Algérie, un climat social tendu à la veille des élections

20 avril 2017 | | Français

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Algérie, un climat social tendu à la veille des élections

L’immobilisme politique contraste avec les transformations profondes de la société et l’épuisement du modèle économique rentier qui a permis d’acheter la paix sociale.

Laurence Thieux

Loin des projecteurs médiatiques, la vie politique algérienne n’a pas connu de soubresauts majeurs depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Après avoir traversé un conflit brutal laissant 200 000 morts et 15 000 disparus, le pays a retrouvé la stabilité politique.

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’oligarchie politico-militaire au pouvoir, après avoir réussi à éradiquer les groupes islamistes armés, s’est efforcée de construire une façade démocratique pour normaliser la situation politique. Depuis, des élections locales, législatives et présidentielles se sont tenues en Algérie à un rythme régulier, dans le but d’alimenter ce leurre de multipartisme et de gouvernance démocratique. Comme les scrutins antérieurs, les prochaines élections législatives, qui se tiendront au mois de mai 2017, ne représentent donc pas un enjeu politique majeur et il est peu probable qu’elles marquent le début d’un changement politique substantiel en Algérie.

D’ailleurs, l’échéance électorale ne suscite guère que l’intérêt des propres candidats en lice soucieux de maintenir les avantages associés à leur condition de parlementaires. La plupart des partis de l’opposition, à l’assise populaire très étroite, ont quand même décidé de jouer le jeu, malgré les doutes subsistants par rapport à la transparence et la régularité du processus électoral.

Même les partis de l’opposition, réunis depuis 2014 au sein de l’Instance de Suivi et de Coordination de l’opposition (ISCO), n’ont pas tous décidé de boycotter le prochain scrutin. Seul Jil Jadid et le parti d’Ali Benflis, Talaï el Hourriyet, ont annoncé qu’ils ne participeraient pas au scrutin, une stratégie de boycott isolée qui n’aura qu’un faible impact et montre aussi les divisions qui déchirent une opposition affaiblie et minée par les personnalismes et le syndrome du « zaïmisme » (titre conféré par ses partisans à un dirigeant en guise de reconnaissance de sa vocation au leadership national et d’allégeance à sa personne) encore prégnant au sein de la majorité des partis politiques algériens.

Ces derniers manquent de crédibilité et d’assise et sont déconnectés des demandes et des attentes de la population. Les différents courants islamistes ne font pas figures d’exception. Divisés et cooptés, leur ancrage dans la société n’a fait que s’amenuiser au cours des dernières décennies. En 2012, et malgré la stratégie d’alliances des différentes forces matérialisées dans la création de l’Alliance verte, les islamistes avaient obtenu leur plus mauvais score. En vue des nouvelles élections, les partis islamistes envisagent à nouveau d’unir leurs forces.

Une fois de plus d’ailleurs, le véritable défi pour les dirigeants algériens par rapport à ce nouveau scrutin sera d’obtenir un niveau de participation acceptable permettant de donner une certaine crédibilité aux résultats. En 2012, et dans un contexte économique et social beaucoup plus favorable, le taux de participation officiel (toujours gonflé par rapport à la réalité) n’avait atteint que 42,36 % des 21 millions d’électeurs recensés.

La faible participation électorale qui a caractérisé les scrutins précédents est par ailleurs symptomatique du désintérêt que portent la majorité des Algériens sur des élections, qui, quelle qu’en soit l’issue, ne changeront pas la situation politique dominée par une oligarchie politico-militaire qui ne passe pas par les urnes.

Il ne s’agit là en fait que d’une opération cosmétique et d’une mise en scène de la démocratie de façade. Depuis 25 ans, après avoir interrompu le processus électoral en janvier 1992, l’armée contrôle les principaux rouages du pouvoir, ne laissant au président et au gouvernement en place qu’une marge de manoeuvre réduite et plus ou moins contrôlée.

Même si le président Abdelaziz Bouteflika a réussi durant ses deux premiers mandats à consolider sa position au sein du pouvoir, en occupant des espaces laissés vacants par les militaires, comme le champ diplomatique, ses prérogatives n’en sont pas moins sujettes aux décideurs militaires, qui agissent dans l’ombre.

