Le pape François, entre l’ombre et la lumière

17 July 2017 | | French

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Le pape François, entre l’ombre et la lumière

Vers le Moyen-Orient, le pontife déploie une diplomatie basée sur le dialogue et la paix. Cependant, il reste encore beaucoup à faire entre le Vatican et l’islam.

Marco Ansaldo

Avez-vous déjà vu le pape François avec le visage sérieux, la figure tendue, sans un sourire et les yeux réduits à deux fissures sans vie ? C’est là une image insolite du Pontife plutôt assez rare. Au contraire, Jorge Mario Bergoglio est connu pour être le Pape des sourires, de la rencontre, capable d’embrasser et d’offrir des paroles de réconfort et d’espoir pour tous. Cependant, moi, cela m’est arrivé, je l’ai vu ainsi et de près. Ça n’a pas été terrible, ça a été différent. Et non, cela ne s’est pas passé pendant le récent voyage du président des États-Unis, Donald Trump, au Vatican, malgré la froideur qui a entouré la visite au sein des Segrete Stanze. Cela s’est passé il y a quelques années, et avec un autre de ses nombreux « adversaires » – aujourd’hui ils sont encore plus nombreux – dans le monde : le chef de l’État turc, Recep Tayyip Erdogan.

Ce jour-là je me trouvais à Ankara. Étant donné que je m’occupais aussi bien du Vatican que de la Turquie en tant qu’expert pour La Repubblica, mon journal, j’avais réussi à être inclus dans le petit pool qui allait assister à la visite du pontife catholique au nouveau Palais présidentiel. Un bâtiment inauguré précisément, quel hasard, en cette occasion. L’équipe du leader turc avait préparé le rendez-vous avec précision : le Pape de Rome allait être le premier leader international à franchir le seuil des portes de cette construction somptueuse, à l’architecture et décoration ringardes selon de nombreux experts, et contestée à l’intérieur du pays. Une demeure de 1 500 pièces, aussi grande que le Palais Royal de Saint-Pétersbourg et Buckingman Palace ensembles, fabulaient les journaux. Je ne sais pas s’il en était vraiment ainsi. Le nouveau Palais présidentiel, qui remplaçait l’historique Palais de Çancaya, fait partie des aspirations néo-ottomanes du Sultan, le nom prêté à Erdogan par ceux qui le critiquent, qui se laissait volontiers prendre en photo au pied du perron intérieur, entouré de personnages ornés de costumes d’époque. Imaginez le pape François qui s’inspire de la pauvreté, du Petit pauvre d’Assise, et qui hait tout excès de luxe.

Quelques jours avant le voyage, l’entourage du Pape m’avait sondé de façon informelle en vertu de mon expérience sur les questions turques : « Que pouvons-nous faire ? disait un monseigneur proche de Bergoglio, en ouvrant les bras. Le Saint Père ne peut pas refuser de se rendre là où il est invité ».

Finalement, François est parti à contrecoeur. Moi, j’étais là, à quelques mètres de lui ainsi que d’Erdogan, et j’ai eu la possibilité de bien les regarder en face. Et je vous assure que je n’ai jamais vu Jorge Mario Bergoglio ainsi : au lieu du sourire que nous lui connaissons, il avait pour la première fois une tête de chef d’État. Sérieux, calme, presque glacial. La bouche réduite à une fissure, les yeux presque fermés, le regard ferme. De ce fait, ce jour-là, la visite ne s’est pas bien passée. Alors que le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, voulait manifester aux autorités institutionnelles d’Ankara son inquiétude au sujet des problèmes des fidèles chrétiens en terre musulmane, le leader lui parlait d’ « islamophobie ». En long et en large. Un coup que l’experte diplomatie pontificale a mal vécu. Et le froid glacial s’est rapidement imposé entre les deux parties. Cependant, les deux journées suivantes de visite en Turquie se sont bien passées, mais le voyage était déjà marqué.

Ce qui s’est passé dans la capitale d’Anatolie a constitué le premier malencontreux contact de François avec le monde islamique officiel. De ce fait, les journées et rencontres suivantes ont produit pour le Vatican de nombreux consensus et tout autant de résultats. Tout s’est toujours caractérisé par le dialogue. C’est là justement le point essentiel pour ce Pape qui « vient du bout du monde », selon ses propres paroles lorsqu’il s’est présenté au balcon de Saint-Pierre juste après son élection le 13 mars 2013.

Ce voyage a constitué une approche malencontreuse dans sa relation initiale avec l’islam. Mais depuis lors, la diplomatie vaticane a avancé dans ses relations avec le Moyen-Orient et avec tout le monde musulman. Le dernier voyage du pontife au Caire à la fin avril 2017, par exemple, a été un succès caractérisé par le dialogue interreligieux, et il a soigné la fracture entre le Saint Siège et l’Université Al Azhar à cause de certaines mésententes sous le pontificat de Benoît XVI. Pendant plusieurs mois les sherpas égyptiens et ceux du Vatican étaient très occupés entre les rendez-vous et les voyages, et ils ont travaillé en long et en large pour préparer la visite papale. Une fois débarqué, Bergoglio a ainsi donné son appui à l’Égypte à travers ses représentants, en disant « nous devons éduquer les jeunes pour contrecarrer la barbarie de ceux qui leur insufflent la haine et, en tant que responsables religieux, démasquer la violence qui se déguise de sacralité ». De même, le grand Imam du Caire a affirmé que « la véritable connaissance de l’islam est l’antidote au radicalisme ». Ensuite, les rencontres avec les communautés coptes et avec le chef de l’État égyptien, Al Sissi, ont fini par renforcer l’atmosphère constructive d’un voyage que François voulait faire, malgré le fait que les attentats contre les chrétiens, peu avant, avaient quelque peu terni l’ambiance.

