Les regards croisés d’Amina Mourid, Claire Trichot et Zoubeir Ben Bouchta sur le territoire, les droits sociaux et la culture, pour explorer le hors-champ de la ville marocaine

Trois activistes. Trois voix étroitement liées à la réalité culturelle et sociale de Tanger. Il s’agit de l’entrepreneure culturelle et urbaniste Amina Mourid, cofondatrice du projet culturel Think Tanger ; du dramaturge Zoubeir Ben Bouchta, metteur en scène et fondateur du Théâtre Riad Sultan ; et de l’activiste Claire Trichot, présidente de l’association 100 % Mamans. Tous trois ont participé à la table ronde Tanger, la ville vivante, la ville blessée, organisée par le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB) en collaboration avec l’Institut Européen de la Méditerranée (IEMed).
Cette rencontre, qui s’inscrit dans une programmation plus large du projet Maroc : une cartographie contemporaine, a permis à Mourid, Trichot et Ben Bouchta de partager leur vision des transformations de leur ville, marquée à la fois par le mythe du Tanger international et par d’importantes fractures urbaines et sociales. Cette étape constitue la première d’un cycle qui, dans les mois à venir, se rendra dans trois autres villes et territoires marocains afin de repenser le Maroc contemporain à travers une réflexion sur les liens historiques, culturels et humains qui unissent les deux rives de la Méditerranée.
En prélude au débat public, animé par l’écrivain Youssef El Maimouni, les trois activistes ont pu échanger avec des représentants de la société civile catalane, parmi lesquels Francesco Campolo, de R-Evolución ; Najat Bensar, de l’Association Ibn Rochd ; Dolors Camats, de la Fondation Catalunya-Europa ; Laia Gómez, de Mirada Rumiant ; Enric Canet, du Casal dels Infants del Raval ; ou encore Laila Khalil, de la Fondation Ibn Battuta. Cet espace horizontal, à huis clos, s’est révélé une occasion privilégiée de tisser des liens entre organisations et de partager expériences et défis communs.
Une fois les micros ouverts et la salle Mirador du CCCB remplie, El Maimouni a lancé le débat en citant l’historien et urbaniste Mohammed Métalsi : « Nombreux sont ceux qui ont écrit sur la ville de Tanger, mais rares sont ceux qui se sont consacrés à l’étude de son histoire et à l’amélioration des conditions de vie de ses habitants. »

En écho au titre de la rencontre, tous s’accordaient à voir en Tanger une ville vivante, mais divergeaient quant à sa blessure. Pour Amina Mourid, il s’agit plutôt d’« une ville fragile qui traverse des transformations exceptionnelles », dont la croissance rapide complique le maintien d’un équilibre face aux défis contemporains. Pour Claire Trichot, Tanger est « une ville fracturée mais transgressive », menacée par le risque d’écraser les plus vulnérables. Zoubeir Ben Bouchta, quant à lui, reconnaît la blessure de la ville, tout en refusant l’idée qu’elle soit vaincue : grâce à sa capacité à renaître sans cesse de ses cendres, « comme un phénix ».
Le Tanger des cartes postales est une ville exotisée et cosmopolite, façonnée par un imaginaire largement européen. On y voit les ruelles blanches de la médina descendant vers le port et la baie, les cafés et hôtels de l’époque internationale où se croisaient voyageurs, diplomates et artistes, ainsi que des marchés animés. Les portraits orientalistes, les chameaux, les terrasses ouvertes sur le détroit de Gibraltar et l’architecture coloniale y abondent.
Depuis Barcelone, depuis un point de vue privilégié, nous avons eu l’occasion d’apercevoir d’autres Tanger. Celles que l’on ne trouve jamais dans les boutiques de souvenirs près de la Kasbah. Celles qui n’apparaissent ni sur les cartes ni sur les cartes postales. Voici quelques-unes des plus belles images floues d’une ville en pleine transformation.