L’immobilisme du système politique contraste néanmoins avec les transformations profondes de la société algérienne et l’épuisement du modèle économique rentier qui a permis au régime de maintenir son pouvoir malgré tous les changements qui se sont produits dans son environnement régional depuis 2011.

Algérie : la stabilité jusqu’à quand ?

En décalage chronologique avec ses voisins, l’Algérie a vécu son printemps démocratique à la fin des années quatre-vingt. Cette intense mais courte expérience démocratique a débouché sur un conflit sanglant qui a traumatisé la population et dont les blessures ne sont pas encore cicatrisées. La Réconciliation nationale, menée par le président Bouteflika pour mettre fin au conflit, a bloqué toutes tentatives de mener à bien un véritable processus de justice et de réconciliation.

Face aux possibles effets d’entraînement des mobilisations populaires qui ont éclaté en Tunisie et en Égypte à la fin 2010 et début 2011, le régime algérien s’est empressé d’étouffer les protestations qui au même moment commençaient à s’étendre sur le pays en utilisant tout d’abord son savoir faire en matière de gestion sécuritaire des conflits sociaux.

Le régime a par la suite annoncé des réformes comme la levée de l’État d’urgence en 2011, mais qui n’ont pas été suivies par une libéralisation réelle du système politique. Bien au contraire, des lois liberticides ont même été adoptées, comme la loi sur les associations encore plus restrictive pour la liberté d’association. Promise depuis 2011, la nouvelle Constitution adoptée en février 2016 accorde un long chapitre aux droits et libertés, mais sans la mise en place de lois organiques pour mettre en oeuvre ces dispositions constitutionnelles et la volonté politique de les appliquer, de nombreuses contraintes continueront à limiter les droits et libertés publiques des citoyens algériens.

Quand le cours des évènements a commencé à s’assombrir en Égypte, en Libye et en Syrie, les autorités algériennes ont agité la perspective d’un retour à la décennie noire, comme le cauchemar à éviter.

La redistribution sociale a été un autre instrument de contention utilisé par le régime pour freiner l’élan de contestation en Algérie. Grâce à la rente générée par le secteur des hydrocarbures, le régime algérien a ainsi pu acheter la paix sociale et répondre aux principales demandes de la population. Les transferts sociaux de l’État ont augmenté de plus de deux milliards de dollars pour dépasser les 15 milliards de dollars en 2011. Cette redistribution n’a cependant pas réussi à apaiser complétement le climat social. Durant le premier semestre 2015, 6 200 protestations sociales ont été recensées dont certaines ont été fortement réprimées. L’achat de la paix sociale s’est fait en suivant un modèle de redistribution clientéliste qui laisse à la marge de nombreux pans de la société. Ainsi les inégalités se sont creusées et les régions du Sud se sont senties particulièrement délaissées.

Depuis 2013, en effet, le Sud est devenu l’épicentre de la contestation sociale. Ainsi les manifestations contre l’exploitation du gaz de schiste à In Salah ont mobilisé la population locale pendant plusieurs mois entre janvier et avril 2015. Cette vaste mobilisation a réussi à paralyser temporairement l’exploitation du gaz de schiste et s’est organisée autour d’un collectif citoyen de lutte contre l’exploitation du gaz de schiste qui s’est étendu à d’autres localités.

C’est au coeur des régions les plus riches de l’Algérie où se trouvent les principaux gisements de gaz et de champs pétroliers, comme Ouargla ou Hassi Messaoud, où les mouvements de protestation se sont le plus fortement développés au cours des dernières années. Le manque de développement et d’infrastructures y est perçu comme une injustice sociale majeure. En outre, le problème du chômage s’est aggravé dans les régions du Sud au cours des dernières années en raison du déclin des aides de l’État et de la libéralisation du secteur des hydrocarbures, première source d’emplois dans la région, ainsi que la diminution des échanges frontaliers en raison de la dégradation des conditions de sécurité des pays voisins et la fermeture des frontières. C’est dans ce contexte que le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) a commencé en 2012 à organiser une série d’actes de protestation à Ouargla (sit-in sur la Place du 1er mai le 5 juillet 2012) pour revendiquer l’accès à un travail digne, dénoncer la hogra et le non respect des lois en matière de recrutement par les multinationales travaillant dans le secteur des hydrocarbures. Ces mobilisations ont réussi à aller au delà de l’émeute spontanée pour articuler un mouvement de revendication, mais elles sont tout de même restées régionalement enclavées.

