Je viens d’arriver dans la ville. Je ne la connais absolument pas ; je ne me suis renseignée sur rien avant de venir. Je voyage pour le travail et, même si j’aurai un peu de temps pour me promener, j’ai préféré ne pas m’encombrer d’attentes ni de cette habitude de vouloir absolument voir ce qu’il faut voir.

IIl fait nuit et, pour l’instant, ce que je vois est exactement ce que je souhaitais : des lumières sur une baie.
Le bar de l’hôtel possède une immense baie vitrée et, juste en face, se dresse un bastion. J’ouvre le guide pour la première fois : c’est le Castel dell’Ovo, le plus ancien édifice de Naples. La légende raconte que Virgile, le poète, aurait caché dans ses cachots un œuf doté du pouvoir de maintenir toute la forteresse debout. S’il venait à se briser, cependant, le château pourrait d’abord s’effondrer, puis la ville tout entière. Peut-être même le monde.
Pour l’instant, semble-t-il, tout tient encore plus ou moins debout.
* * *
Le lendemain matin, la baie brille d’une lumière familière, telle la blancheur des toits-terrasses blanchis à la chaux. Les cloches aussi sonnent de façon familière, avec des échos venus d’ailleurs.
Lors de ma première promenade, les rues me rappellent celles de Tanger. Mon regard n’est pas neutre : cela fait des années que j’étudie l’histoire du Maroc et, dès qu’il est question de Méditerranée, mon esprit se tourne toujours vers lui en premier. Plus précisément, j’étudie la colonisation espagnole de ce territoire. Je ne peux donc m’empêcher d’esquisser un sourire en coin, lorsque je découvre que ce quartier, dont la ressemblance me saute aux yeux, est lui aussi l’œuvre de soldats espagnols, quelques siècles plus tôt.
Les ressemblances, bien souvent, ne sont affaire ni de hasard ni d’essence. Elles sont affaire d’histoire et de pouvoir.
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Mais moi, j’aime partir à leur recherche :
Les nappes à carreaux.
Les motos qui éclaboussent.
Le miel aux amandes, l’odeur de friture, la sauce tomate.
Les grands espaces qui se déploient derrière des portes étroites.
Les bateaux de croisière et les ruelles.
La rue prise par la foule, une façon de croiser les regards.
Le vacarme pour tout et pour rien.
Le linge suspendu vers l’extérieur, comme un drapeau populaire.
L’excès de quelque chose, que ce soient les bouteilles sur la table ou le sucre dans le café.
* * *
Mais comment regarder vraiment, au-delà ou en deçà des ressemblances, des idées reçues, du poids du mythe ?
Comment regarder dessous, au fond, derrière ?
Je ne le sais pas encore, mais au cours de ce voyage, je vais devenir obsédée par cette question.
Par cette question, et aussi par les sirènes.
* * *
L’histoire des sirènes commence avec Parthénope. La légende raconte encore que le Castel dell’Ovo, là où se cache l’œuf magique, a été construit à l’endroit où des Grecs qui naviguaient vers le sud ont découvert le corps sans vie d’une sirène qui portait ce nom. Selon Homère, elle aurait été l’une des trois sirènes qui tentèrent d’envoûter Ulysse par leurs chants, dans l’un des épisodes les plus connus de l’Odyssée. Comme on le sait, le héros déjoua le sortilège en bouchant les oreilles de ses marins avec de la cire, afin qu’ils continuent à ramer vers chez eux sans se laisser tromper.
Lui, en revanche, demanda qu’on l’attache pour pouvoir écouter les chants et, malgré tout, rentrer chez lui. (Cette astuce n’était pas de lui : c’est la magicienne Circé qui la lui avait suggérée, mais c’est une autre histoire.)
Ce fut cela, toujours selon Homère, qui désespéra Parthénope, qui se suicida en se jetant à la mer.
Les marins qui découvrirent son cadavre sur les rochers de l’îlot de Mégaride considérèrent, pour une raison quelconque, que c’était un présage favorable et pensèrent que l’endroit pourrait être propice à leur installation. C’est ainsi qu’ils donnèrent à la ville le nom de la sirène morte.
Le nom resta jusqu’au Ve siècle, lorsque la ville commença à s’étendre au-delà de cet îlot. La nouvelle cité fut tout simplement appelée Néapolis, la ville nouvelle.
