Un cinéma en mouvement : la résistance depuis les marges

David Rodríguez Seoane

Journaliste et membre de l’équipe éditoriale de QM


Alors que le monde audiovisuel se transforme à toute vitesse, une caravane de cinéastes ouvre depuis près de 20 ans des chemins alternatifs pour le cinéma réalisé par des femmes dans le monde arabe. La BWFC est une histoire de résistance depuis les marges.


Projet documentaire créatif en 2026. Photo d’archive fournie.

IEn ces temps troublés, où les images défilent à une vitesse vertigineuse sous le mantra du scroll infini; où les plateformes de streaming ont transformé à jamais notre manière de consommer les contenus audiovisuels; où l’irruption des nouveaux — ou peut-être déjà moins nouveaux — formats numériques a démocratisé, et peut-être individualisé, l’usage de la caméra; et où l’intelligence artificielle avance vers nous comme une locomotive incontrôlable, menaçant de faire exploser les fondements mêmes du septième art… on aperçoit au loin, dans le sud, une caravane de femmes cinéastes soulevant la poussière à l’horizon.

Il s’agit de la Between Women Filmmakers’ Caravan (BWFC), un projet aujourd’hui solidement établi après près de vingt années de parcours, devenu un espace nomade de résistance et de liberté créative. Son intention première n’était pas seulement de développer une initiative culturelle innovante, mais aussi de porter un engagement politique visant à promouvoir le cinéma réalisé par des femmes — dans le monde entier, certes, mais tout particulièrement dans les pays arabes.

Loin des grands festivals et des logiques industrielles dominantes, la BWFC propose un déplacement à la fois géographique et symbolique. Son objectif ne se limite pas à diffuser des œuvres réalisées par des femmes; il vise également à créer des circuits alternatifs de diffusion, de production et de formation permettant à de nouvelles voix d’émerger dans des contextes où les opportunités restent rares.

L’ORIGINE: UNE NÉCESSITÉ PARTAGÉE

La naissance de la Caravan répond à un constat clair: le manque d’espaces accessibles et durables permettant aux femmes cinéastes de montrer leur travail, en particulier dans des contextes comme le monde arabe, où les conditions de production et de circulation culturelle continuent de présenter d’importants défis et de nombreux plafonds de verre. Son propre nom évoque l’idée de déplacement, de circulation entre territoires, mais aussi celle d’une communauté itinérante.

Tout part d’une idée de la cinéaste égyptienne Amal Ramsis (Le Caire, 1972). En 2008, avec l’aide d’autres femmes, le moteur de la BWFC se met en marche pour la première fois au Caire — son point de départ. «Nous voulions déconstruire des structures qui n’étaient pas égalitaires. Tisser des réseaux d’échange directs entre femmes créatrices, sans avoir besoin de passer par le Nord. Nous cherchons toujours le Nord comme une boussole, mais nous pouvons aussi nous orienter vers d’autres directions», explique la réalisatrice égyptienne, en référence aux dynamiques de l’industrie cinématographique qui tendent à placer les pays privilégiés au centre tout en reléguant les autres à la périphérie.

À cette époque, il n’existait aucune initiative similaire dans le monde arabe. Il n’y avait ni plateforme ni festival de cinéma de femmes, réalisé par des femmes. Il existait certes des festivals sur les femmes, mais, comme le souligne Amal, «nous ne sommes pas des objets; nous sommes les créatrices de nos œuvres et de nos propres voix». Dans ce sens, Ramsis cite la Mostra Internacional de Films de Dones de Barcelona (MIFDB) comme un exemple inspirant ayant servi de modèle à la Caravan. D’ailleurs, deux films de sa sélection furent projetés lors de cette première édition inaugurale au Caire.