Le Pape et le Moyen-Orient

Ainsi donc, comment Bergoglio regarde-t-il le Moyen-Orient ? D’une façon absolument pas univoque. Plutôt globale. Le rattachant avec un fil directement aux autres pièces de la planète. La stratégie diplomatique du Pape est ample et elle ne se base pas sur un seul élément. Si l’on regarde depuis le Vatican, le plus petit mais le plus influent des États du monde, dans l’échiquier international, l’effort d’avoir sous sa tutelle les chrétiens partout dans le globe n’a jamais été aussi grand que sous le premier pontife non européen de l’Histoire. De ce fait, il y a eu de grandes avancées vers la paix, partout : la rencontre à Cuba entre François et le patriarche de Moscou, le dialogue, délicat mais déterminant, qui est en train de se construire avec la Chine, pays qui intéresse beaucoup le secrétaire d’État, Parolin ; ou la porte d’Afrique, l’une des plus centrales et mystérieuses, maintenant ouverte. Bergoglio a aussi parcouru d’un bout à l’autre les pays latino-américains, qu’il connaît très bien, et de nouvelles visites sont prévues. Ainsi donc, la diplomatie du Vatican est occupée sur plusieurs fronts, partout. Et partout François a misé ses fiches de global player.

Centrons nous maintenant sur la scène du Moyen- Orient. La Palestine, Israël, la Jordanie et, à nouveau, la Turquie, malgré les attaques reçues au sujet des phrases sur le génocide arménien, sont des pays qui font partie d’un puzzle destiné à composer un cadre qui, dans le polyèdre mental de Bergoglio, veut seulement pointer vers une direction : celle du dialogue et la paix. Donc : oui au débat, oui aux différences, salutaires, de ce fait, oui à la multiplicité des crédos et à leurs diverses déclinaisons. Mais, non aux conflits, non aux armes et non à la guerre. Mais de plus, sur ces deux derniers aspects, la pensée du Pape est plus ferme. François considère les trafiquants d’armes comme les véritables responsables de la dite « troisième guerre mondiale par morceaux », comme il l’a appelée une fois dans un avion devant les journalistes de sa délégation à la fin d’un de ses nombreux voyages (alors qu’au début on pensait que Bergoglio ne voyagerait pas beaucoup). Et c’est précisément en se rendant à Amman et ensuite à Jérusalem et aux Territoires occupés, que François a construit les bases qui le situent, en cas de besoin, dans la condition naturelle de médiateur équilibré entre les parties. Et ce n’est pas un hasard si, pour lors, de nombreux observateurs l’ont considéré, dans le contexte actuel, comme « le leader moral du monde ».

En ce qui concerne le Moyen-Orient, ce Pape nous a surpris. Avec des ouvertures inattendues, comme par exemple vis-à-vis de l’Iran. Lorsqu’au début 2016 le président iranien Hassan Rohani a visité le Vatican, François a déployé sa capacité de dialogue et lui a dit que « Téhéran est fondamentale dans la lutte contre le terrorisme ». Il confirmait ainsi ce que son ministre pour le Dialogue interreligieux, le cardinal Jean-Louis Tauran, répète depuis un certain temps : que même le front chiite, et non seulement le sunnite, est prêt à contrecarrer le terrorisme dans le monde islamique. Des fronts, avec lesquels l’Église veut travailler. « J’espère dans la paix », voilà les paroles de Bergoglio ce jour de janvier à Rohani. Il a répété le mot paix plusieurs fois pendant la rencontre de 40 minutes. Le leader même de la théocratie islamique a répondu à François sa même phrase mantra : « Priez pour moi ». Le Saint-Siège sait que l’Iran constitue un interlocuteur dont l’appui est fondamental dans la lutte contre la terreur, il s’agit d’un pays essentiel en ce qui concerne la question nucléaire et pour promouvoir des solutions aux nombreuses situations de conflit qui touchent cette partie du monde.

Un autre pays, un autre front : le Maroc. Un nouveau chantier puvert ouvert très importante pour la paix et le dialogue avec l’islam. Un pays dont le Vatican a réussi à obtenir un signal clair lorsqu’en mars dernier, lors du quatrième anniversaire de l’élection de François, le roi Mohammed VI lui a envoyé ses félicitations. Dans le message, le souverain, apprécié des leaders musulmans et homme respecté dans des pays essentiels comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres monarchies du Golfe, confirmait son intention de « collaborer avec le Saint Père François pour consacrer les valeurs et pour appuyer les efforts afin de résoudre politiquement les conflits. Amitié solide et foi en les valeurs communes de paix, dialogue interreligieux et interculturel ».

