Nouvelle politique du Hamas pour des temps nouveaux

La stratégie du mouvement a pour axe central le pragmatisme, la volonté de se rapprocher au reste des factions et d’influencer le futur de la région.

Isabel Pérez

Dans la bande de Gaza peu de gens osent critiquer publiquement le Mouvement de résistance islamique Hamas. Les journalistes ou les écrivains qui le font risquent de passer une nuit dans les cachots d’Ansar, le grand quartier général de la sécurité du Hamas dans la ville de Gaza, attaqué plusieurs fois par l’armée de l’air israélienne. La politique du Hamas est accompagnée par la présence impérieuse des Brigades d’Al Qassam, sa branche armée, disposée à tout moment à servir d’instrument d’exaltation populaire de la dénommée résistance armée parmi la population gazaouie. Les Brigades d’Al Qassam sont, comme on le dit dans la bande de Gaza, réellement celles qui gouvernent.

Le 1er mai, le mouvement a rendu public son nouveau Document sur les principes essentiels et les politiques générales, qui dévoile comme axe central le pragmatisme, l’abandon d’anciens principes qui ont marqué le caractère du Hamas depuis sa fondation, un rapprochement sur des thèmes approuvés par consensus de la majorité des factions et l’influence du devenir de la région.

Premiers mouvements vers un changement officiel

En septembre 2016, les autorités égyptiennes ont décidé d’ouvrir le point de passage frontalier de Rafah, unique porte d’entrée et de sortie pour la population bloquée de la bande de Gaza, mais aussi pour ses leaders politiques. La nouvelle de la sortie du vice-président du bureau politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, s’est propagée dans toute la bande de Gaza et surprenait beaucoup de monde : c’était la première fois que le leader sortait après la chute de l’allié du Hamas en Égypte, Mohammed Morsi. Outre la question répandue de savoir comment il avait réussi à entrer sur le territoire égyptien et à arriver à l’aéroport du Caire sans être arrêté, apparaissait un document qui devenait viral sur les réseaux sociaux, un texte qui contenait la cession d’une grande quantité d’argent du ministère de l’Awqaf de Gaza à Haniyeh.

La version officielle sur la raison de sa sortie était un pèlerinage (Omra) à la Mecque. Par ailleurs, Haniyeh en profiterait pour se réunir avec les membres du mouvement islamiste dans d’autres pays comme le Qatar ou la Turquie. À ce moment-là, la population de Gaza a commencé à se poser une autre question : qu’est-ce que les hauts responsables du Hamas étaient en train de préparer ?

Contrairement à ce que beaucoup ont pensé, Haniyeh est retourné dans la bande de Gaza. On affirmait qu’il avait obtenu le soutien pour son élection dans un futur proche, à la tête du bureau politique du Hamas. Les mois sont passés et en février 2017, Yahya Sinwar devenait le nouveau leader du Hamas dans la bande de Gaza, succédant ainsi à Haniyeh. Sinwar, qui avait passé 22 ans dans les prisons israéliennes avant d’être libéré dans le cadre d’un échange contre le soldat israélien Shalit, est l’un des fondateurs d’Al Qassam. Grâce à cette décision, l’aile militaire obtenait une large place au sein de la direction politique, qui lui conférait ainsi plus de représentation au moment de participer à des décisions aussi capitales comme, par exemple, un cessez-le-feu négocié avec Israël.

En mai, Haniyeh apparaissait finalement comme le nouveau chef du bureau politique. Une remarque sur la structure organisationnelle du Hamas : depuis qu’il a gagné les élections législatives en 2006, il existe une séparation entre le mouvement et le gouvernement. L’arrivée de Sinwar, un leader militaire, à la tête de la direction politique dans la bande de Gaza et le couronnement d’Haniyeh en tant que président, mettait fin à la possibilité que Mousa Abou Marzouk, leader éminent du Hamas à Gaza, connu pour sa tendance modérée et pour être l’un des membres chargés des négociations au Caire, puisse parvenir à un statut avancé dans sa carrière politique. Abou Marzouk, contrairement aux deux autres, avait démontré plus de maîtrise des outils de dialogue et pour la prise de décisions.

De la rumeur à la réalité : le nouveau document du Hamas ‘ad hoc’

Peu avant que la nomination d’Haniyeh ait fait la une des journaux arabes, une autre nouvelle secouait la conscience collective et surtout celle de la population palestinienne. Le journal Asharq al Awsat, suivi par une série de journaux et de sites web, publiait la nouvelle que le Hamas préparait le texte final d’une nouvelle politique de principes reconnaissant, entre autres, l’existence de l’État d’Israël. Et disant accepter aussi l’établissement d’un État palestinien indépendant, limité aux frontières de 1967.