CARTE POSTALE 1: LA ZONE INTERNATIONALE
En 1923 fut instauré un régime politique et administratif particulier : la Zone internationale de Tanger (1923-1956). Ce territoire, administré conjointement par plusieurs puissances européennes — notamment la France, l’Espagne et le Royaume-Uni — visait à garantir le contrôle stratégique du détroit de Gibraltar et à préserver l’équilibre des puissances dans la région. Cette administration partagée transforma Tanger en une enclave singulière, marquée par la liberté, des lois permissives et une fiscalité avantageuse qui attirèrent criminels, espions, écrivains et personnages de tous horizons.
« La situation géographique de Tanger a façonné son destin », souligne Ben Bouchta. Une ville qui ne peut être comprise sans son passé. « Après la période internationale, elle est devenue nationale », rappelle-t-il, tandis qu’Amina Mourid ajoute qu’elle a ensuite été « marginalisée dans le nord du Maroc pour des raisons politiques jusqu’à la fin des années 1990 ». Les années d’excès et le refuge de la Beat Generation appartiennent désormais au passé, mais une réalité qui s’était déjà manifestée à cette époque demeure : la prolifération de cercles concentriques de précarité autour des privilèges d’une élite.
CARTE POSTALE 2: LE PORT DE LA MÉDITERRANÉE
Avec l’avènement du nouveau siècle, l’histoire prend un nouveau tournant. Tanger devient l’un des grands projets de la monarchie marocaine, avec l’ambition de la transformer en pôle économique majeur grâce à la création de Tanger Med, aujourd’hui principal hub logistique et portuaire du continent africain et l’un des plus importants de la Méditerranée. L’ouverture du port entraîne un développement industriel sans précédent et la construction de vastes infrastructures. La physionomie de la ville en est durablement transformée.

Au cours des dernières décennies, le succès économique et le développement de Tanger à grande échelle sont indéniables. La superficie urbaine a été multipliée par cinq et la population a triplé. Pourtant, cette croissance spectaculaire, largement tournée vers l’international, s’accompagne souvent d’une déconnexion avec les réalités sociales locales. « Un quart de siècle plus tard, nous ne savons toujours pas quelle direction politique nous voulons prendre », explique Mourid. « Heureusement, nous avons encore le temps de laisser notre empreinte sur le territoire, de saisir les espaces qui s’ouvrent à la réflexion et de décider ensemble du futur que nous souhaitons pour la ville de Tanger. »
— Amina Mourid
“ Nous avons encore le temps de laisser
notre empreinte sur le territoire et de
décider ensemble du futur que nous
voulons pour la ville de Tanger ”
CARTE POSTALE 3: LE LABYRINTHE DES CONTRADICTIONS
Même si Tanger peut aujourd’hui apparaître comme un foyer d’opportunités attirant des personnes de tout le pays, la migration transnationale demeure le premier choix de nombreux jeunes. Un récit indissociable de l’histoire de nombreuses familles marocaines. Malgré les importants progrès économiques et l’élargissement des droits sociaux, certaines choses ne changent pas. Chaque année, environ 300 000 enfants quittent l’école. Être mère célibataire reste une situation pénalisée par la loi. « Au Maroc, il existe encore des lois qui ne correspondent ni aux réalités sociales ni aux libertés individuelles des personnes », explique Claire Trichot, juriste spécialisée en droits humains. « Les contradictions sont immenses et poussent de nombreux jeunes à vivre pris entre la frustration et le désir d’être libres et de construire leurs rêves au-delà des frontières du pays », ajoute-t-elle.
