DE VIEILLES NOUVELLES D’UNE VILLE MÉDITERRANÉENNE INCERTAINE

Lecture de l’ouvrage de Predrag Matvejević à Mostar, en 2026

PARLER DES MÉDITERRANÉENS peut revêtir un caractère sérieux ou ironique : comment ils sont devenus des citadins, des pêcheurs et des navigateurs, ou comment ils sont restés des paysans, des bergers et des terriens. Les Méditerranéens se sentent plus proches de leurs villes que de leurs États ou de leurs nations ; en effet, les villes sont pour eux à la fois leurs États, leurs nations et bien plus encore. »

 (Toutes les citations figurant dans cet article sont tirées de l’ouvrage Mediteranski brevijar (Bréviaire méditerranéen) de Predrag Matvejević (Zagreb, Grafički zavod Hrvatske, 1987), traduit en anglais sous le titre Mediterranean: A Cultural Landscape par Michael Henry Heim et publié par University of California Press en 1999.)  [DRS1] 

            En tant que citoyenne de Mostar, ville natale de Matvejević, cette ville qui est morte et ressuscitée au cours d’une histoire récente, je reconnais dans sa nostalgie de la Méditerranée la mienne. J’ai senti le même parfum de mer lors de matins radieux au bord de la Neretva. J’ai ri des touristes qui ignoraient qu’il ne faut tout simplement pas se promener à midi dans les rues de Mostar, car le soleil est trop éblouissant et l’air trop chaud. J’ai mangé les figues et les grenades qui n’appartenaient à personne, qui appartenaient aux jardins de pierre de cette ville, qui appartenaient au soleil et à nous. Je sais que mon (notre ?) sens de l’humour est parfois trop brutal à Sarajevo, à une centaine de kilomètres au nord. En même temps, je suis consciente que je n’ai pas vraiment le droit de me qualifier de véritable Méditerranéenne, car – Matvejević écrit de magnifiques pages à ce sujet – c’est la mer qui définit avant tout les Méditerranéens, et Mostar n’est pas situé en bord de mer. Néanmoins, je lis son livre non seulement comme une carte et une encyclopédie de la mer et de cette grande civilisation, mais aussi comme le témoignage d’un désir qui m’anime encore aujourd’hui, tout en continuant à apprécier ses espaces hybrides et périphériques.

  Je lis son livre non seulement comme une carte
et une encyclopédie de la mer et de cette grande
civilisation, mais aussi comme le témoignage d’un
désir qui m’anime encore aujourd’hui, tout en
continuant à apprécier ses espaces hybrides et périphériques

Personne n’écrit sur la Méditerranée ni ne la sillonne sans y être personnellement attaché. La ville où je suis né se trouve à cinquante kilomètres de l’Adriatique. Grâce à sa situation géographique et au fleuve qui la traverse, elle a acquis certains traits méditerranéens. Un peu plus en amont, ces traits méditerranéens s’estompent et c’est le continent qui prend le relais pour relier ces deux mondes.

Je me permets de consigner ici quelques réflexions suscitées par certains passages du célèbre ouvrage de Matvejević. Ce sont les pensées qui viennent à l’esprit d’une artiste de théâtre vivant à Mostar, ma ville natale, au XXIe siècle, quelques décennies après l’horreur de la guerre. Peut-être que j’essaie simplement de répondre à une question toute simple : ma ville existe-t-elle encore telle qu’elle était avant tout ce mal et toute cette destruction ?

En outre, les cyprès et les pins sont souvent plantés près des lieux de culte et des cimetières, soit un par un, isolés, soit (…), en groupes. Rien de tout cela ne semble arbitraire, même s’il est difficile d’y déceler des schémas. Les cyprès apportent par exemple la paix et une touche de mélancolie à leur environnement, bien qu’ils soient plantés ailleurs que dans les cimetières et près des églises : ils se dressent également au-dessus des écoles et des autels sacrificiels de la Méditerranée.