La trace de la sirène s’estompa.
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En réalité, dans les premières apparitions des sirènes dans les récits mythiques, Parthénope n’est pas là. Deux autres sont nommées : Aglaopé et Thelxiopé. Les récits ultérieurs font varier les versions : parfois, elles sont trois, quatre, voire huit. Les noms sous lesquels elles apparaissent varient eux aussi.
Une théorie possible est qu’elles étaient beaucoup plus nombreuses, mais que les hommes n’ont jamais été tout à fait capables de les distinguer les unes des autres.
Ce qui revient toujours dans les récits, c’est leur apparence : une figure au corps d’oiseau et à la tête de femme, ainsi que leur chant, qui exerce une attraction funeste.
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Au-delà ou en deçà du mythe de la Méditerranée, il y a le fait incontestable que la Méditerranée a toujours été habitée par les mythes.
Si l’on tire le fil de l’un d’entre eux, tout un tas de questions se dévident. Avec la mer en toile de fond.
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Penser aux sirènes me conduit immédiatement à aller chercher sur l’étagère Boutès, le livre de Pascal Quignard. Je l’ai rapporté il y a quelques années d’un autre voyage en Méditerranée, à Marseille. C’est un essai mystérieux et poétique qui se déploie lui aussi à partir de la scène où les sirènes commencent à chanter.
Ou, pour être plus précise : des scènes. Nous connaissons celle d’Ulysse, mais il en est une autre dont elles sont également les protagonistes et qui nous est moins familière. Dans le temps des mythes, elle serait antérieure, bien qu’elle ait été écrite plus tard. C’est celle d’Orphée, qui rencontre lui aussi Parthénope et ses sœurs lors de l’expédition des Argonautes. Son stratagème n’est pas celui de Circé : il prend sa cithare et, depuis le pont du navire, lance dans les airs une contre-musique qui sert aussi à donner le rythme aux rameurs et à les faire s’éloigner au plus vite.
Ce geste est l’une des lignes de force que Quignard prend comme point de départ pour son exploration dans cet essai. Il lui permet d’établir une analogie entre le chant des sirènes et un état primitif, prélinguistique ; tandis que la musique d’Orphée représente pour lui l’ordre logique que la civilisation grecque allait imposer aux esprits : « la musique de la cithare fabriquée par la main de l’homme fait obstacle à la puissance sidérante du chant animal ».
C’est peut-être là aussi ma manière de voir les choses, mon obsession de chercheuse, mais je crois que cette métaphore fait surgir une mise en garde contre le tempérament colonial. Elle rappelle que les histoires tant exaltées de la Grèce et de Rome sont aussi, peut-être surtout, des histoires de domination, d’effacement et de mise sous silence.
Comme beaucoup de celles qui viendront après.
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Mais ce n’est pas d’Orphée que le livre tire son titre. C’est d’un autre homme, Boutès, qui apparaît lui aussi dans les mythes, mais dont presque personne ne se souvient.
Il faisait partie de l’équipage d’Ulysse, mais il ne passe pas à la postérité parce que, face au chant des sirènes, il prend une décision peu moralisatrice : il saute à l’eau. Plutôt que de choisir de se sauver dans ce qu’il connaît, de s’assurer le retour chez lui, il est le non-héros qui se jette à l’eau pour aller voir ce qu’il y a là-bas, où mène cette voix mystérieuse.
Il est clair que, d’une certaine manière, Quignard prend le parti de ce Sauteur. « Rares, très rares sont les humains qui se jettent à l’eau pour atteindre la voix de l’eau, la voix infiniment lointaine, la voix sans être une voix, le chant encore inarticulé qui vient de la pénombre. »
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— Pascal Quignard, Boutès.
Rares, très rares sont les humains qui se jettent
à l’eau pour atteindre la voix de l’eau,
la voix infiniment lointaine, la voix sans être une voix,
le chant encore inarticulé qui vient de la pénombre
Près de Naples, à Paestum, on a découvert il y a un peu moins d’un siècle la représentation d’un Sauteur. Elle se trouve dans ce que l’on appelle la Tombe du Plongeur, une sépulture constituée de dalles de calcaire dont la face intérieure est peinte selon une technique proche de celle des fresques. Sur la dalle supérieure – celle que le mort verrait, s’il ouvrait les yeux –, se trouve la scène qui a donné son nom à la découverte : un jeune homme se jetant à la mer.
