seuls quelques-uns l’ont signé et la plupart d’entre eux se sont clairement abstenus.