Les cyprès et les pins occupaient une place très importante dans le paysage de Mostar d’avant-guerre. Il y avait une route menant vers le sud, bordée de cyprès et de pins de part et d’autre. Je m’en souviens encore : elle ressemblait à une voie romaine dans une vallée verdoyante. Il n’y a plus de cyprès désormais. À leur place, on trouve des maisons, des stations-service et des boulangeries. L’hôpital municipal a été construit à Mostar en 1882. À cette époque, deux cèdres avaient été plantés devant l’établissement ; ils ont poussé et vécu jusqu’à la démolition de l’hôpital. Certains habitants ont tenté de protéger ces arbres immenses et magnifiques, vieux de cent ans. En vain. Ils ne représentaient plus rien pour les nouveaux habitants de la ville, qui érigeaient leur temple des temps modernes : un grand centre commercial. D’autres arbres, plus modestes mais tout aussi importants pour Mostar, ont payé le prix de ce nouveau temple de la consommation : une rangée de micocouliers (Celtis australis) qui longeait toute la rue. Les enfants adoraient leurs fruits sauvages : c’étaient d’étranges friandises improvisées, avec une pointe de douceur dans chaque petite baie brune. Mais ils étaient peut-être encore plus prisés comme projectiles pour la fronde – à l’époque où les guerres n’étaient jouées que par les enfants dans les rues de Mostar.    

Presque toutes les villes méditerranéennes possèdent au moins une telle archive, publique ou privée, ouverte ou secrète, tout comme chacune possède au moins un cimetière. La Méditerranée est une immense archive, une tombe en devenir.

 Peut-être que j’essaie simplement de répondre
à une question toute simple : ma ville existe-t-elle
encore telle qu’elle était avant tout ce mal
et toute cette destruction ?

          La mémoire et le passé font partie intégrante du présent. Les villes chargées d’histoire et des ombres de leurs ancêtres conservent leurs archives dans chaque pierre ; l’une des caractéristiques les plus distinctives d’un citoyen à part entière (de Mostar, par exemple) est de se souvenir des personnes, des familles, des ancêtres, des rues, des maisons, des parcs et des arbres emblématiques. Mais que se passe-t-il, lorsqu’une catastrophe moderne tente de réduire la ville en poussière ? La mémoire et le passé en sont les premières victimes. Les citoyens ont été remplacés par de simples habitants ; beaucoup de citoyens ont péri ou ont quitté la ville (il existe sans doute un autre Mostar en diaspora, aux quatre coins du monde), tandis que de nombreuses personnes issues de petites villes et de villages sont venues s’installer en ville, certaines dans le cadre du nettoyage ethnique, pour se sentir comme de nouveaux dirigeants et aristocrates, d’autres fuyant d’ailleurs, luttant pour leur survie. La grande majorité des archives secrètes a été perdue. Il y a une envie irrépressible de réécrire l’histoire à partir de zéro, et les noms de nombreuses rues de la ville ont été changés. À la place des partisans, communistes, poètes et médecins disparus, on trouve désormais les noms de rois et de reines anciens et mythiques. Les anciens habitants ne se souviennent pas de tous ces rois, ou ne veulent pas s’en souvenir. Ils s’obstinent à appeler les rues par leurs anciens noms, comme si s’en souvenir était un rituel essentiel contre la perte et l’oubli. Quant aux cimetières, il en reste un au cœur de la ville, dans le parc. Pendant la guerre, les gens ne pouvaient pas enterrer leurs proches dans les cimetières situés en banlieue, par crainte des bombes ; ce petit parc est donc resté le souvenir le plus triste de la mort et de la peur.

MATVEJEVIC Predrag – Date : 20060910 ©Basso CANNARSA/Opale

Les Méditerranéens ne sont pas réputés pour leur gratitude (même si, lorsqu’ils remercient, ils font de nombreuses promesses et y croient sincèrement). (…)

            Les habitants de Mostar ne sont guère reconnaissants. Aujourd’hui plus que jamais, dans ce brouillard de l’oubli, ils se souviennent rarement avec gratitude des grandes figures qui ont marqué l’histoire de leur ville.

