L’indépendance palestinienne devra attendre

9 décembre 2021 | | Français

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L’indépendance palestinienne devra attendre

Le processus de paix se trouve bloqué du fait de la paralysie politique et institutionnelle palestinienne et d’une diplomatie internationale incapable d’agir face à Israël.

Julio de la Guardia

À moins que l’administration Obama ne fasse un geste inespéré envers les Palestiniens avant de quitter la Maison Blanche – ce qui semble improbable, étant donné le croissant imbroglio où se trouve plongée en Syrie –, ceux-ci pourraient être condamnés à parquer leurs aspirations d’indépendance et de souveraineté pendant au moins une autre décennie. Ce dilettantisme de la diplomatie américaine vis-à-vis du processus de paix au Proche-Orient – fruit de l’échec de la moratoire pour la construction de colonies accordée en 2010, pour faciliter les négociations bilatérales promues par Hillary Clinton, pour lors secrétaire d’État, et son envoyé spécial, l’ancien sénateur George Mitchell, et des négociations trilatérales qui ont eu lieu entre 2013 et 2014 suite à l’initiative de son successeur John Kerry, mais aussi en raison du contexte régional – a permis au gouvernement israélien de continuer avec sa politique des faits accomplis, ainsi que d’ajourner indéfiniment la proclamation de l’État palestinien.

Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou – qui gouverne depuis 2009, ce qui fait de lui l’homme politique de l’État israélien ayant tenu le plus en place après David Ben Gourion, qu’il dépassera à la fin de cette législature – a su profiter à la perfection des dynamiques déclenchées par les printemps arabes – guerres civiles en Syrie, en Libye et au Yémen, émergence du Daech, terrorisme en Europe, crise des réfugiés – pour supprimer temporairement la question palestinienne de l’agenda international. Ceci lui a permis de continuer à construire de nouvelles colonies, des routes et des infrastructures et de placer plus de colons en Cisjordanie et à Jérusalem Est, de telle façon que le jour où il se verra obligé à diviser le territoire, l’État palestinien sera réduit à devenir la dernière puissance, aussi bien territorialement qu’en termes de compétences.

À ces facteurs s’ajoute la profonde paralysie politique et institutionnelle où se trouvent plongés les Territoires palestiniens depuis juin 2014 lorsque, peu après qu’Al Fatah et le Hamas aient réussi à s’accorder sur une réconciliation nationale et un gouvernement d’unité formé par des technocrates, l’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes-gens israéliens a eu lieu dans les environs d’Hébron et déclenché la subséquente opération « Bordure protectrice » contre la bande de Gaza entre juillet et août. Plus de deux ans après la fin de cette « troisième guerre de Gaza », aucun des objectifs négociés par les partis palestiniens lors des pourparlers du Caire n’a été atteint – ouverture régulière des postes frontaliers, réouverture de l’aéroport, construction d’un port maritime, élargissement de la zone de pêche jusqu’aux limites atteintes lors du processus d’Oslo –, tandis que la situation sur la bande de Gaza n’a pas cessé de se détériorer (45 % de taux de chômage, 80 % de la population dépend de l’aide humanitaire). Une situation de crise dans tous les domaines, qui requiert impérativement des solutions apportées par l’Autorité nationale palestinienne (ANP) et l’ensemble des partis.

Élections municipales ajournées

Dans ce contexte de paralysie politique et institutionnelle palestinienne – auquel a aussi contribué la dite « Intifada des couteaux » qui a eu lieu entre octobre 2015 et mars 2016, contribuant à une plus grande répression militaire et policière israélienne –, le seul élément nouveau et de dynamisation en vue était les élections municipales, qui étaient prévues pour le 8 octobre. Des élections locales qui étaient convoquées en juin par le premier ministre, Rami Hamdallah, apparemment sous la prémisse du probable boycott du Hamas, tel qu’il en a été lors des élections de 2012. Mais en juillet, le mouvement islamiste a surpris tout le monde en annonçant non seulement qu’il participerait en Cisjordanie, mais qu’il permettrait aussi la convocation sur la bande de Gaza, où il gouverne depuis juin 2007.