Je ne suis pas allée voir cette peinture, mais je la connais grâce à un poème. Il est de Chus Pato et porte le nom de ce lieu, en galicien : Tumba do mergullador. Son pari, comme celui de Boutès, comme celui de Quignard, consiste à sauter, à sauter vers un lieu qui pourrait être différent. « Si le ciel / est une roche de chaux très blanche / et si, une fois la ville abandonnée, / nous prenons notre élan pour déchirer la membrane des eaux / où habitent les ombres (…) »
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Je n’ai pas l’occasion de discuter de tout cela avec Boutès ni avec Quignard, mais avec Chus, oui. Nous sommes ensemble pour ce voyage napolitain. Elle est assise en face de moi, à un dîner où nous parlons longuement du plongeur de Paestum, mais aussi de notre surprise, lorsque nous découvrons, dans les plats que l’on pose les uns après les autres sur la table, des aliments que nous connaissons bien, mais associés d’une manière qui ne nous est pas familière :
- Poulpe à la roquette
- Crevettes au fromage
- Calamars à la tomate
- Dorade bouillie, mais avec des olives
- Pizza frite
- …
C’est bien de cela qu’il s’agit, nous nous disons.
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Ce qui nous amène dans la ville, c’est précisément une rencontre de poètes méditerranéens. C’est curieux, parce que, parmi les quatre personnes qui sommes là pour représenter l’Espagne, trois sont nées plutôt près de la mer Cantabrique. Il y a elle, il y a moi, et il y a l’autre, Xuan Bello, qui vient de la même terre que moi, les Asturies. Un endroit très, très peu méditerranéen, du moins en apparence.
J’ai souvent repensé à cette nuit que nous avons passée à Naples, car ce fut la dernière que j’ai partagée avec Xuan – il est mort, de manière inattendue et prématurée, quelques mois seulement après.
Ce soir-là, au dîner, il a dit quelque chose qui faisait écho à une question que je me posais moi aussi régulièrement : pourquoi cette impression de familiarité, alors qu’en réalité, je viens d’une autre mer ? Ce que Xuan a dit, c’est : « Nous sommes méditerranéens par la langue. » Le galicien et l’asturien garderaient, selon lui, la mémoire de la mer dans leur racine latine. Et c’est pour cela.
Dans nos mots, cette marée commune, à travers le temps.
(Et quelques sirènes qui vivaient ici autrefois, elles aussi.)
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Pourquoi cette impression de familiarité,
alors qu’en réalité, je viens d’une autre mer ?
Ce que Xuan a dit, c’est :
« Nous sommes méditerranéens par la langue. »
Si je trace un triangle entre la question de la langue et les réflexions de Quignard, au troisième sommet apparaît le poète crétois Odysseas Elytis. Lorsqu’il reçut le prix Nobel en 1979, là-bas, dans la froide Stockholm, il invoqua, comme Xuan, la Méditerranée à travers la langue : « Mon seul trésor, ce sont quelques mots grecs », dit-il. « Le mot ouranos (ciel) ; le mot thalassa (mer) ; le mot helios (soleil) et le mot eleftheria (liberté). »
Son discours commençait ainsi : « Je vais vous demander de me permettre de parler au nom de la luminosité et de la transparence. » À partir de là, il développa l’idée d’une « métaphysique solaire » qui, selon lui, imprégnerait la culture grecque. Pour comprendre cela – précisa-t-il –, « il n’est pas nécessaire de se tourner vers le savoir des artistes anciens qui ont érigé des œuvres comme le Parthénon, mais vers les modestes artisans qui ont construit les maisons et les petites églises des îles Cyclades », ou vers les « peintres des icônes byzantines, qui sont parvenus à suggérer le divin rien qu’en utilisant la couleur ».
Lui aussi s’intéressait davantage à la musique des sirènes qu’à celle d’Orphée.
Il savait écouter, sous des siècles de silence, le murmure de ce qui existait avant les dominations.
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Le lendemain, je visite Pompéi. Le lieu m’impressionne. Je n’ai jamais mis les pieds sur un site archéologique aussi vaste, ni sur un site où le passé se laisse voir aussi bien. Et surtout, je crois que je n’en ai jamais visité un, où l’on puisse se déplacer avec autant de liberté. Nous nous promenons entre les vestiges, avec nos petits plans, comme nous le ferions dans une ville actuelle. C’est si, si vaste qu’il est possible d’entrer seule dans les maisons, de parcourir une rue sans que personne ne vienne obstruer la vue.