Le premier exemple douloureux est celui de Predrag Matvejević, l’auteur de l’ouvrage qui nourrit cette réflexion. Né au cœur de Mostar, il y a peut-être quelque chose de symbolique dans le fait que sa maison natale se soit trouvée sur la ligne de front durant la dernière guerre, exactement entre les forces croates et l’armée de Bosnie-Herzégovine. Cette ligne a fini par donner naissance à « deux villes » officieuses, deux entités définies par l’appartenance ethnique, deux monstres en quelque sorte. La maison de Matvejević se dressait fièrement, comme un pont, comme un phare. Des artistes de Mostar avaient proposé que le conseil municipal rachète cette maison – alors entièrement détruite –, afin d’y créer une institution culturelle dédiée à l’héritage intellectuel de Matvejević. Mais ce projet n’a jamais vu le jour et, à l’emplacement de sa maison natale, s’élève aujourd’hui un hôtel. Peut-être plus tragique encore, les écrits et la pensée de ce grand auteur, antinationaliste et défenseur de la liberté, restent méconnus des habitants lambda de Mostar et sont absents de la réflexion comme du débat publics. Son remarquable esprit de controverse, qui pourrait encore nourrir un véritable dialogue démocratique, a disparu de sa ville natale. À la place des arguments et du dialogue, il ne subsiste que des monologues parallèles.

Stari Most. Photo courtesy of Marin Margeta

            Une autre grande figure qui ne bénéfice que d’une reconnaissance bien limitée – hormis de la part de quelques artistes et militants conscients de l’importance de son œuvre – est Bogdan Bogdanović, l’architecte du magnifique cimetière commémoratif des Partisans. Ce chef-d’œuvre singulier d’architecture et d’art paysager compose une nécropole qui incarne l’esprit même de Mostar : murs de pierre, terrasses, allées pavées, nombreux arbres emblématiques – notamment des pins et des cyprès –, eau, rivière s’écoulant dans un canyon, un lac… Le cimetière commémoratif des Partisans n’était pas seulement un lieu destiné à honorer les partisans tombés au combat ; c’était aussi un magnifique parc architectural conçu pour les vivants. Les pierres ont été taillées par des maîtres tailleurs de pierre selon une technique proche de celle employée pour la construction de l’emblématique Vieux Pont en 1566. Comme l’écrit Matvejević : « De nombreux autres métiers, bien qu’en voie de disparition, demeurent vivants dans la mémoire méditerranéenne : la taille et la sculpture de la pierre (sans lesquelles il n’y aurait pas de grandes œuvres) (…) ». Bogdanović n’était pas seulement un architecte, mais aussi un philosophe ; chacune de ses réalisations reposait ainsi sur une profonde réflexion philosophique. Aujourd’hui, le cimetière commémoratif des Partisans est en ruines et subit sans relâche des attaques et des actes de vandalisme perpétrés par des groupes néonazis. L’idéologie des partis au pouvoir relève d’un révisionnisme historique qui les conduit trop souvent à témoigner de la sympathie envers les adversaires des partisans pendant la Seconde Guerre mondiale. Même l’argument selon lequel un monument d’une telle qualité attirerait de nombreux visiteurs dans une ville qui vit essentiellement du tourisme ne semble pas suffire à les convaincre.

J’ignore dans quelle mesure les langues situées plus à l’est ont emprunté des mots à nos langues (…); je sais en revanche que bon nombre d’entre eux – qui portent à peu près la même saveur méditerranéenne que ceux que je viens de citer – sont entrés dans ma langue par l’intermédiaire du turc et, dans une moindre mesure, de l’arabe : des mots comme avlija (cour), cesma et sadrvan (fontaine), sokak (rue étroite), mehana (taverne) et mahala (quartier), sefa et divan (canapé), eglen (discuter) et eglen-beglen (bavarder), dzezva (récipient métallique ouvert muni d’un long manche servant à préparer le café turc) et sofra (table ronde autour de laquelle on mange assis sur des nattes), istilah (léthargie) et rahatluk (satisfaction), merak (plaisir) et merhamet (pitié), sevdah (passion amoureuse) et teferic (sortie).

