La Méditerranée, lieu où les visages se confondent

Zineb Mekouar

Écrivaine

Mon rapport à la Méditerranée a d’abord été charnel, inconscient, non-théorisé. Je ne l’ai d’ailleurs saisi qu’en quittant cette mer, et les pays, les peuples qui l’entourent. Une fois partie ailleurs, à la découverte d’autres horizons et de façons de vivre, je l’ai compris : la Méditerranée est d’abord une manière d’être au monde. Les Méditerranéens, de quelque pays qu’ils viennent, se reconnaissent instinctivement en des similitudes culturelles et de comportements, de tempéraments plutôt. Serait-ce le soleil qui nous modèle à son image, qui fait que nous sommes tantôt lumineux et enveloppants, tantôt destructeurs, pour nous-mêmes d’abord ? Seraient-ce les oranges, les pêches et la douceur de leur jus dans nos bouches qui imprègnent nos yeux d’une douleur tendre, et qui apprennent à nos mains le partage ? Serait-ce le manque et la faim, parfois, l’âpreté de nos pays, de nos institutions, le bordel méditerranéen qui nous apprennent la solidarité, le fait de ne rien attendre des officiels, la nécessité de nous débrouiller, envers et contre tout, contre tous ?

Mais voilà que je suis déjà dans la mystification de ce que serait l’âme méditerranéenne. Existe-t-elle seulement ? N’est-ce pas une construction nostalgique de ceux qui partent envers ceux qui restent et les paysages d’autrefois ? Ou, en miroir, un imaginaire de ceux qui restent, réfractaires inconscients à tout changement apporté par ceux qui sont partis, dont le rapport au monde s’est inévitablement modifié ? La Méditerranée est avant tout un mouvement. Partir. Revenir. Repartir. Obligation de quitter sa terre ou envie d’ailleurs, d’un meilleur avenir, fuite ou volonté, il est toujours, dans nos vies méditerranéennes – quels que soient le pays, la langue, la religion, l’époque –, une histoire de départ et d’arrivée. Cela peut être à hauteur d’une vie, de plusieurs générations, d’une nation. La Méditerranée est complexe de ces mélanges et libre par ses regards toujours tournés vers l’horizon. Cette mer à hauteur d’homme, tantôt tombeau tantôt légende, reste peut-être, dans un monde où les identités sont de plus en plus figées, où chacun se recroqueville dans sa communauté, une espérance en même temps qu’un cimetière car elle pose la question : qu’est-ce que l’humanité ?

Mais voilà que je suis déjà dans la mystification de ce que serait l’âme méditerranéenne. Existe-t-elle seulement ?

Loin des théories et des chiffres, des philosophies ou des stratégies abstraites et froides, cette mer nous appelle à sauver ou à laisser couler l’Autre. À nous définir aussi, par rapport à lui : qui est l’Autre ? Un visage, un regard différent ? Mais sur ces terres méditerranéennes, où même les visages se confondent, mêmes boucles noires, mêmes peaux et couleurs d’yeux, comment être sûrs de nos différences ? Bercés par les histoires de conquêtes et d’invasions, vestiges présents dans nos veines et dans nos pierres, pétris de contes de nos enfances qui rappellent en même temps l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud… oui, comment être sûrs que l’étranger – celui que l’on désigne si facilement comme l’ennemi – n’est pas de ma famille, n’est pas mon ancêtre, mon enfant ?

Bâtarde de Méditerranée. Libre de toute enclave, indifférente aux frontières que les hommes ont toujours voulu tracer. Il suffit de remonter dans le temps pour nous rendre compte qu’un Marocain, un Espagnol ou un Italien d’aujourd’hui était, hier, romain, grec, andalou, arabe, juif, normand. Que l’ennemi au regard absent était hier mon frère, sera demain mon amant. Bâtarde de Méditerranée. Et c’est ta chance, la nôtre, que ce mélange – encore faut-il en prendre conscience. Peut-être est-ce là la difficulté du siècle qui advient et la responsabilité des artistes de notre temps. Notre époque nous interdit de faire semblant de ne pas voir, car nous subissons le regain des nationalismes exacerbés, celui des communautarismes religieux extrémisés et politisés, la tendance au repli et le rejet de l’étranger qui se retrouve porteur de tous les maux.

À croire que l’Histoire ne nous apprend rien.

Bouc émissaire. Caper emissarius. « Le bouc envoyé dehors ». Le sacrifié que nous chargeons de tous nos péchés et que nous chassons dans le désert. Ou que nous laissons se noyer dans la mer, notre belle Méditerranée. C’est kiff kiff. Du pareil au même. Les mythes ont la peau dure !

Mais qui est cet Autre, celui que l’on envoie à une mort certaine ? Peut-être est-ce la seule question digne d’un mythe méditerranéen à construire, ou plutôt à déconstruire.

Mais qui est cet Autre, celui que l’on envoie à une mort certaine ? Peut-être est-ce la seule question digne d’un mythe méditerranéen à construire, ou plutôt à déconstruire. Puisque l’essence même de la mer Méditerranée est le mouvement, puisque sa jeunesse le vit ou le rêve au quotidien, puisque nos parents sont trop souvent partis sans rien pour nous offrir un avenir meilleur, et rêvent parfois de revenir mourir près de la mer ou sur cette terre à l’ocre et au blanc si présents qu’ils nous hantent, puisqu’en nous coule ce jus de pêche, d’orange sanguine où la douleur et le sel méditerranéens restent vifs malgré la distance, puisque dans nos visages, au-delà de nos religions et de nos appartenances prétendues, se retrouvent les mêmes traits, les mêmes rires et les mêmes larmes, déconstruisons ces murs qui nous séparent les uns des autres, ces croyances qui rendent ennemi le frère. L’engagement de l’artiste méditerranéen réside peut-être simplement dans l’injonction d’être libre, de toute frontière, de tout carcan, de toute prétendue communauté. Je suis écrivaine. Je suis méditerranéenne. Je suis écrivaine méditerranéenne. Et l’horizon que je donne à mon écriture est un horizon méditerranéen, que rien n’entrave, hanté par le goût du sel et de la mer, celui du miel et de la douceur du rire de ma grand-mère qui m’apprenait, en même temps, deux langues qu’apparemment tout oppose.

Bâtarde de Méditerranée. C’est dans ce mélange d’apparents contraires que notre chance réside. Nous portons en nous la mémoire des éphémères triomphes des uns, puis des autres. Nous portons en nous ce mélange, cette complexité offerte à notre naissance, seul mythe digne d’être mis en avant, pour retrouver, ou découvrir l’Autre en nous et, ainsi, notre humanité.