Certains points du plan sont pourtant très fréquentés. Tout particulièrement ceux où il y a des momies. Nous nous attroupons autour d’elles. Comme dans la maison de Sirico, qui vivait près des lupanars : là aussi, il y a énormément de monde et, dans la file, on entend des rires. Les vivants veulent voir les fresques aux images sexuelles.
Moi aussi, je les regarde, et elles m’amusent. Mais bien sûr, ce que je cherche, c’est la fresque d’Ulysse et des sirènes. Je sais qu’elle existe ; je suis sûre de l’avoir vue. Elle m’avait frappée, parce qu’elle fait partie des rares représentations, où ce sont elles que l’on distingue vraiment : de grands oiseaux-femmes posés sur les nuages, au-dessus d’un navire qui, à leurs côtés, paraît minuscule.
Après plusieurs tours infructueux, je commence à douter de moi. Je m’assieds sur le rebord et cherche sur Google.
Il s’avère que la fresque n’est pas ici.
La fresque est au British Museum.
* * *
Pendant les jours du voyage, je lis L’Amant du volcan, de Susan Sontag. Il n’y a pas de sirènes dans le livre, mais une réflexion sur le collectionnisme, l’obsession pour les objets et la manière dont cette passion, entremêlée à l’arrogance des colonisateurs, conduit au pillage.
L’un des protagonistes est une transposition de Sir William Hamilton, ambassadeur britannique auprès de la cour de Naples à la fin du XVIIIe siècle. Durant son séjour dans la ville, Hamilton étudia l’activité volcanique, écrivit un livre sur Pompéi et, surtout, collectionna des antiquités, qu’il vendit à son retour au British Museum, jetant ainsi les bases du département qui, aujourd’hui encore, est consacré à l’histoire méditerranéenne.
Une partie d’entre elles, plutôt.
Une autre partie se perdit dans le naufrage du navire qui les transportait. Elles sombrèrent dans les eaux au large des côtes de la Sicile.
* * *
Ces jours-ci – qui ne sont pas ceux du voyage –, je lis Principio, medio, fin de Valeria Luiselli. Là non plus, il n’y a pas de sirènes, mais il y a la Sicile, et aussi une certaine obsession pour les objets. Mais, dans ce cas, pour la possibilité de les restituer.
L’intrigue est simple : une mère et sa fille parcourent l’île à la recherche de leur place dans le monde, après que leur vie a été durement secouée. Elles emportent avec elles la mosaïque que la mère de la mère de la mère a emportée, à un moment donné, au début du siècle, lors de fouilles archéologiques. Elle avait ses raisons – on ne la laissait pas travailler comme archéologue, parce qu’elle était une femme et, de toute façon, le pillage avait lieu –, mais la petite fille d’aujourd’hui, qui a d’autres valeurs, tient absolument à la restituer.
La question de savoir si elles doivent le faire ou non plane sur leur voyage, tout comme une autre question, qui touche à la signification des classiques. « Pourquoi les classiques ? Pourquoi faudrait-il commencer par là ? Est-ce simplement parce qu’ils ont résisté au passage du temps ? Ou y a-t-il autre chose ? » Empruntant des livres de la bibliothèque d’une maison où elles séjournent, la mère et la fille lisent Les Troyennes, les tragédies de Sénèque, L’Énéide et aussi L’Odyssée. Elles tentent de voir de quelle manière ces vieilles histoires peuvent parler du présent.
Peut-être parce que, surtout, la recherche qui traverse le livre est celle du sens du mot « réinventer ».
Un jour, la mère découvre, dans un dictionnaire étymologique, que le mot ne signifie pas ce qu’elle pensait : « Inventer vient du latin inventus, qui signifie “découvrir, trouver quelque chose”. Réinventer signifie retrouver quelque chose qui a toujours été là. »
* * *
En réalité, ces jours-ci qui ne sont pas ceux du voyage, si l’on parle de sirènes, je ne peux éluder le fait que les cinémas projettent L’Odyssée, une adaptation du classique par Christopher Nolan. Tout le monde en parle. Je sais bien qu’il faudrait que je voie le film pour pouvoir raconter ici comment les sirènes sont représentées dans cette version, comment le mythe est reconstruit en 2026.