(…) C’est l’espace le plus ouvert de la Méditerranée et la voie par laquelle les prophéties nous sont parvenues, le lieu où le soleil se lève le premier et où la nuit tombe la première.

            Mostar possède son propre dialecte, spécifique, qui s’est forgé au fil des siècles d’occupation (Empire ottoman, Empire austro-hongrois). De nombreux mots locaux sont d’origine turque, ce qui n’est guère surprenant après 500 ans sous la domination ottomane, comme le mentionne Matvejević. Les mots turcs sont présents dans la langue de toute la Bosnie-Herzégovine. Mais pour une raison ou une autre, de nombreux mots sont restés propres à Mostar ; il s’agit de localismes inconnus dans le reste du pays : majdonos (persil), saransak (ail), ainsi que de nombreux mots désignant des traits de caractère ou des profils humains. On trouve également certains mots locaux archaïques issus d’autres langues : prtokalo (orange, du grec portokalo), kifeli (va-t’en, du hongrois). La langue est vivante ; c’est une structure organique qui évolue naturellement au fil du temps. Mais la langue locale de Mostar a toujours été un signe de la diversité culturelle de son histoire et de son présent. De plus, il existe une mélodie spécifique dans le parler local, qui est préservée comme un signe de l’identité mostarienne.

            Au lendemain de la dernière guerre, la langue est devenue une nouvelle victime des luttes politiques. Officiellement, les habitants de Mostar parlent, selon leur appartenance ethnique, deux langues différentes : le croate et le bosnien. Pourtant, d’un point de vue linguistique, rien ne permet véritablement d’affirmer qu’il s’agit de deux langues distinctes. Depuis trente ans, les jeunes de Mostar sont ainsi scolarisés dans deux systèmes éducatifs parallèles : l’un en croate et l’autre en bosnien. C’est là tout le paradoxe : la langue, qui est à la fois un fleuve et un pont, qui a vocation à rapprocher les hommes, s’est transformée, dans ce cas précis, en un mur.   

Les personnes qui croient en Dieu et qui le prient sont-elles davantage divisées par leurs différentes confessions et leurs prières que celles qui ne croient pas et qui ne prient pas ?

    Cette question, posée par Matvejević dans le cadre d’un débat philosophique intemporel, a malheureusement trouvé une réponse très directe et d’un réalisme brutal lors de la dernière guerre en Bosnie-Herzégovine.[1]

Les confessions ont trop souvent été instrumentalisées pour diviser des populations d’origines ethniques différentes qui, depuis des siècles, avaient façonné une société plurielle. Les confessions ont été largement assimilées aux nations et les communautés religieuses ont soutenu les nationalismes, même lorsque ceux-ci conduisaient à des crimes de guerre. Aujourd’hui encore, toutes les confessions restent fortement influencées par les politiques nationalistes et, à travers leur discours religieux, elles relaient souvent des responsables et des programmes nationalistes. À mon humble avis, trop de chefs religieux de Bosnie-Herzégovine ont, pendant la guerre, trahi les valeurs de leur foi en troquant un humanisme sacré contre une pratique du pouvoir empreinte de matérialisme et de soif de domination.

Les exemples ne manquent pas. Près de Mostar se trouve Međugorje, où la Vierge Marie serait apparue et qui est devenu un haut lieu de pèlerinage pour des fidèles venus du monde entier. On y invoque souvent la Vierge sous le titre de « Reine de la Paix ». Pourtant, pendant la guerre, elle n’a pas protégé les milliers de personnes tuées ou internées dans les camps de concentration de Mostar, tout proches, et ce lieu saint ne leur a offert aucun refuge. Elles étaient les victimes de la « mauvaise » religion, tandis que les auteurs de ces crimes étaient censés appartenir au « camp de la Vierge ».