UNE GÉOGRAPHIE ÉTENDUE: DU MONDE ARABE À L’AMÉRIQUE LATINE

Bien que ses origines se situent en Égypte, la BWFC a progressivement tissé un réseau qui dépasse les frontières. Ses activités se sont déployées dans différents pays du monde arabe, mais aussi en Europe et en Amérique latine, configurant un espace transnational d’échange et de circulation des expériences. Dès ses débuts, la première route de la Caravan portait déjà une vision à long terme. Elle s’intitulait Caravane de cinéma arabo-ibéro-américain réalisé par des femmes. «Lorsque nous avons créé la Caravan, nous avons réalisé que les pays arabes et latino-américains partageaient beaucoup de choses en commun sur les plans économique et social; nous faisons face à des conflits similaires», explique la cinéaste égyptienne.

Cette dimension internationale ne répond pas à une logique d’expansion, mais fait partie du noyau conceptuel du projet. La Caravan est pensée comme un pont entre des contextes divers, où les cinéastes peuvent partager problématiques, stratégies et langages cinématographiques. Dans ce dialogue émergent à la fois les spécificités locales et des résonances communes, permettant une compréhension plus complexe des conditions dans lesquelles se construit le cinéma réalisé par des femmes.

Le lien avec l’Amérique latine est particulièrement significatif. Au-delà des différences culturelles et géographiques, il existe des parallèles évidents en matière d’inégalités structurelles, d’accès aux ressources et de luttes pour la représentation.

Projection de la BWFC à Oaxaca (Mexique) en 2014. Photo d’archive fournie.

AU-DELÀ DE LA DIFFUSION: FORMATION ET ACCOMPAGNEMENT

L’un des éléments qui distingue la Caravan est son engagement en faveur d’une approche globale. Contrairement à d’autres initiatives centrées exclusivement sur la diffusion, le projet place au cœur de son action la formation et l’accompagnement des nouvelles cinéastes. À travers des ateliers, des conseils et des processus de mentorat, il favorise l’émergence d’une nouvelle génération de réalisatrices qui acquièrent non seulement des outils techniques, mais s’intègrent également dans un réseau de soutien et de collaboration.

Cet accent mis sur la formation n’est pas anodin. Il répond à la conscience que les inégalités dans le domaine audiovisuel ne se limitent pas à l’accès à la diffusion, mais traversent toutes les étapes du processus créatif: de l’écriture à la production, en passant par le financement et la distribution. Intervenir à ces différents niveaux implique donc une stratégie à long terme visant à transformer l’écosystème dans son ensemble. «Tous nos ateliers sont gratuits. Nous soutenons avant tout les femmes qui ont du talent et qui veulent faire du cinéma, qui ont des idées mais ne disposent pas des ressources nécessaires», explique Ramsis, en référence au programme de formation Creative Documentary que la Caravan propose pendant une année entière, centré sur l’ensemble du processus de création cinématographique et se concluant par la production d’un court-métrage. «Rien qu’au Caire, nous recevons plus de 300 candidatures par an, dont nous ne sélectionnons que huit», ajoute-t-elle.

Dans ce sens, la Caravan propose un modèle de production qui s’éloigne des dynamiques compétitives traditionnelles pour privilégier des logiques plus collaboratives. Le partage des ressources, des connaissances et des contacts devient une manière de contrer les barrières structurelles tout en construisant des liens durables entre les participantes. Car, comme l’explique Amal Ramsis, «les femmes avec lesquelles nous travaillons donnent et reçoivent, elles apprennent, mais elles ont aussi beaucoup à offrir aux autres».

LA ROUTE DE LA CARAVAN: PASSÉ, PRÉSENT ET FUTUR

Depuis sa création en 2008, le projet a déjà parcouru un long chemin. En 2013, il devient le Festival international de cinéma réalisé par des femmes du Caire. Alors qu’il ne projetait que 15 films à ses débuts, il en présentait déjà 85 en 2018, répartis dans cinq salles de cinéma de la capitale égyptienne.

À partir de cette période, le festival s’est toutefois brusquement arrêté en raison du durcissement de la censure sous le gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi. Puis est arrivée la pandémie de COVID-19, mais même cela n’a pas suffi à arrêter l’avancée d’une caravane de femmes cinéastes habituées aux terrains rocailleux et à poursuivre leur route malgré les difficultés.

