Ne nous leurrons pas. Si l’histoire est écrite par les hommes, les femmes la peuplent de toute leur présence, depuis les légendes les plus anciennes jusqu’à notre époque où elles réclament d’être des actrices visibles de la vie de leurs pays respectifs. Ce vaste espace baigné par la Méditerranée, qui va des antiques colonnes d’Hercule – l’actuel détroit de Gibraltar – où elle plonge dans l’Atlantique jusqu’aux rivages de l’Asie où ses prolongements portent d’autres noms, n’est pas seulement irrigué par cette mer emblématique. Il est aussi une terre de mythes où les hommes n’ont pas toujours tenu la première place. Après tout, ou plutôt avant tout, dans la mythologie grecque qui a forgé une part déterminante de l’imaginaire européen, Gaïa, la Terre, est l’origine. C’est elle, toute seule, qui enfante Ouranos, le Ciel, et aussi Pontos, le Flot, et les Montagnes. Elle s’accouple ensuite avec le premier pour donner naissance aux premières divinités, les Titans et les Titanides, les uns mâles et les autres femelles mais dont la puissance est égale. Dans le mythe grec, les hiérarchies n’adviennent que plus tard, dans le monde des hommes et non dans l’Olympe, quand Zeus demande à Prométhée de créer Pandora, la première femme, pour semer la zizanie parmi ces êtres inférieurs que sont les humains. Et si, dans l’Olympe même, les dieux s’imposent progressivement, il ne pourrait y avoir de vie sur terre ni dans les cieux sans les déesses.

Visitons maintenant quelques mythes plus anciens venant de la rive Sud, celui de la naissance de l’Egypte par exemple, ce pays de Ptah qui a enfanté l’un des Etats les plus anciens du monde. Isis, épouse d’Osiris et mère du dieu soleil Horos part à la quête des restes de son époux tué par Seth, le dieu de l’ombre. Son périple divin la situe à une place unique dans le panthéon égyptien, elle est mère des dieux, victorieuse des puissances de la nuit. Elle règne sur la mer, sur les fruits de la terre, sur les morts. Elle est le principe féminin universel et a fortement inspiré le panthéon hellénique où on la retrouve sous la forme de Déméter.
La Bible raconte elle aussi des histoires de femmes. Est-ce la marque de la Loi du Père qui s’impose dans le premier monothéisme comme il le fera dans les deux suivants ? Leur histoire est ici moins glorieuse que celles des mythologies païennes mais elle n’en est pas moins déterminante pour le devenir de l’espèce humaine. Il y a Lilith d’abord, qui aurait été la première femme d’Adam, avant Eve, et dont l’existence expliquerait les contradictions de la Genèse. La première version de la Création nous raconte en effet que « Dieu créa l’homme à son image […] Mâle et femelle furent créés à la fois » (1-27). Quelques versets plus loin (2-22), on nous dit en revanche que « L’Eternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme, et il la présentat à l’homme »[1]. Lilith, elle, ne se serait pas entendue avec Adam et se serait enfuie dans la Mer Rouge. Cette volonté d’indépendance l’a transformée en monstre dans le Talmud qui l’a démonisée. Eve aussi, on le sait, a voulu n’en faire qu’à sa tête. Mais Dieu le Père, érigé depuis en absolu des monothéismes, a chargé l’humanité tout entière d’expier le péché d’une femme ayant commis le crime de vouloir accéder à la connaissance.
Ne rendons pas, toutefois, le tableau plus obscur qu’il n’est dans les récits des révélations monothéistes. La Bible n’est pas absente de figures positives de femmes, à l’instar d’une Esther qui sauvat son peuple. Les Evangiles ne sont pas particulièrement misogynes, au contraire et, dans la geste prophétique musulmane, des figures comme la première épouse de Mohamed, Khadija, et la plus jeunes d’entre elles, Aïcha, nous donnent à voir des femmes d’autorité qui ont eu une influence décisive sur le devenir de la nouvelle religion.