Mais je ne le ferai pas, parce que j’ai rejoint le boycott du film : il a été tourné au Sahara occidental, territoire occupé par le Maroc depuis un demi-siècle.
Encore et toujours, la même vieille histoire de dépossession.
* * *
Je raconte tout cela à une amie ; je lui dis que je vais peut-être devoir demander à quelqu’un de me dire à quoi ressemblent les sirènes dans le film.
Elle m’avoue qu’elle l’a vu : « Tu veux que je te raconte ? »
Je lui dis que oui.
« Elles n’apparaissent pas, chère amie », s’empresse-t-elle de m’expliquer. « Les sirènes n’apparaissent pas dans le film ; on ne voit que les hommes pendant qu’ils les écoutent. »
* * *
Une piste presque perdue :
Dans les Métamorphoses, Ovide reprend l’histoire d’Ulysse et celle des Argonautes, mais il se demande aussi d’où venaient les sirènes. Comme d’autres monstres, elles étaient le fruit d’une transformation. Avant, elles étaient humaines : elles étaient les compagnes de Perséphone, fille de la déesse Déméter, qu’Hadès enlève pour l’emmener aux Enfers – donnant ainsi naissance au cycle des saisons, mais c’est encore une autre histoire, même si, d’une certaine manière, c’est toujours la même.
Désespérées, elles se mettent à la chercher sur toute la terre, souhaitant que des ailes leur poussent pour pouvoir aller plus loin. Les dieux, touchés par leur loyauté, ont pitié d’elles et les leur accordent, tout en leur laissant leur tête humaine, afin qu’elles puissent continuer à chanter.
Les sirènes étaient donc, à l’origine, de bonnes amies. Très en colère.
* * *
Ma citation préférée sur les sirènes est constituée de quelques vers de T. S. Eliot : « J’ai entendu les sirènes se chanter entre elles. / Je ne crois pas qu’elles chanteront pour moi. »
Cette idée est reprise elle aussi par une autre poétesse, May Sarton, pour le titre de l’un de ses romans : Mrs. Stevens Hears the Mermaids Singing. C’est le premier livre dans lequel cette autrice évoque le lesbianisme.
Cela rappelle aussi Quignard : « La poétesse Sappho s’est tuée en se jetant du haut de la falaise de Sainte-Maure. »
Des Sauteuses.
* * *
Une fois que l’on a entraîné son regard, à Naples, il y a des sirènes partout. De toutes sortes : celles qui sont à moitié oiseaux et celles qui sont à moitié poissons – ces dernières se sont généralisées au XXe siècle en prenant pour modèle non pas la représentation méditerranéenne, mais la représentation nordique, Disney aidant. On en trouve sur les fresques murales, dans les sculptures, les souvenirs, les bijoux, les musées. Beaucoup, énormément de sirènes.
Ma préférée est celle que je découvre un soir sur un graffiti, dans le quartier des bars. C’est une sirène aquatique, et je l’aime beaucoup, parce qu’elle est grosse. Elle a de gros seins et un ventre qui déborde au-dessus du bord de sa queue de poisson. Elle porte, tatoué sur le cœur, un dessin du Sacré-Cœur – autre symbole omniprésent dans la ville, comme dans d’autres régions du pourtour méditerranéen.
J’aime imaginer que, si l’on tend l’oreille, dans toute la ville, sur toute la côte, dans la mer tout entière, on peut entendre le chant qu’elles entonnent.
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Si l’on tend l’oreille, dans toute la ville,
sur toute la côte, dans la mer tout entière,
on peut entendre le chant qu’elles entonnent
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Le dernier jour du voyage, avant de partir pour l’aéroport, je fais une dernière promenade autour du Castel dell’Ovo. Je mène aussi quelques dernières recherches sur son mythe.
Ce n’est qu’alors que je découvre ce détail :
Toujours selon Virgile, l’œuf caché dans le château qui est à l’origine de la légende de la ville de Naples était précisément celui de Parthénope.
Elle l’y aurait déposé, sur l’île, avant de mourir.
Protégeait-il, maudissait-il, laissait-il une trace ?
À ma connaissance, il ne s’est toujours pas brisé.
* * *
Dessous, derrière, au fond des histoires que nous nous sommes racontées, les sirènes chantent.
Comment l’histoire change-t-elle, si nous choisissons d’écouter ?