L’emplacement des places de marché méditerranéennes coïncide avec celui des grandes institutions : l’hôtel de ville et la forteresse, les lieux de culte et de sépulture. Politique et commerce s’y rencontrent, tour à tour alliés et adversaires. Ainsi en allait-il dans l’agora grecque ; ainsi en allait-il dans le forum romain.

À l’image des véritables villes méditerranéennes, Mostar se vit dehors : sous le ciel, dans les rues et à l’ombre des arbres pendant une grande partie de l’année. Les enfants jouent encore dans les cours. Le soir, les jeunes continuent de se retrouver dans les parcs ou assis sur les murets ; tout le monde ne fréquente pas les bars et les boîtes de nuit. Il arrive même que des voisins âgés s’installent pour prendre un café dans les petits jardins au pied de leurs immeubles, tandis que de vieilles dames cultivent des fleurs sous leurs fenêtres. Mais il est difficile de dire si la ville possède encore une véritable agora.

La reconstruction de Mostar après la guerre a modifié la géographie et le tissu urbain de la ville. Plusieurs places et espaces de rassemblement ont été réaménagés pour céder la priorité à la circulation automobile, au profit des rues et des parkings. Mostar s’enorgueillissait de posséder le premier rond-point des Balkans au XIXe siècle, inspiré de celui de Paris, d’où son nom de « Rondo ». Il est entouré de rues bordées de majestueux alignements de platanes, à proximité du grand parc et de la promenade piétonne. Toute ce quartier est parsemé de magnifiques villas datant de l’époque austro-hongroise. Avant la guerre, on y trouvait un café doté d’un immense jardin qui faisait figure de véritable agora. Cet espace ouvert et cette place répondaient à cette habitude si caractéristique des Balkans de passer des heures dans les bars et les cafés. Après la guerre, le site a été entièrement réaménagé : le café a disparu, l’ensemble est devenu une large artère, et un monument aux morts a pris la place de cet ancien lieu de rencontre. Un autre espace public hérité de l’époque ottomane est la place Musala. Elle était entourée d’un magnifique parc, d’un hôtel autrichien de style pseudo-mauresque – une variante de l’Art nouveau aux ornements orientaux, spécialement développée par les Austro-Hongrois en Bosnie-Herzégovine –, d’un établissement de bains publics construit dans le même style, puis d’une école de musique. Aujourd’hui, cet ensemble a pratiquement été transformé en voirie et en parking ; le magnifique parc a disparu et seul l’hôtel est actuellement restauré dans sa forme d’origine. Pour compenser la disparition de ces places, une nouvelle a été créée – la place d’Espagne –, mais elle est devenue le théâtre de manifestations et de rassemblements politiques, sans jamais remplir sa véritable vocation de lieu de rencontre et de dialogue. Privée d’espaces favorisant naturellement le dialogue, les échanges et la discussion, Mostar se replie désormais sur de petits cercles, où chacun ne fait plus que tenir son propre monologue.

Parler de son propre peuple n’est pas chose aisée : (…) le monde connaît mal les Slaves du Sud de la Méditerranée – pas même leurs voisins de l’Adriatique –, et ce parce que nous-mêmes avons peu fait pour remédier à cette méconnaissance. Nous n’avons cessé de répéter, jusqu’à satiété, à quel point la Méditerranée a façonné la terre que nous habitons. Celle-ci est un carrefour entre l’Orient et l’Occident : lieu de rencontre des cultures latine et byzantine (…), frontière entre le Saint-Empire romain et l’Empire ottoman, champ d’affrontement du christianisme et de l’islam. Notre culture s’est développée en symbiose avec les cultures méditerranéennes, constituant une « troisième composante » au sein d’oppositions telles que l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, la terre et la mer, les Balkans et l’Europe, ainsi que d’autres clivages propres à notre histoire. (…) Comme tous les peuples, nous nous interrogeons sur ce que nous sommes, à la fois comme individus et comme communauté.