Les projections se sont poursuivies en ligne et, depuis l’année dernière, le projet est revenu dans l’espace physique grâce à une salle de cinéma du Caire où un film est projeté tous les deux mois de manière régulière, avec un accueil très positif du public.

Session de travail de la Caravan pendant la pandémie. Photo d’archive fournie.

Aujourd’hui, la Caravan est plus vivante que jamais et se déploie à travers de multiples ramifications. Des étapes sont déjà confirmées à Amsterdam et Bilbao (toutes deux en mai), à Grenade, au Liban ainsi que dans plusieurs villes du Delta du Nil et du nord de l’Égypte. Et ce ne seront pas les seules. Chaque année, vingt films d’une grande qualité, produits au cours des deux dernières années, sont sélectionnés, et les espaces qui les accueillent choisissent ceux qui correspondent le mieux à leur programmation.

Par ailleurs, la BWFC développe de nouvelles activités qui, en 2026, visent à se consolider après leur lancement lors de la précédente édition. Il s’agit d’espaces d’échange et d’apprentissage — peut-être l’alliage même dont provient le carburant qui pousse la Caravan toujours plus loin.

L’une de ces initiatives est le programme de conseil Between Filmmakers Lab, qui, pour la première fois, s’adresse également aux hommes. L’objectif est d’ouvrir des espaces de dialogue où des réalisateurs ayant des projets en phase d’écriture, de production ou de montage peuvent confronter leurs points de vue avec des spécialistes femmes afin d’intégrer une perspective de genre à leurs films. «Nous offrons un espace pour parler librement et débattre d’idées entre pairs», explique Ramsis. Trois appels à candidatures sont lancés chaque année dans le monde arabe, recevant environ 250 demandes. Seuls trois projets sont retenus. Jusqu’à présent, l’expérience menée avec de nombreux réalisateurs marocains, syriens et soudanais s’est révélée très positive. Le huitième appel à projets est déjà ouvert jusqu’au 5 juin.

La seconde initiative, également lancée il y a un an, est destinée aux lycées, écoles, universités, centres culturels et espaces de formation. Il s’agit du Programme Éducatif, conçu pour permettre aux enseignants et formateurs d’utiliser le cinéma comme complément pédagogique. Cette initiative comprend trois catalogues de films sélectionnés autour de trois thématiques: la Palestine, le genre et la résistance pour la terre. Tous les films, comme toujours, sont réalisés par des femmes. À ce jour, le catalogue consacré aux films palestiniens est le plus demandé, représentant 90 % des sollicitations.

UN CINÉMA EN MOUVEMENT: RÉSEAUX, COMMUNAUTÉ ET POLITIQUE

La Between Women Filmmakers’ Caravan a démontré une immense capacité à créer de la communauté. L’initiative a construit un tissu relationnel reliant des cinéastes issus de contextes différents, facilitant l’échange d’expériences et le soutien mutuel. Cette dimension communautaire possède également une portée politique. Dans un domaine comme l’audiovisuel, où les hiérarchies et les inégalités persistent, la création de réseaux horizontaux constitue une forme de résistance. Face à la logique de la compétition, la Caravan propose une éthique de la collaboration qui redéfinit les formes de production culturelle.

À l’approche de ses vingt ans de route, la Caravan continue d’avancer. Dans un monde où les images sont devenues un terrain de confrontation, des initiatives comme celle-ci nous rappellent que le cinéma peut être bien davantage qu’un simple divertissement. Depuis la collaboration, depuis les marges, et avec une volonté explicite de transformation sociale et culturelle. «Nous avons toujours voulu créer un lien entre femmes cinéastes; découvrir nos intérêts communs; voir le monde à travers leurs regards.»

Ce n’est pas seulement un projet sur le cinéma réalisé par des femmes. C’est une autre manière de faire du cinéma. Un cinéma en mouvement.