Il est peut-être opportun de citer à nouveau les paroles du Pape, proférées encore une fois lors du vol avec la délégation du Vatican à la fin de son voyage à Cracovie à l’occasion de la Journée mondiale de la jeunesse, après l’homicide d’un prêtre français à l’église de Rouen : « Moi, je n’aime pas parler de violence islamiste – soulignait François au micro. Tous les jours, je lis les journaux et je vois des violences. En Italie, l’un a tué la fiancée, l’autre la belle- mère… et ce sont des catholiques baptisés, ce sont des catholiques violents. Si je parle de violence islamique, je dois aussi parler de violence catholique. Mais pas tous les musulmans sont violents, pas tous les catholiques ne le sont, ne faisons pas une salade avec tout cela. Une chose est vraie : dans presque toutes les religions, il existe un petit groupe de fondamentalistes. Nous l’avons. Le fondamentalisme peut arriver à tuer, et il peut le faire avec le langage, les commérages, comme disait l’apôtre Saint-Jacques, ou avec un couteau. Mais je ne crois pas qu’il soit juste d’identifier l’islam avec la violence. Ce n’est pas juste et ce n’est pas vrai. J’ai eu une longue conversation avec l’imam d’Al Azhar et je connais leur point de vue. Ils cherchent la paix et la rencontre. Le nonce d’un pays africain me racontait comment des musulmans traversaient la Sainte Porte lors du Jubilé et priaient la Vierge. En République centrafricaine, l’imam est sorti avec moi dans le papamobile. On peut cohabiter bien. C’est vrai, il existe des groupes fondamentalistes, et je me demande aussi : combien de jeunes que, nous, Européens, avons laissé sans idéaux, sans travail, ont recours à la drogue, ou se joignent à des groupes fondamentalistes… Oui, nous pouvons dire que le dit ISIS qui se présente comme un État islamique, violent, est un sujet fondamentaliste qui s’appelle ISIS. Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas juste, nous ne pouvons pas dire que l’islam est terroriste ».

Des mots clairs. Et c’est précisément sous le signe de Bergoglio qu’un message commun aux deux fronts est arrivé en Italie, juste après l’assassinat du prêtre en France, lorsqu’en plein été 2016, les deux fois se sont à nouveau rencontrées, un dimanche pour prier, unies, dans de nombreuses villes. Avec le Coran entonné sur la chaire et l’évangile écouté par les imams sur les bancs des églises, au premier rang. À Sainte-Marie du Trastevere, le signe de la paix que chrétiens et catholiques ont échangé après le Notre Père. À l’église de Ventimiglia, le pain coupé en deux et offert ensuite aux musulmans. À Milan, l’embrassade entre les deux crédos sous les coupoles de l’église de Sainte-Marie de Caravaggio. Des gestes à l’impact spirituel fort, se répétant du Nord au Sud, dans les cathédrales de Turin, Piacenza, Fermo, Naples, Florence, à Vincenza au Temple de Saint-Laurent. Un hymne au dialogue interreligieux et, en même temps, une ferme condamnation du terrorisme. Une soudure entre différentes religions qui, comme le remarquait l’archevêque de Gênes, le cardinal Angelo Bagnasco, pour lors chef des évêques italiens, peut signaler le « début d’un nouveau chemin ». Ce jour-là, sous l’auspice du Pape latino-américain, les imams sont montés sur les chaires chrétiennes sacrées, prononçant des paroles surprenantes, comme celles exposées à Novara, à la basilique de San Gaudenzio, par le président de Coreis (la communauté islamique italienne), Abn al Gaffour : « Cet ‘Allahou akbar’ qu’ils prononcent me rappelle toujours beaucoup le ‘Gott mit uns’ [Dieu soit avec nous, NdR] des nazis. Mais on ne tue pas au nom de Dieu ». À Trieste, en face de l’église de Notre-Dame de Sion, catholiques, musulmans et serbes-orthodoxes se sont unis et ont montré des pancartes qui disaient « Le terrorisme ce n’est pas l’islam ».

Cependant, il reste encore beaucoup à faire, entre le Vatican et l’islam, et partout au Moyen-Orient. L’action du Pape, il est évident, est très centrée sur l’intérieur de sa foi, sur les réformes que François veut aborder, et ses « ennemis » font tout leur possible pour s’y opposer. « Aucun Pape ne s’est heurté à autant de résistances que celui-ci », observe Andrea Riccardi, fondateur de la communauté de Sant’Egidio, historiquement connu dans l’Église et un homme qui a connu de près les derniers pontifes. « Mais en même temps, l’action du Pape est forte dans le monde », ajoute Antonio Spadaro, directeur de la revue des jésuites La Civiltà Cattolica et conseiller très proche de François. Il reste beaucoup à faire dans le monde, pour la paix. Surtout en Orient, source de conflits et de tensions. Et l’on devrait même reprendre bientôt la relation avec la Turquie, ainsi qu’avec les autres fronts ouverts et encore non cicatrisés.