D’autres manifestations des tensions latentes qui persistent en Algérie sont apparues dans la région du M’zab qui a connu au cours des dernières années un regain de tensions sectaires, qui ont conduit à de violents affrontements entre la minorité ibadite (ou mozabite dans cette région) et autres communautés (chaabi) à Ghardaïa.

L’épuisement du modèle économique rentier

Si la paix sociale a pu être achetée à partir de 2011 pour éviter que les « révolutions en cours dans les pays voisins » commencent à germer aussi en Algérie, ce niveau de redistribution de la rente n’est plus envisageable avec la chute des prix des hydrocarbures. Le budget de État pour l’année 2017 s’élève à 63 milliards de dollars un peu plus de la moitié de celui de 2015 (110 milliards de dollars).

La réduction de la rente pétrolière a contraint les gouvernants algériens à prendre certaines mesures d’austérité à partir des successives lois des finances de 2016 et 2017, avec des conséquences directes sur le revenu des citoyens algériens. Le budget 2017 prévoit, entre autres mesures, la hausse des taxes, dont la TVA, et des coupes budgétaires dans la fonction publique. Ces mesures n’ont pas tardé à provoquer des troubles sociaux comme ceux qui, début janvier 2017, ont eu lieu dans les wilaya de Bejaia, Bouira et Boumerdes. En opposition à la fiscalité mise en place dans le cadre de la loi des finances 2017, un mouvement de grève des commerçants a été lancé sur les réseaux sociaux et a donné lieu, par la suite, à des affrontements violents avec les forces de l’ordre.

Le caractère violent de la protestation en Algérie qui prend le plus souvent la forme d’émeutes est, comme le rappelle Louisa Ait Hamadouche, « la conséquence logique d’un système de gouvernance fondé sur la régulation par la violence ».

L’adoption de mesures d’austérité provoquent des secousses directes au sein de la société sous forme de révoltes et d’émeutes en raison aussi de la faiblesse des acteurs sociaux, comme la société civile ou les syndicats, qui pourraient articuler ou canaliser ces manifestations spontanées de mécontentements dans des plateformes plus structurées pour l’expression des demandes sociales face au pouvoir.

La façon dont les revenus issus de la manne gazière et pétrolière ont été dilapidés par les réseaux clientélistes et la corruption généralisée à tous les niveaux de l’État, y compris les plus hautes sphères du pouvoir, constitue sans doute la raison essentielle du divorce entre la majorité des Algériens et la classe dirigeante. Transparency International classe l’Algérie dans son indice 2016 de perception de la corruption à la 108ème place de 176 pays.

Les émeutes sont aussi l’expression d’un profond malaise social qui touche particulièrement la jeunesse algérienne, très touchée par les déficits du système éducatif, l’abandon scolaire et le chômage. Les structures traditionnelles, partis politiques et organisations de la société civile connaissent mal cette nouvelle génération coincée entre l’autorité institutionnelle et parentale étouffant son autonomie et initiative et, en même temps, fragmentée et individuellement connectée au monde extérieur à travers les réseaux sociaux. Selon l’étude réalisée dans le cadre du projet Sahwa, 95,4 % des jeunes (entre 15 et 29 ans) n’appartiennent à aucun parti politique, 95,8 % à aucun parti politique ou religieux et 80 % des jeunes ciblés dans l’enquête n’ont aucun type d’affiliation.

Le manque d’intérêt de la jeunesse dans le domaine de la participation politique par le biais des voies traditionnelles comme les partis ou le tissu associatif tient aussi au manque de crédibilité et de légitimité de ces derniers, particulièrement exposés aux stratégies insidieuses de cooptation et de divisions du pouvoir qui a fini par neutraliser leur capacité de mobilisation de la société et des jeunes en particulier.