Selon les derniers sondages, l’intention de vote était très divisée et tout semblait signaler qu’il y aurait une grande répartition des maires et des conseillers municipaux entre les différents partis dans les 416 villes et villages (391 en Cisjordanie et 25 sur la bande de Gaza) où les élections étaient prevues. Ainsi, Al Fatah conserverait sont hégémonie dans la Cisjordanie rurale (où la plupart des citoyens qui vivent dans les Zones B et C les associent avec le fournissement de services publics qu’ils reçoivent de l’ANP), tandis qu’ils pourraient rencontrer des problèmes pour maintenir certaines des principales villes autonomes (Zones A). Par exemple, on estimait que le Hamas s’imposerait à Hébron, ce qui pourrait aussi arriver à Al Bireh (située près de Ramallah) et il aurait pu vaincre à Naplouse (il faut tenir compte du fait que Naplouse et Ramallah sont les deux villes cisjordaniennes les plus peuplées et économiquement prospères). Par contre, les sondages vaticinaient qu’Al Fatah aurait pu remporter des points sur la bande de Gaza, par exemple dans les localités de Khan Younès et Rafah, aussi importantes sur la bande de Gaza qu’Hébron et Naplouse en Cisjordanie. Restait à voir ensuite si le Front de gauche, formé par le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et les quatre autres formations de nature marxiste qui s’étaient présentées sous forme de coalition préélectorale, obtenait une mairie d’une certaine importance, comme par exemple celle de Beit Hanoun.

En fin de compte, l’une des principales raisons qui avaient poussé le Hamas à participer aux élections était précisément la possibilité que l’entrée d’Al Fatah et d’autres partis ou candidats indépendants dans l’administration de certaines villes et villages de la bande de Gaza rendait possible l’accès à un financement international – qui est refusé au Hamas en vertu des exigences imposées par Israël et le Quartet pour le Proche-Orient – qui pourrait soulager la crise humanitaire et permettre la reconstruction (les donateurs ont à peine déboursé 40 % des engagements acquis lors de la Conférence pour la reconstruction qui s’est tenue le 12 octobre 2014 au Caire).

Mais, alors que le Conseil électoral central avait déjà actualisé les listes d’électeurs, que les candidatures étaient enregistrées, que les missions d’observation électorale étaient prêtes et que la convocation semblait un fait accompli, un mois avant la date annoncée, la Cour suprême palestinienne a rendu un avis qui ajournait les élections jusqu’à nouvelle date. La justification juridique des magistrats s’est centrée sur la détection d’une série d’erreurs de procédure et de l’impossibilité de voter à Jérusalem-Est. Un argument un tant soit peu saugrenu, étant donné que lors des précédentes convocations municipales, mais non présidentielles ou législatives, ce territoire où Israël exerce la souveraineté de facto n’a pas voté. Des écrans de fumée pour cacher que les deux partis ont peur de perdre du terrain et des quotas de pouvoir – en particulier Al Fatah – et se trouvent plus à l’aise en maintenant l’actuel statu quo.

Initiatives diplomatiques internationales

Étant donnée l’annulation des élections locales de cet automne, la seule nouveauté pourrait être la mise en marche de différentes initiatives diplomatiques déjà proposées, parmi lesquelles on remarque l’initiative française. En juin, les ministres des Affaires étrangères de 26 pays, plus des représentants des Nations unies, de la Ligue arabe et de l’Union européenne, se sont donnés rendez- vous à Paris pour tenter de relancer le processus de paix qui a déraillé lors de la seconde Intifada. L’ « initiative française de paix » prétend réussir à atteindre, à la fin de cette année, ce que l’administration Obama n’a pas réussi pendant les neufs mois de négociations infructueuses entre les parties qui se sont écoulés entre 2013 et 2014. Pendant cette période, le secrétaire d’État, Kerry, a réalisé plusieurs visites à Jérusalem et à Ramallah et il a déployé toute une équipe d’experts qui ont actualisé les dits « paramètres Clinton » et présenté un résumé de propositions à ce sujet, classé peu de temps après.

La Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, a lancé de façon répétée un avertissement sur la nécessité impérieuse d’avancer dans ce sens avant que la réalité sur le terrain n’empêche de facto la solution des deux États. Mais le gouvernement israélien continue à insister sur le fait qu’il n’acceptera pas l’imposition de conditions ou de délais par la communauté internationale. Le directeur général de son ministère des Affaires étrangères et intime collaborateur de Nétanyahou, Dore Gold, l’a même qualifié de « nouvel accord Sykes-Picot » au moment où se fête le centenaire du plan franco-britannique pour la division du Proche-Orient. Nétanyahou, de son côté, a montré ses préférences pour une autre initiative régionale dirigée par l’Égypte, se basant sur l’initiative de paix arabe de 2002 – postérieurement rebaptisée initiative saoudienne suite à l’implication active de Ryad –, apparemment dans le but de boycotter l’initiative française. Ces dernières semaines, ses conseillers ont laissé entendre qu’il pourrait même penser à assister à l’appel du président russe, Vladimir Poutine, afin de se réunir directement avec le président palestinien, Mahmoud Abbas, même si les objectifs et la méthodoligie de telle réunion ne sont pas connus.

Par contre, Abbas s’est montré totalement disposé à se joindre à l’initiative française au sein de sa stratégie d’internationalisation du conflit, stratégie qu’il a démarrée à la fin 2011 devant l’Assemblée générale de l’ONU et qui lui a permis d’obtenir le statut d’État observateur, adhérer à des agences spécialisées telle l’Unesco, signer le Protocole de Rome et entrer à la Cour pénale internationale. Le secrétaire général de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), Saeb Erekat, insiste sur le fait que c’est là la seule voie pour imposer une limite à l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem Est, où le nombre de colons s’est quadruplé depuis la signature de la Déclaration de Principes en 1993 qui a déclenché le processus d’Oslo. L’ancien coordinateur de l’équipe de négociation de Kerry et ancien ambassadeur des États-Unis en Israël et en Égypte, Martin Indyk, a beaucoup rabaissé les expectatives créées par l’initiative française, mais il a aussi souligné sa vertu de maintenir en vie l’espoir de résoudre le conflit – et non seulement de le gérer – à un moment où la question palestinienne a complètement disparu de l’agenda international. Mais il a également mis en garde sur la bienséance de ne pas imposer une solution externe, mais plutôt d’en proposer une qui facilite aux parties d’en trouver une dans des négociations bilatérales.

Tous les acteurs impliqués semblaient satisfaits du sommet de juin. Le gouvernement français parce qu’il a montré sa capacité pour convoquer une réunion internationale d’envergure et que celle-ci s’est déroulée sans incidents, la veille de l’Euro de football et du Tour de France où l’on prévoyait de possibles attentats terroristes. Le gouvernement israélien, parce qu’il a réussi à neutraliser la tentative d’incorporer un chronogramme au processus de négociation et à éviter aussi toute mention aux frontières de 1967, en tant que base de la négociation. Et l’ANP, qui a réussi à mettre en marche des groupes de travail sectoriels – bien que structurés en fonction de critères différents à ceux du Statut définitif d’Oslo – qui devront présenter une série de recommandations devant la conférence internationale de paix prévue à la fin de cette année à Paris. S’il n’est pas capable de l’éviter, la célébration de la conférence placerait Nétanyahou face à un important dilemme. S’il ne s’y rend pas, il se retrouverait totalement isolé au niveau international, comme il lui est arrivé à Lausanne lors de l’accord international nucléaire entre le G5+1 et l’Iran en juillet 2015. Et s’il le fait, il provoquerait probablement une crise de gouvernement où ses principaux partenaires, les droitiers de Foyer juif de Naftali Bennett et d’Israel Beitenou d’Avigdor Lieberman, quitteraient l’éxécutif et l’obligeraient à former un gouvernement d’unité nationale incluant l’Union sioniste d’Isaac Herzog et Tzipi Livni, ou même à convoquer de nouvelles élections.

Tandis que la diplomatie française cherche à obtenir l’appui d’Obama – qui en tant que lame duck n’a rien à perdre et pourrait permettre que cette résolution soit approuvée au Conseil de sécurité ou de tracer les paramètres finaux d’un modèle à deux États lors d’un discours solennel face à l’Assemblée générale avant de quitter la Maison Blanche – et que Netanyahou continue à faire ses calculs gouvernementaux et électoraux, deux rapports importants ont été publiés traçant les directrices d’un éventuel accord. Réalisés par Commandants pour la sécurité d’Israël (CIS selon les sigles en anglais) sous le titre La Sécurité d’abord. Changer les règles du jeu et par le Centre pour une nouvelle sécurité américaine (CNAS) sous le titre Un système de sécurité pour la solution des deux États, ils présentent des propositions réalistes qui garantissent, d’un côté, la sécurité d’Israël et, de l’autre, les libertés des Palestiniens.