Or, si les récits mythiques accordent une large place aux premières, l’histoire officielle n’a cessé de les invisibiliser, à l’exception de quelques figures ayant échappé aux oubliettes dans lesquelles les récits masculins les avaient enterrées
Arrêtons là pour les mondes divins et les récits de Création, pour séduisants qu’ils puissent être. Entrons dans notre modeste monde humain où, numériquement, mais numériquement seulement, femmes et hommes sont à peu près à égalité. Or, si les récits mythiques accordent une large place aux premières, l’histoire officielle n’a cessé de les invisibiliser, à l’exception de quelques figures ayant échappé aux oubliettes dans lesquelles les récits masculins les avaient enterrées. L’histoire officielle, en Méditerranée comme ailleurs, est celle des souverains, des guerres qu’ils mènent et des royaumes qu’ils édifient sur leurs victoires. Quand les femmes y apparaissent, c’est en arrière-plan, en élément de décor, et souvent dans des rôles peu glorieux d’intrigantes, de magiciennes ou d’odalisques, une sorte de dangereux repos du guerrier.
Et pourtant, quoiqu’on ait fait pour les occulter, elles sont présentes partout, et sans elles le monde n’existerait pas. Les récits officiels ne sont pas parvenus à recouvrir totalement les mémoires, elles persistent à ressortir de leurs tombeaux. L’historien, l’historienne en l’occurence – et ce n’est tout à fait un hasard – qui décide de relater la vie de quelques femmes célèbres du passé ancien ou récent se retrouve cependant face à une série d’écueils semblant à première vue infranchissables. Le premier, le plus rédhibitoire, est celui des sources. Pour la plupart de ces héroïnes, même les plus fameuses, mondialement connues, la documentation fiable est rare, voire à peu près inexistante. À moins qu’elle ne soit pas parvenue jusqu’à nous. On en est réduit à échafauder des conjectures à partir de bribes ramassées çà et là. Quelques mentions au détour d’un récit, une poignée de lignes dans les marges d’un texte, voilà ce qui est mis à notre disposition pour tenter d’explorer un vaste continent noir, celui de l’histoire des femmes sur les deux rives de la Méditerranée. C’est peut-être pour cela que des figures floues ayant réussi à surgir du silence sont devenues – pour beaucoup d’entre elles – d’immortelles héroïnes de romans dits historiques. De Didon, la fondatrice supposée de Carthage au début du premier millénaire avant Jésus-Christ, à la reine berbère Kahena qui conduisit à la fin du VIIe siècle la résistance à la conquête arabe, pour ne s’en tenir qu’à la rive Sud, on ne compte plus les ouvrages plus proches de la fiction que de la réalité qui leur sont consacrés. À défaut de pouvoir plonger dans les profondeurs du passé réel, c’est celles de l’imaginaire que ces femmes habitent. C’est ce qui a fait, souvent, qu’on ne les a pas oubliées. L’invention pure cohabite dans ces cas avec les fragments d’une histoire trouée d’inconnues.
On ne peut faire ici la liste des femmes ayant compté dans les pays bordant la mer à la fois commune et lieu de conflits, car cet article prendrait l’allure d’un dictionnaire tant elles ont été nombreuses. On peut tout au plus les classer en quelques catégories dans lesquelles elles ont été placées par les récits masculins : les héroïnes en général défaites par des pouvoirs toujours exercés par les hommes, les régentes ou les reines dont la caractéristique principale est d’avoir exercé une emprise néfaste sur leur parenté masculine, ou les femmes qui ont pu orienter certaines politiques grâce à l’influence qu’elles avaient sur leur fils ou leur époux.
