
Depuis des siècles, la Méditerranée est conçue comme un espace associé à un mythe harmonisateur des cultures, des langues et des personnes, grâce à un échange constant et fécond entre ses peuples et ses rives. Toutes les cultures méditerranéennes sont le fruit de leurs contacts réciproques, faites de rencontres et d’adieux, d’emprunts et de larcins, d’accords et de combats, de mains tendues et de poings fermés.
« Toutes les cultures méditerranéennes sont le fruit de leurs contacts réciproques, faites de rencontres et d’adieux, d’emprunts et de larcins, d’accords et de combats. »
Ainsi s’est construit, au fil du temps, de manière irrésistible et presque consubstantielle, un vaste espace de curiosité et d’intérêt pour l’autre, mais aussi de peur et de défiance, de méfiance et de soupçon.
Les valeurs positives et progressistes que les Lumières et le romantisme néoclassique ont synthétisées dans l’imaginaire méditerranéen, et que les avant-gardes culturelles ont également façonnées autour des codes de la diversité, de la nature, de la beauté et de la raison, se trouvent aujourd’hui, une fois de plus, remises en question face aux crises actuelles (celles de toujours), aux conflits d’aujourd’hui (qui furent aussi ceux d’hier) et aux inégalités économiques (éternelles) entre les rives.
« Le paysage actuel s’éloigne de l’épithète classique de Mare Nostrum, car il se révèle aujourd’hui, avec une crudité saisissante, comme un espace de frontières et de fermetures. »
Repenser le mythe méditerranéen
Tout cela nous oblige à réévaluer la pertinence de certains mythes attachés à une vision édulcorée et harmonisatrice de la Méditerranée. Le paysage actuel s’écarte de l’épithète classique de Mare Nostrum, puisqu’il nous apparaît désormais, avec une dure clarté, comme un espace de frontières et de fermetures, d’identifications exclusives, de récits de haine et de confrontation. L’idéalisation du mythe d’une Méditerranée harmonisatrice, porteuse de valeurs de progrès et de paix, se délite ainsi.
« Peut-être le mythe idéalisé de la Méditerranée n’est-il rien d’autre que le désir de quelques-uns. »
Peut-être le mythe culturel de cet espace aux quatre rives présente-t-il plus d’aspérités que nous ne l’avons envisagé jusqu’à présent, et nous sommes-nous figés dans des stéréotypes qui en ont fait une chimère, éloignée des réalités diverses qui le composent.
La construction historique du mythe méditerranéen
La nouvelle version de Quaderns de la Mediterrània, portée depuis Barcelone par l’Institut européen de la Méditerranée, souhaite réfléchir au mythe de la Méditerranée, à la fois pour le démasquer et pour trouver les raisons et les points communs susceptibles de nous conduire à construire un nouveau récit de qui nous sommes et vers où nous voulons aller. Il s’agit donc de tracer, avec l’ensemble des artistes, créateurs, penseurs et acteurs culturels des quatre rives, les lignes maîtresses d’une identité qui, parce qu’elle est commune et partagée, doit être positive et nous faire avancer en tant que collectif culturel.
Dans son premier numéro, dans ce nouveau format à la fois numérique et papier, le nouveau QM sera une plateforme de discussion et de débat autour du mythe méditerranéen, selon la manière séculaire propre à notre espace : une agora où les voix des quatre rives puissent se faire entendre et dialoguer librement et franchement.
« Notre objectif est de réunir dans nos pages et sur nos écrans les opinions et les points de vue de personnalités capables de confronter la froideur des faits de la réalité à la chaleur de leurs rêves. »
Vers un nouveau récit de la Méditerranée
Nous gardons alors ces questions au bord des lèvres :
- Le mythe de la Méditerranée tel que nous le connaissons est-il toujours d’actualité ?
- Quel est, exactement, ce mythe ?
- Quels sont les lieux communs ou stéréotypes qui continuent aujourd’hui de nous définir comme Méditerranéens ?
- Quel mythe de la Méditerranée voulons-nous ou devons-nous forger aujourd’hui ?
- Voulons-nous, ou pouvons-nous, construire un récit qui donne forme à notre identité d’habitants et d’enfants de la Méditerranée ?
Les penseurs et créateurs de ses quatre rives peuvent nous en offrir quelques réponses, et le nouveau QM souhaite recueillir tout ce qu’ils auront de meilleur à apporter.
« Les mythes, dit-on, sont éternels, et c’est là que réside à la fois leur immuabilité et leur capacité à se transformer. »
Le mythe méditerranéen encore en vigueur aujourd’hui est le produit d’une époque précise et d’idéaux d’harmonie artistique, de beauté classique, de bien-être climatique et d’exotisme aimable, que notre contemporanéité et le vertige frénétique de l’actualité semblent saper et reléguer au passé.
L’actualité, le présent immédiat, la réalité du temps que nous vivons, semblent avoir dissous le mythe de la Méditerranée que le Grand Tour et l’orientalisme ont construit et maintenu vivant jusqu’à une période avancée du XXe siècle. Pour mieux comprendre ce changement de paradigme — douloureux mais réel, tragique mais aussi porteur d’espoir — au seuil de notre XXIe siècle, il convient de définir avec davantage de précision les contours de cette image idéalisée de l’espace méditerranéen et d’identifier les éléments concrets à l’origine de schémas culturels qui, par leur pluralité, leur richesse, leur vitalité et leur caractère civilisateur, se sont révélés immenses, profonds, significatifs et durables.