Ce n’était pas la première fois que cette position résonnait dans les médias. Il y a quelques années au cours de différents entretiens, le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal, faisait déjà référence à cette option. « En tant que Palestinien, je parle aujourd’hui d’une exigence palestinienne et arabe pour un État dans les frontières de 1967 », répondait Mechaal en janvier 2007 à l’agence de presse Reuters.

La question était que cette déclaration allait se convertir en un objectif, un principe, pour le mouvement Hamas qui, dès le début, avait toujours insisté sur la nécessité de « libérer toute la Palestine », y compris en Israël. Cette fuite dans la presse arabe n’était rien de plus qu’une façon de tester l’opinion publique palestinienne. Que penseraient les Palestiniens si le Hamas parlait d’un État limité aux frontières de 1967, ce qui pourrait s’interpréter comme une reconnaissance de l’État d’Israël ?

Ce que le Hamas allait annoncer un mois plus tard, est le fruit d’un net virement vers le pragmatisme, rien de nouveau dans sa politique d’action depuis son apparition comme mouvement dans les années quatrevingt, et de la situation régionale avec les différents acteurs et facteurs interagissant pour assurer sa survie. Des acteurs comme les partenaires financiers du Hamas.

Le document de principes révisé qui voyait le jour le 1er mai 2017 comportait non seulement l’approbation des frontières de 1967, mais aussi une série de changements fondamentaux. Le mouvement abandonnait son corset original qui n’avait pas changé depuis sa création. Il modifiait aussi le langage et le caractère coranique qu’il avait adopté lors de sa première présentation au monde, tout en maintenant l’importance et la glorification de l’islam comme religion, mode de vie et de lutte pour la libération.

De la ‘dawa’ au jeu politique

La définition du Mouvement de résistance islamique Hamas, qui était « l’une des ailes des Frères musulmans en Palestine », ainsi que publiée dans son texte de 1988 en arabe sur le site internet d’Al Jazeera, est devenue un « mouvement palestinien islamique de libération nationale et de résistance ». Sa rupture comme mouvement sui generis en Palestine avec la confrérie musulmane s’était déjà produite à une autre occasion quand le Hamas, désireux de pénétrer dans les camps de réfugiés palestiniens d’Al Assad, s’étant brouillé avec les Frères musulmans, a accepté de le faire en tant que « résistance palestinienne » et non pas comme une rame de la confrérie.

À l’origine, le Hamas était une extension des Frères musulmans en Palestine et poursuivait donc les mêmes buts : préserver et étendre la pratique de l’islam, sans armes. Le mouvement introduit la lutte armée simplement comme une manoeuvre pour ne pas se convertir en la seule faction islamique ne disposant pas d’un bras armé. Une tactique pour gagner plus d’adeptes. L’invitation à l’islam ne semblait pas non plus suffisante et le Hamas a décidé de participer à la vie politique et de se présenter aux élections municipales de 2005 et aux élections législatives de 2006 qu’il a remporté, devenant ainsi la première force politique palestinienne.

Le tout nouveau texte rompt aussi avec la croyance très répandue selon laquelle les intentions du Hamas seraient de créer un califat dans la bande de Gaza, en mentionnant que la Palestine est « une unité territoriale indivisible » faisant partie d’une « terre arabe islamique » où la Palestine est au coeur de la oummah. Et, tout comme selon l’islam, c’est le père qui transmet la religion à ses fils et à ses filles, seules les personnes dont le père est Palestinien sont palestiniennes, comme le défend le Hamas. L’islam est toujours l’axe central, mais il se présente d’une manière plus subtile et est lié à l’idée de diversité en Palestine.

L’islam est un parapluie sous lequel on pratique d’autres croyances (dans le document en arabe, on utilise l’expression récurrente « sous son ombre »). En mentionnant Jérusalem comme la « capitale de la Palestine », le Hamas abandonne la rhétorique des Croisés chrétiens et leurs luttes contre les musulmans et la présente comme un lieu sacré chrétien et musulman où les mesures de judaïsation prises par les « occupants de Jérusalem », c’està- dire par le gouvernement israélien, « sont nulles ».

Le Hamas tire parti de ses nouveaux statuts pour inclure « l’indépendance de la prise de décisions nationales » en affirmant que « les forces extérieures ne devraient pas être autorisées à intervenir ». Dans le même temps, il souligne la responsabilité des Arabes et des musulmans du monde entier, « leur devoir et leur rôle dans la libération de la Palestine de l’occupation sioniste ».