La réponse du pouvoir

Face aux problèmes structurels de l’Algérie aussi bien au niveau économique que sur le plan de la cohésion sociale, le pouvoir semble incapable de prendre les devants et d’adopter des réformes politiques profondes. La situation politique est bloquée et l’immobilisme du système n’est altéré que par les rivalités internes qui peuvent surgir sur la façon de préserver le système de pouvoir et le partage de la rente entre les différents clans de l’oligarchie politico-militaire et économique.

En effet, jusqu’à présent, les militaires (État major et Département du renseignement et de la sécurité) et autres cercles proches du pouvoir ont maintenu une cohésion interne avec comme objectif fédérateur la préservation du système en place et la mainmise sur les principales richesses du pays selon les modalités de fonctionnement classique de l’État prédateur.

Sur fond de corruption et face à la perspective d’un amenuisement progressif de la manne pétrolière, les divergences au sein du pouvoir se sont creusées et elles sont même apparues au grand jour, à la veille des élections présidentielles de 2014 par rapport à la candidature de Bouteflika et la corruption touchant les plus hautes sphères de l’État, dont des proches du président comme le ministre de l’Énergie Chakib Khelil. L’ancien Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) était au centre de cette lutte contre la corruption. Il est aussi au coeur des remaniements qui, depuis 2013, touchent le secteur de la sécurité en Algérie qui a finalement conduit à son démembrement, la démission de son chef Mohammed Médiene, dit Toufik, et son remplacement par une nouvelle structure, la Direction des services de sécurité (DSS), dirigée par le général Bachir Tartag et placée sous l’autorité du président de la République.

Même s’il est toujours difficile d’interpréter la portée politique de ces changements, rien n’indique que les militaires ne soient plus au coeur du pouvoir et que le président malade ait réussi à imposer le pouvoir des civils sur les militaires. Le fait que celui qui dirigeait l’Algérie dans l’ombre depuis la décennie quatrevingt- dix soit écarté du pouvoir et que le DRS soit devenu le DSS n’est pas forcement le signe d’une inversion du rapport de force entre l’armée et le pouvoir civil.

L’équilibre instable entre ces différents clans du pouvoir, avec le blocage de la succession du président Bouteflika en toile de fond, ne favorise pas l’adoption de réformes courageuses et nécessaires pour faire sortir le système algérien de la spirale qui pourrait l’entraîner vers son implosion. Le vieillissement de l’élite dirigeante et l’absence de nouvelles élites indépendantes de ce système de prédation et partage des ressources de l’État, l’absence de vision politique et économique pour assurer la transition économique de l’Algérie vers un nouveau modèle et l’étouffement des forces vives de la société (secteur privé, société civile, expression artistique, jeunesse) ne favorisent pas non plus l’émergence d’une nouvelle gouvernance démocratique à même de faire sortir le pays de cet inévitable processus de dégradation.

Les nouveaux défis posés par son environnement régional, comme l’instabilité politique et la dégradation de la situation sécuritaire des pays voisins comme la Tunisie, la Libye et le Mali, constituent de nouvelles contraintes pour l’Algérie qui a adopté de coûteuses mesures de contention (constructions de murs, fermeture et surveillance des frontières), supposant aussi un coût supplémentaire grevant le budget de l’État. Il est significatif que les mesures d’austérité adoptées par la loi des finances de 2017 n’aient pas touché le budget de la défense (environ neuf millions d’euros prévus au même niveau qu’en 2016).

Conclusion

La stabilité de l’Algérie est devenue un leurre pour les gouvernements occidentaux qui ont pris la mauvaise habitude de « naviguer à vue ». La conjonction de facteurs qui a permis à l’Algérie de maintenir le statu quo – son histoire récente, la disponibilité de la rente pétrolière pour acheter la paix sociale et graisser les rouages clientélistes, l’effet d’entraînement négatif des expériences des printemps arabes en Syrie et en Libye – pourraient ne plus avoir le même pouvoir de contention des mécontentements et frustrations populaires.

Préoccupés par leurs intérêts immédiats, comme le contrôle des flux migratoires, la lutte contre les réseaux jihadistes et l’approvisionnement de gaz, les dirigeants européens misent sur une stabilité à court terme, même si cette stratégie pourrait bien être nocive à plus long terme, dans la mesure où elle renforce un système inviable et ne fait que retarder, sans les désactiver les risques d’implosion du système politique algérien.