            Nombre d’entre nous, à Mostar, continuent de trouver leur identité dans cet espace de la « troisième composante », une identité façonnée avant tout par la diversité culturelle et religieuse. Il existe, dans notre société, une notion particulière : le komšiluk, que l’on pourrait traduire par « voisinage ». Au sens littéral, le terme désigne le fait d’habiter les uns près des autres ; mais, dans notre société, il renvoie surtout à une véritable éthique de la vie en commun au sein d’un quartier multiculturel. Le respect des autres religions, ainsi que leur connaissance, en constituent le fondement. Nous avons tous grandi en apprenant les salutations traditionnelles associées aux fêtes de chacune des religions présentes autour de nous (bien que la génération de mes parents, par exemple, ait été majoritairement communiste et athée). Les voisins d’autres confessions étaient toujours des invités d’honneur lors de ces célébrations, et le respect mutuel se manifestait notamment par l’observation scrupuleuse des prescriptions alimentaires de chacun – la plus emblématique étant l’interdiction, pour les musulmans, de consommer de la viande de porc. Mais cette éthique du voisinage allait bien au-delà de la seule diversité religieuse : elle reposait sur l’amitié, le temps passé ensemble et un sentiment d’appartenance qui faisait, en quelque sorte, de tout le quartier une famille élargie.

            Bien que je sois profondément convaincue que cette culture et cette éthique particulières continuent d’animer nombre d’habitants de Mostar, la politique dominante s’emploie avant tout à séparer les groupes ethniques et religieux. Au nom des « intérêts nationaux vitaux », elle enferme ces communautés dans les cercles exclusifs de leur propre religion et de leur propre culture, tout en érigeant leurs langues en langues distinctes. Dès lors, la question de savoir qui nous sommes semble aujourd’hui recevoir une réponse d’une apparente évidence. Le problème, pour moi comme pour ceux qui me ressemblent, est que cette réponse va à l’encontre de tout ce qui, à nos yeux, constitue notre véritable identité locale.

Enfin, Matvejević replace une fois encore cette réflexion dans une perspective historique de grande ampleur et nous réconforte par cette idée qu’un temps viendra, où le fait de vivre véritablement ensemble dans la diversité redeviendra la norme, tant sur le plan politique que social.

La diversité des peuples de l’Illyrie engendrera de profondes difficultés, lorsque viendra, dans les Balkans, le temps de la construction des nations.

(…) Les peuples balkaniques, comme bien d’autres peuples méditerranéens, se sont opposés à certaines époques et se sont rapprochés à d’autres ; les différences qui les séparent peuvent s’estomper ou, au contraire, s’accentuer. Les uns considèrent ce phénomène avec inquiétude, les autres avec ironie ; les écrivains, quant à eux, l’ont célébré dans des odes ou tourné en dérision dans des parodies.

Nous avons besoin d’une vision d’avenir, d’une vision
qui puise dans le meilleur du passé, mais qui se construise
dans l’horizon de la modernité et du futur, afin de répondre
aux défis d’un monde confronté à la crise écologique
et à la transition numérique

Matvejević voit dans l’histoire des peuples balkaniques une dialectique de la confrontation. Mais nous, qui sommes à la fois les acteurs et les victimes de cette confrontation, éprouvons dans notre propre existence toute la tragédie des moments où les clivages s’exacerbent. Plus encore, nous subissons aujourd’hui le poids écrasant d’un discours politique qui s’emploie sans relâche à les creuser davantage. Comment nous en libérer ? Il est certain que les beaux souvenirs et la nostalgie ne suffisent pas, même s’ils rendent la vie un peu plus supportable. Nous avons besoin d’une vision d’avenir, d’une vision qui puise dans le meilleur du passé, mais qui se construise dans l’horizon de la modernité et du futur, afin de répondre aux défis d’un monde confronté à la crise écologique et à la transition numérique. Il nous faut un véritable chef-d’œuvre de construction navale pour nous permettre de naviguer entre les Charybde et les Scylla de notre avenir méditerranéen.

Mostar, avril 2026.


