Entre tradition et modernité

23 octobre 2017 | | Français

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Entre tradition et modernité

Aujourd’hui, on publie plus et de meilleurs livres pour enfants, ce qui reflète les multiples facettes d’une société arabe moderne en rapide transformation.

Petra Dünges

Malgré d’importants obstacles, ces derniers temps, la littérature arabe pour enfants a connu de grandes avancées, aussi bien en ce qui concerne la qualité des textes et des illustrations, que la variété des sujets. Actuellement, on produit plus et de meilleurs livres pour enfants, ce qui reflète les multiples facettes d’une société arabe moderne en rapide transformation, avec ses tensions entre tradition et modernité.

L’histoire de cette catégorie littéraire est relativement brève, et on a commencé à publier ces livres dans le monde arabe en différentes étapes. L’Égypte a été le premier pays où elle existe depuis la fin du XIXème siècle. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) n’ont commencé qu’à la fin des années soixante. Actuellement, l’Égypte et le Liban constituent les centres de l’industrie éditoriale, aussi bien en ce qui concerne la littérature pour enfants que pour adultes. Les EAU ont aussi commencé à jouer un rôle important. Les auteurs et illustrateurs arabes travaillent à l’échelle internationale, certains proviennent de pays comme le Soudan et le Yémen, où l’activité éditoriale n’est que marginale.

L’instabilité politique, la pauvreté, la censure et l’analphabétisme qui prédominent dans de nombreux pays arabes créent un climat défavorable pour la littérature. Il n’est pas étrange que, dans le monde arabe, la production de livres pour enfants soit inférieure à celle de l’Occident. Mais tout de même, par rapport à ce qui se passait il y a 20 ans, elle a considérablement augmenté, de nouvelles maisons d’édition ont été créées et les grandes maisons d’édition ont élargi leur offre de littérature enfantine. Il semblerait que l’amélioration du niveau d’éducation des femmes arabes ait constitué un facteur décisif. Étant donné que la plupart de la population alphabétisée est formée par des lecteurs occasionnels et que les familles ne favorisent pas suffisamment la lecture, le gros de la production est constitué par des éditions bon marché, mal illustrées et mal écrites. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays où la tendance est positive, en Syrie et en Irak, dévastés par la guerre, la production de livres s’est réduite considérablement. Certaines maisons d’édition ont fermé ou sont parties dans d’autres pays, comme la syrienne Bright Fingers, spécialisée en littérature enfantine, qui a déménagé en Turquie en raison de la pression politique de Bachar al Assad. En Égypte, le Printemps arabe, bien qu’il ait donné lieu à un changement de régime, n’a pas mis fin à la censure.

Dans le monde arabe, la littérature enfantine remplit une fonction principalement didactique. Son objectif est de transmettre des valeurs comme l’obéissance aux parents, le patriotisme, l’amour à l’islam et l’attachement à la culture arabe. Même les livres pour enfants peuvent être censurés. Souvent, les textes son arides et moralisateurs, et les illustrations inadéquates pour le récit. L’éventail de sujets est plutôt limité, beaucoup de livres racontent des histoires traditionnelles extraites de l’héritage arabe ou de la vie de Mahomet. Les adaptations des contes de fées internationaux sont très bien acceptées, et les récits sur les scientifiques et les voyageurs arabes du Moyen Âge sont dirigés aux jeunes.

Les institutions qui promeuvent la lecture parmi les enfants sont extrêmement importantes. Un exemple notoire est celui de l’Institut Tamer, de Palestine, qui a remporté le Prix Memorial Astrid Lindgren. Ces 10 dernières années, deux grands prix internationaux ont été créés, afin d’améliorer la qualité de la littérature arabe enfantine : le Prix Etisalat, organisé par la section émiratie de l’Organisation Internationale pour le Livre de Jeunesse (UAEBBY, selon les sigles en anglais), et le Prix Cheikh Zayed du Livre, créé par l’Autorité de la Culture et du Patrimoine d’Abou Dabi.