Les deux médiateurs historiques dans la cause palestinienne sont l’Égypte et la Jordanie. Par ailleurs, il existe des intermédiaires internationaux comme les Nations unies, le Quartet pour le Moyen-Orient et la Ligue arabe ; sans oublier que le seul acteur qui a insisté pour mener les négociations étaient et sont les États-Unis. Dans les manifestations et les descentes dans la rue, l’une des promesses du Hamas faites au peuple palestinien de la bande de Gaza est celle de maintenir l’indépendance – et non pas l’autonomie – en garantissant aux Palestiniens qu’ils seront les seuls à décider de leur avenir, un avenir dans une « Palestine libérée ».

Au cours de la visite en Arabie saoudite du président des États-Unis, Donald Trump, au mois de mai, l’Initiative saoudienne a été remise sur la table. Au moment où celle-ci avait été présentée en 2002 comme un plan régional pour arriver à un accord de paix entre les Palestiniens et les Israéliens, le Hamas l’a rejetée. Aujourd’hui il semblerait que l’accord entre ses membres, toujours divisés entre les blocs pro-Qatar, pro-Turquie et pro- Iran, ait plus de chances d’aboutir.

Contradictions : territoire, femmes et les résolutions de l’ONU

Ce qui frappe le plus lorsqu’on observe le nouveau texte des principes du Hamas, c’est la radicale modération à propos de la question du territoire qui constituera, si cela arrive un jour, un État palestinien. Cependant, il y a une contradiction concernant le développement de cette idée de la part du mouvement qui soutient, d’une part, que la Palestine est composée de tous les territoires palestiniens occupés et d’Israël et, d’autre part, il annonce qu’il « considère » la création d’un État palestinien sur les territoires occupés : la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Dans un même paragraphe, le Hamas soutient la promesse de la libération de la « Palestine » (territoires palestiniens et Israël) et l’établissement d’un État uniquement sur les territoires occupés. Alors que dans les paragraphes qui précèdent, il se pose en défenseur du droit au retour des réfugiés palestiniens, chassés de leurs terres qui constituent depuis 1948 l’État d’Israël.

Une autre incohérence est celle présentée en ce qui concerne le rôle des femmes palestiniennes. Elles n’ont pas le droit de transmettre la nationalité palestinienne à ses fils et à ses filles si elles ne sont pas mariées à un Palestinien, mais elles sont inclues « avec honneur » lorsqu’il est question de « djihad et de résistance pour la libération de la Palestine ». Dans l’ancienne charte de 1988, les femmes sont « des combattantes » au foyer, dans la famille, comme des préparatrices de futurs «djihadistes ». Maintenant, elles ont un « rôle central dans le projet de la résistance, de la libération et de la construction du système politique ».

Le troisième désaccord concerne la position du Hamas au sujet des résolutions internationales, n’acceptant aucune d’entre elles. Le Hamas accepte la résolution 194 de l’ONU sur le droit au retour des réfugiés palestiniens dans leurs foyers le plus rapidement possible. En revanche, il disqualifie et ignore d’autres décisions de la communauté internationale, comme la résolution 181 sur la partition de la Palestine (1947).

Hamas, plus proche politiquement d’autres factions

Une analyse comparative des principes renouvelés du Hamas et de ceux d’autres factions palestiniennes se traduit par un rapprochement. On pourrait même affirmer qu’il existe un large consensus. La Charte nationale palestinienne de 1964, la Constitution palestinienne, a été modifiée en 1996 quand le raïs palestinien, Yasser Arafat, et le président américain, Bill Clinton, en pleine époque de négociations de paix avec Israël, décident d’annuler certains articles. La lutte armée et les attaques judéophobes ont été supprimées. Dans sa position actuelle, le Hamas coïncide avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans ce sens, en affirmant qu’il ne lutte pas contre les juifs, mais qu’il mène la lutte « contre les sionistes qui occupent la Palestine ». Par ailleurs, le Hamas se rallie officiellement à l’une des exigences que brandissent plusieurs factions comme le Djihad islamique en Palestine et les fronts de gauche : la reconstruction de l’OLP avec des élections du Conseil national palestinien.

Le Hamas qui ne fait partie de l’OLP mais du Conseil législatif paralysé depuis 2007 en raison de la division politique avec le Fatah, se joint au « consensus national » de choisir un État dans les frontières de 1967. Le mouvement Fatah qui dirige l’Autorité palestinienne et l’OLP, ainsi que la gauche palestinienne, ont pour politique de délimiter le futur État palestinien à ces frontières. Le Djihad islamique en Palestine n’accepte pas l’idée, mais il reste en phase avec le Hamas en rappelant que le conflit continuera jusqu’à la « libération totale ».