Dans le domaine culturel également, les contradictions constituent une réalité tangible et quotidienne aux yeux du poète et dramaturge Zoubeir Ben Bouchta. Malgré une certaine « effervescence culturelle tangéroise », celle-ci reste « mal organisée et se développe sans véritable accompagnement de la part des institutions et des infrastructures culturelles de la ville ». « À Tanger, il n’existe pas de véritable public qui consomme régulièrement de la culture comme c’est le cas à Casablanca ou à Rabat », explique le fondateur du Théâtre Riad Sultan. C’est pourquoi il a voulu ouvrir une porte vers l’espoir : « J’ai imaginé ce théâtre comme un espace méditerranéen où le public puisse apprécier la culture et profiter de la rencontre et de la convivialité avec les artistes. »
— Zoubeir Ben Bouchta
“ J’ai imaginé ce théâtre comme un espace
méditerranéen où le public puisse apprécier
la culture et profiter de la rencontre et
de la convivialité avec les artistes ”
CARTE POSTALE 4: LA VILLE QUI N’APPARAÎT PAS SUR LES CARTES
Sur le plan urbanistique, Tanger fait face à des défis qui reflètent la rapidité et la profondeur de ses transformations. Pour Amina Mourid, comprendre la « géomorphologie » de la ville est essentiel afin que ses habitants puissent se réapproprier leur territoire, ce qui est loin d’être évident aujourd’hui. « Il est impossible de trouver une carte complète de Tanger », explique la cofondatrice de l’organisation culturelle Think Tanger. « Il n’existe que des cartes du centre-ville, alors que plus de 80 % de la ville ne correspond déjà plus au Tanger historique. » Il en va de même pour la toponymie urbaine, que Mourid décrit comme un « mille-feuille » où les noms de rues en français ou en espagnol se superposent aux noms marocains, ravivant ainsi la blessure coloniale.

À travers Think Tanger, elle encourage des recherches et des projets culturels visant à répondre aux complexités d’une ville en reconstruction permanente, où le bruit des chantiers semble ne jamais s’interrompre. Des initiatives comme Tanger, dos à la mer (« Tanger, tourné le dos à la mer ») cherchent à rendre visible ce Tanger ignoré par la cartographie — « qui n’est jamais neutre », souligne Mourid — et à mettre en valeur la ville qui s’est développée en tournant le dos au littoral.
CARTE POSTALE 5: LE PAYS DES AVANCÉES… ET DES RÉSERVES
Des transformations locales de Tanger à celles qui traversent le Maroc tout entier. Depuis le Printemps arabe de 2011, le pays connaît un processus d’ouverture et de renouvellement institutionnel qui a culminé avec l’adoption d’une nouvelle Constitution reconnaissant davantage de droits et modernisant l’État. Ces dernières années, plusieurs réformes ont été engagées afin d’harmoniser la législation et de progresser vers une société plus égalitaire. Plus juste.
« Au Maroc, d’importants progrès ont été accomplis en matière de droits des femmes, les mécanismes de lutte contre les violences de genre se sont consolidés et des politiques publiques de protection de l’enfance ont été mises en place », explique Claire Trichot, présidente de l’association 100 % Mamans, qui vit à Tanger depuis plus de vingt ans.
— Claire Trichot
“ Au Maroc, d’importants progrès ont été accomplis
en matière de droits des femmes,
de lutte contre les violences de genre
et de protection de l’enfance ”
Si les inégalités demeurent profondes, Trichot souligne des avancées importantes telles que la loi sur la protection sociale ou le fait que des sujets comme la migration des jeunes ou les violences de genre puissent désormais être débattus publiquement, alors qu’ils restaient largement tabous il y a encore peu de temps. La législation évolue au rythme d’une société qui réclame des changements dans un contexte de profonde mutation. Toutefois, les réformes se heurtent encore à d’importantes limites structurelles. « Il manque des ressources et, surtout, il manque la mise en œuvre concrète de nombreuses mesures », conclut-elle.
La grande question est désormais de savoir comment le Maroc accompagnera ces transformations et s’il saura répondre aux attentes d’une jeunesse courageuse, prête à rêver d’une vie au-delà des limites de la carte postale.