L’impérieuse succession d’Abbas

L’un des derniers sondages d’opinion effectués par le Palestinian Centre for Policy and Survey Research (PCPSR), dirigé par le prestigieux spécialiste en démoscopie Khalil Shikaki, montre que tandis que 50 % des Palestiniens appuient l’initiative de paix française (alors que 41 % sont contre), seulement 29 % d’entre eux croient qu’elle aboutira (59 % sont sûrs de son échec). Une autre conclusion de ce sondage est que 65 % de la citoyenneté pense que le président Abbas est devenu une partie du problème et qu’il devrait démissionner pour rendre possible une succession au sein d’une triple sphère dirigeante – Al Fatah, OLP et ANP – atrophiée et corrompue (devenue la principale arme dont profite le ministre de la Défense israélien Lieberman pour le disqualifier et le mettre en évidence en public dès qu’il en a l’occasion, même s’il est démontré qu’il est aussi corrompu ou plus qu’Abbas).

Selon ce même sondage, si les élections législatives auraient lieu, elles seraient remportées par Al Fatah avec 34 % des voix, face au Hamas qui n’en recevrait que 31 % et les autres forces 9 % (avec une marge d’indécis de 26 % cependant). Mais si des élections présidentielles auvaient lieu, Abbas obtiendrait à peine 43 % de voix, face aux 48 % du premier ministre du Hamas de la bande de Gaza, Ismaïl Haniyeh. Et si l’ancien secrétaire général d’Al Fatah en Cisjordanie, Marwan Barghouti – en prison depuis 2002 – pouvait se présenter aux élections, cela changerait complètement les résultats ; il obtiendrait 40 % des voix, face au 35 % d’Haniyeh et au très faible 20 % d’Abbas. Cela étant, le président palestinien, avec ses 81 ans, continue à boucher un processus de succession indispensable pour relégitimer la classe politique et les institutions palestiniennes.

Conscients de l’ampleur du problème, certains hauts dirigeants de l’ANP, tel que le directeur du Service d’intelligence générale (Mukhabarat), Majed Farah, tentent de promouvoir la mise en liberté de Barghouti à travers leurs alliés à Washington (qui pourraient en échange penser à libérer l’espion israélien de la marine, Jonathan Pollard). Et s’ils n’arrivent pas à l’obtenir, ils songeraient à la possibilité de créer une direction d’arbitrage, une sorte de triumvirat où différentes personnalités dirigeraient Al Fatah, l’OLP et l’ANP, poste auquel aspire aussi l’ancien responsable du Service de sécurité préventive (Aman Al Hukai) en Cisjordanie et l’actuel président du Comité olympique palestinien, Jibril Rajoub. Ceux qui en tout cas, semblent écartés de la course à la succession, ce sont l’ancien homologue de Rajoub à Gaza, tombé en disgrâce face à Abbas et exilé aux EAU depuis 2011, Mohammed Dahlan, et l’ancien premier ministre, Salam Fayyad, bien qu’ils disposent de nombreux appuis parmi la communauté internationale (Dahlan à Abou Dhabi et au Caire, Fayyad à Washington et à Bruxelles).

Finalement, il s’agit d’un mélange de légitimité populaire – ce dont ont manqué aussi bien Abbas que Fayyad et Hamdallah, en tant que plus hauts dirigeants de l’ANP depuis la mort de Yasse Arafat – et d’efficacité et de transparence dans la gestion et la reddition de comptes aux citoyens – qualités qui, par contre, n’ont pas caractérisé Arafat –, qui deviennent des conditions sine qua non pour qu’émerge un nouveau leadership solide et croyable, capable de replacer la résolution de la question palestinienne dans l’agenda international et de donner un élan à la proclamation d’un État indépendant, avant que la politique des faits israélienne ne conduise inexorablement à la création d’un État binational, ce que la majorité des Israéliens refusent, mais que de plus en plus de Palestiniens commencent à percevoir comme un moindre mal dans leur désir d’obtenir la liberté.