Déjà dans les années soixante-dix, l’influent illustrateur et éditeur Mohieddin Ellabbad affirmait que de nouveaux sujets et de meilleurs textes et illustrations étaient nécessaires pour que la littérature soit plus attrayante pour les enfants. De plus en plus de spécialistes arabes se montrent d’accord avec lui. Certains soutiennent que les sujets qui reflètent la vie actuelle et ses problèmes peuvent préparer les jeunes générations pour l’avenir, qu’il faudrait représenter le nouveau rôle des femmes dans la société et du père dans la famille, et que les joies et les peines des enfants devraient être des questions centrales dans la littérature enfantine. Heureusement, de plus en plus d’éditeurs arabes suivent leurs conseils, et la professionnalisation des auteurs et illustrateurs augmente considérablement.

Le poids des traditions

Les trois livres suivants sur des petites filles dans des situations traditionnelles transmettent des messages très différents aux jeunes lecteurs. Dans le premier, l’héroïne accepte soumise une coutume extrêmement dure pour elle. Ma mère Jadida, de Maryam al Rashidi et Reem al Mazrouei, publié aux EAU par Alam al Arabi, raconte l’histoire du profond attachement entre une fille d’une famille polygame et Jadida, la première femme du père, qui finit avec une visite de la jeune fille, ayant grandi, à Jadida sur son lit de mort. Le livre, illustré par un artiste de grand talent, a été créé lors d’un atelier organisé par UAEBBY en collaboration avec l’Institut Goethe. Il transmet une vision très conservatrice du monde où les femmes sont subordonnées aux hommes et les enfants à leurs pères. Lorsqu’elle était petite, l’héroïne pensait que Jadida était sa grand-mère. Lorsqu’elle apprend la vérité et qu’elle demande à son père pourquoi elle a « deux mères », il lui répond évasivement : « Parce que tu es spéciale », et elle se limite à commenter : « Le nom de ma mère Jadida est spécial aussi ». (En arabe, jadidasignifie « nouvelle »). Plus tard, Jadida donne de l’argent à la petite fille et à son frère, mais le garçon reçoit le double que la fille. Bien qu’elle se fâche, celle-ci ne donne pas libre cours à sa colère, mais elle cherche plutôt la façon de tirer le plus grand profit de son argent. Le conte refuse la voix aux filles et leur enseigne qu’elles n’ont pas de droits.

Le deuxième livre parle d’un vêtement traditionnel : le voile. Dans À ma manière, de Mitha al Hayat et Maya Fidawy, publié aux EAU par Kalimat, une petite fille veut porter le voile pour ressembler à ses trois soeurs aînées, mais ses tentatives d’imiter leurs différents styles finissent par diverses complications jusqu’à ce qu’elle ait la brillante idée d’utiliser une épingle à nourrisse pour le faire tenir. Les illustrations joyeuses soulignent les personnalités de chacune des soeurs et constituent un accompagnement parfait pour l’histoire. Aux EAU, où le voile n’est pas obligatoire pour les femmes, le livre peut être lu comme une amusante introduction pour les filles à un vêtement qu’elles porteront peut-être plus tard, lorsqu’elles seront grandes. Cependant, les parents plus religieux qui considèrent que porter le voile est une obligation morale pour les femmes, peuvent l’utiliser pour induire les filles à se couvrir la tête depuis l’enfance.

Le sujet du troisième livre est une tradition religieuse modifiée de façon créative sans perdre son esprit. Pourqoui pas ?, de Taghreed Najjar et Hasan Manasrah, publié en Jordanie par Al Salwa, retourne à un village palestinien dans les années trente. Il raconte l’histoire pittoresque d’une fille qui prend en charge la tâche typiquement masculine de son père, tombé malade : jouer du tambour pour réveiller les habitants du village pour le repas de l’aube lors du Ramadan. Elle n’a pas peur de marcher seule dans l’obscurité car un chien l’accompagne et à la fin d’autres enfants se joignent à elle, chacun avec son propre instrument musical et ensemble ils amènent la joie dans tout le village. Le livre présente des filles qui ne se limitent pas aux rôles que l’on leur a assignés.