[1] Lorsque l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine est reconnue par les États-Unis et la Communauté européenne, le 7 avril, les forces paramilitaires serbes de Bosnie ouvrent immédiatement le feu sur Sarajevo. Peu après, les unités serbes de Bosnie de l’armée yougoslave entreprennent le bombardement d’artillerie de la ville. Au cours du mois d’avril, plusieurs villes de l’est de la Bosnie-Herzégovine comptant d’importantes populations bosniaques, telles que Zvornik, Foča et Višegrad, sont attaquées par des forces paramilitaires appuyées par des unités de l’armée yougoslave. La majeure partie de la population bosniaque locale est expulsée de ces régions, devenant les premières victimes, dans le pays, de ce processus qui allait être qualifié de « nettoyage ethnique ». Si les Bosniaques en sont les principales victimes et les Serbes les principaux responsables, des Croates figurent également parmi les victimes comme parmi les auteurs de ces exactions. En l’espace de six semaines, une offensive coordonnée, menée par l’armée yougoslave, des groupes paramilitaires et les forces serbes locales de Bosnie permet à ces dernières de prendre le contrôle d’environ les deux tiers du territoire bosnien. En mai, les unités et les équipements de l’armée présents en Bosnie-Herzégovine sont placés sous le commandement du général serbe de Bosnie Ratko Mladić. À partir de l’été 1992, la situation militaire demeure relativement stable. Une armée gouvernementale bosnienne constituée dans l’urgence, épaulée par des forces croates de Bosnie mieux préparées, parvient à maintenir les lignes de front jusqu’à la fin de l’année, même si sa capacité militaire s’est érodée progressivement dans certaines régions de l’est de la Bosnie-Herzégovine. Le gouvernement bosnien est affaibli sur le plan militaire par l’embargo international sur les armes ainsi que par le conflit qui l’oppose, entre 1993 et 1994, aux forces croates. Toutefois, à la fin de l’année 1994, Croates et Bosniaques de Bosnie concluent un accord pour former une fédération commune. Les Nations unies (ONU) refusent d’intervenir directement dans la guerre de Bosnie, mais les troupes de la Force de protection des Nations unies (FORPRONU) facilitent l’acheminement de l’aide humanitaire. L’organisation élargit ensuite son mandat à la protection de plusieurs « zones de sécurité » proclamées par l’ONU. Elle se révèle toutefois incapable de protéger l’enclave de Srebrenica en juillet 1995, lorsque les forces serbes de Bosnie y perpètrent le massacre de plus de 7 000 hommes bosniaques (cf. massacre de Srebrenica). https://www.britannica.com/event/Bosnian-War 03.06.2026.

Après avoir pris le contrôle de la partie occidentale de Mostar, ville du sud de la Bosnie-Herzégovine, et procédé à l’expulsion systématique des musulmans de leurs foyers, le Conseil de défense croate (HVO) maintient la partie orientale de la ville sous siège de juin 1993 à avril 1994. La ville de Mostar est physiquement divisée, tandis que sa partie orientale subit d’intenses bombardements d’artillerie et des tirs de francs-tireurs. Dix mosquées sont gravement endommagées ou détruites. Un grand nombre de civils musulmans sont blessés ou tués. Le HVO interrompt à de nombreuses reprises l’acheminement de l’aide humanitaire, plongeant la population musulmane dans des conditions de vie extrêmement difficiles, souvent privée de nourriture, d’eau et d’électricité. Au cours du conflit, le HVO arrête des hommes musulmans en âge de porter les armes et les détient dans plusieurs camps, notamment à Dretelj, Heliodrom et Gabela, situés dans les territoires contrôlés par les forces croates en 1993 et 1994. Dans ces camps, de nombreux détenus sont soumis à de graves sévices et, dans certains cas, exécutés. Les femmes musulmanes, les enfants et les personnes âgées sont eux aussi arrêtés en masse, soumis à des mauvais traitements et déplacés de force vers les territoires contrôlés par l’armée de Bosnie-Herzégovine (ARBiH).- https://www.irmct.org/specials/war-bosnia/ 03.06.2026.