Les formes littéraires et artistiques traditionnelles peuvent se développer de façon créative pour constituer la base d’histoires modernes, ainsi que le démontrent les exemples suivants. La princesse opprimée, de Ragy Enayat et Helmi el Touni, publié en Égypte par Dar al Shourouk, raconte les graves problèmes d’oppression politique et la guerre dans un conte de fées inhabituellement littéraire sur une courageuse princesse qui résiste sans violence à un roi despotique et qui est incarcérée. Cette histoire aux multiples facettes est bien écrite, elle présente de jolies illustrations et elle est intéressante aussi bien pour les enfants que pour les adultes. Le livre illustré L’hitoire d’un rêve, de Nabiha Muhidly et Fadi Adila, publié par Dar el Hadaek, s’inspire d’une histoire qui fait partie des Mille et une nuits. Un homme pauvre de Bagdad rêve encore et encore d’un trésor caché au Caire. Lorsqu’il part en ville à sa recherche, la police le passe à tabac. L’officier lui dit que lui aussi rêve encore et encore d’un trésor caché à Bagdad, mais que ce serait une folie de quitter Le Caire seulement à cause d’un rêve stupide. L’homme pauvre retourne dans sa ville où il fait fortune. Dans l’histoire moderne, il s’agit d’un émigrant pauvre qui, en retournant chez lui, retrouve la confiance en soi, et avec elle l’énergie pour travailler à un avenir meilleur.

Bien sûr, dans la littérature arabe enfantine, il y a aussi des histoires modernes qui se déroulent dans des scénarios absolument actuels.

Dans Le vilain chat, d’Abir Taher et Maya Fidawi, publié en Jordanie par Dar al Yasmine, un chat turbulent choisit comme compagnon un vieil homme tranquille contre la volonté de celui-ci. Lorsque le vieil homme tente de se débarrasser du félin, l’animal revient à ses côtés encore et encore. Finalement, tous deux font un long voyage en voiture, en train et en bateau jusqu’au Pôle Nord, où l’homme envisage de laisser le chat pour toujours, mais à son arrivée il se rend compte qu’il ne peut pas abandonner son ami dans la glace et la neige, et ils retournent tous les deux à la maison guidés par le chat qui connaît le chemin.

Dans Alya et le trois chats, d’Amina Hachimi et Maya Fidawi, publié au Maroc par Yanbow al Kitab, trois chats vivent heureux avec un jeune couple actuel dans une maison traditionnelle marocaine, jusqu’à ce que les chats constatent que des événements inquiétants se produisent. Le ventre de la femme grandit de plus en plus. Ensuite, du jour au lendemain, la femme part de la maison avec son mari pour revenir au bout de quelques jours, à nouveau mince mais avec une étrange créature qu’elle emmène avec elle partout. Qui est cet intrus ? Le couple continuera-t-il à aimer ses chats ?

Dans Mon nouvel ami, de Walid Taher, publié en Égypte par Dar al Chourouk, un garçon d’une ville égyptienne revient chez lui à vélo la nuit après avoir visité son grand-père. Le garçon voit la lune dans chaque rue et, en arrivant à sa destination, la lune l’attend déjà au-dessus de la maison de ses parents. Heureux, il arrive à la conclusion que la lune le connaît et veut jouer avec lui. Son père lui explique qu’il n’en est pas ainsi et que l’on peut voir la lune depuis beaucoup d’endroits parce qu’elle se trouve très haut dans le ciel. Malgré tout, lorsque le petit se couche, il dit à la lune : « Bonne nuit, ma nouvelle amie ». Ce qui est intéressant dans ce conte, c’est que l’enfant suit ses propres idées, plutôt que les explications de ses parents.

Le marché de l’édition pour jeunes lecteurs est dirigé principalement aux enfants. La littérature de jeunesse est plutôt rare. Cependant, la situation est en train de changer peu à peu. La popularité de la traduction en arabe d’Harry Potter, de Joanne Rowling, publiée en Égypte par Nahdet Misr, semble avoir encouragé plusieurs auteurs arabes à écrire pour les jeunes. Le roman de science fiction Ajwan, de Noura al Noman, publié en Égypte par Nahdet Misr, raconte une aventure interstellaire dont on a fait une série de télévision de grand succès. Bon nombre d’auteurs arabes considèrent que les histoires d’amour sont taboues pour les jeunes lecteurs. Mais on retrouve une exception dans le joli livre illustré Haltabees, de Rania Zaghir et David Habchy, publié au Liban par Al Jayat al Saghir. Dans un langage simple mais poétique, il raconte l’histoire d’un amour non réciproque entre le timide extraterrestre Haltabees et une jeune fille moderne appelée Lamis. Les expressives illustrations multimédia sont basées sur des photographies de maisons libanaises et d’objets quotidiens.

L’utilisation des différentes langues

La situation linguistique dans le monde arabe est assez complexe, ce qui a des répercussions sur la publication de livres pour enfants. On peut distinguer trois variantes de l’arabe : les dialectes régionaux, qui s’utilisent pour la communication quotidienne ; l’arabe classique, qui est la langue du Coran ; et l’arabe moderne normalisé qu’emploient les médias et qui s’enseigne à l’école, souvent dans des cours plutôt arides qui se centrent uniquement sur la grammaire. L’arabe normalisé provient directement de l’arabe classique. Comparé au dialecte, les différences sont bien plus grandes. Deux pays lointains entre eux peuvent avoir des dialectes mutuellement incompréhensibles. Par contre, l’arabe classique est essentiellement le même pour tout le monde arabe et, donc, il agit comme lien unificateur entre tous les Arabes.

Cependant, entre l’arabe normalisé et les dialectes, il n’existe pas une division claire, puisque la plupart des parlants passent constamment d’un style à l’autre. Ces dernières années, on observe des influences entre les dialectes et les langues étrangères sur l’arabe normalisé écrit qui peuvent à la longue entraver la communication dans le monde arabe et que certains considèrent comme une menace contre la pureté de la langue, la langue vénérée du Coran. Tandis que les dialectes peuvent être utilisés dans la littérature pour adultes, leur utilisation n’est pas permise dans les livres pour enfants. Ces derniers sont en général écrits en arabe normalisé, à l’exception de certaines expériences avec les mots, comme un livre amusant, Une nouvelle mère, de Samah Idris et Yasmina Taan, publié au Liban par Dar al Adab.

L’arabe n’est pas la seule langue de la littérature pour enfants dans le monde arabe. Étant donné que l’élite aisée éduque souvent ses enfants dans le bilinguisme, il y a de plus en plus de demande de littérature en langue étrangère. Certaines maisons d’édition offrent déjà des livres pour enfants dans d’autres langues, la plupart en anglais et en français. Ils sont souvent écrits par des auteurs locaux et leurs sujets proviennent de la culture arabe traditionnelle. Avec leur lecture, les enfants peuvent acquérir des connaissances en langues étrangères sans être exposés à leurs cultures. Ces livres peuvent servir à tranquilliser les parents, qui craignent une influence de l’extérieur excessive. Par conséquent, il est curieux que la littérature dans d’autres langues puisse être un moyen de maintenir la culture arabe vivante, du moins dans un certain segment de la société.

Cependant, l’intérêt pour les langues étrangères peut aller trop loin. Un nombre de plus en plus grand de jeunes arabes parlent avec fluidité l’anglais ou le français, mais ils ne savent pas parler l’arabe correctement. Il est fondamental de continuer à publier de la littérature enfantine en arabe pour éviter que les jeunes ne s’éloignent de leur langue. Pour Sheikha Bodour al Qasimi, membre d’une des familles gouvernantes des EAU, c’est là la principale raison qui l’a conduite à fonder la maison d’édition Kalimat, spécialisée dans la littérature enfantine aussi bien d’auteurs arabes, que de traductions d’écrivains internationaux.

La littérature arabe pour enfants est très importante pour le développement de la société arabe et, étant donnée la globalisation, elle est essentielle pour maintenir vivantes la langue et la culture arabes. Ceci explique qu’elle reçoive plus d’attention dans le monde arabe. La croissante demande de textes de qualité, d’illustrations expressives et de sujets intéressants pour les enfants démontre que, maintenant, on tient compte des enfants en tant que lecteurs. Aujourd’hui, il existe plus de récits qui offrent une vision du monde actuel, même si les auteurs ayant une perspective principalement conservatrice continuent à prédominer. Parfois, les sujets traditionnels de la littérature sont utilisés de façon productive pour transmettre de nouvelles idées et les histoires actuelles sont aussi racontées dans des scénarios propres de nos jours. Le répertoire de livres excellents pour enfants indique que l’on peut s’attendre à ce qu’il y ait de plus en plus d’ouvrages de grande qualité artistique et littéraire. Jusqu’ici, seulement quelques uns ont été traduits dans d’autres langues. L’heure est arrivée de changer les choses et d’offrir aux enfants européens un échantillon de la culture arabe actuelle.