Les typologies, toujours partielles et toujours orientées, oublient en général systématiquement les femmes sans nom ni généalogie, celles sans qui l’économie au sens étymologique du terme n’existerait simplement pas. Dans les sociétés traditionnelles, où la cellule familiale plurigénérationnelle était également une entité économique, elles ont de tous temps assuré, outre leur fonction reproductrice qui ne fut jamais prise en compte, des activités de production nécessaires à la vie du groupe : agricultrices, transformatrices des matières premières agricoles en denrées alimentaires, éleveuses du petit bétail, cuisinières, tisseuses ici, potières ailleurs, transmettant leurs savoirs à leurs filles, on n’en finirait pas ici non plus de faire la liste de leurs activités indispensables à la vie en société. Faire de l’histoire sociale, qui a acquis tardivement ses lettres de noblesse dans la discipline, c’est faire l’histoire des femmes si l’on veut être au plus près du réel des sociétés.
Mais revenons à notre classification sommaire des femmes dont le nom et l’action nous sont parvenus malgré les silences de l’histoire. Quand leur mémoire a traversé les siècles pour arriver jusqu’à nous, ce long voyage dans le temps a transformé la plupart d’entre elles en figures mythiques ou en archétypes. Quelques exemples donnent la mesure de ces opérations de transfiguration.
Sur les deux rives, les héroïnes finissent en général plutôt mal. La tragédie gecque a ouvert la voie à ces longs parcours martyrologiques avec des personnages comme Antigone. Didon s’immola quant à elle sur un bûcher. Sophonisbe se jeta du haut de la citadelle de Carthage pour échapper à la barbarie des Romains. La Kahena fut mortellement blessée dans sa dernière bataille contre l’envahisseur. Jeanne d’Arc finit brûlée vive pour avoir joué un rôle qui ne lui était pas dévolu, celui d’un chef de guerre à la tête de ses troupes.
Prenons maintenant quelques souveraines du Nord de la Méditerranée. En France, une Catherine de Médicis a longtemps été accusée par l’historiographie masculine d’avoir fomenté en 1572 le fameux massacre de la Saint Barthélémy durant lequel furent occis des milliers de protestants. Tout a concouru pour en faire un prototype de femme mauvaise : Italienne donc étrangère, issue d’une famille florentine célèbre entre autres pour son utilisation supposée du poison en politique, mère d’un roi faible et mentalement dérangé, elle faillit dit la doxa mener la France au chaos. Moins nocives peut-être, les régentes Marie de Médicis mère de Louis XIII et l’Espagnole Anne d’Autriche mère de Louis XIV sont également décrites négativement par une historiographie longtemps dominante. Un peu plus d’un siècle plus tard, encore une étrangère, l’Autrichienne Marie Antoinette répondit par un mépris coupable aux revendications du bon peuple français.
Plus à l’Est, aux confins de l’Europe et de l’Asie, la condition féminine dans l’empire ottoman a excité tous les fantasmes, et l’orientalisme qui a triomphé en art et en littérature dans l’Europe occidentale à partir du XVIIIe siècle a confiné les femmes de l’une des cours les plus importantes de l’époque moderne dans cette région du monde en odalisques, habitantes frustrées des harems impériaux, eux-même lieux des plus sordides intrigues, ou en sultanes à la cruauté froide mise au service des ambitions de leurs rejetons mâles. Certes, nombre de mythes s’alimentent partiellement à la source de la réalité, mais ils tordent cette dernière de façon à la faire correspondre à l’image que leur époque entend donner aux personnages qu’ils mettent en scène. Et si l’on peut tirer un enseignement des quelques cas évoqués ici, c’est que les femmes, quand elles ne se sacrifient pas pour une cause qui les dépasse, sont le plus souvent causes de désordres quand elles font preuve d’ambitions dépassant les rôles qu’on leur a assignés.
Mais l’histoire est aussi une discipline géographiquement située et l’on ne regarde pas les personnages qui la peuplent selon qu’on est d’un côté ou de l’autre de la mer. Si, en Espagne, Isabelle la catholique est célébrée pour avoir achevé l’unification du royaume en 1492 en la débarrassant de son dernier bastion arabe, le royaume nasride de Grenade, elle n’a pas bonne presse chez les Arabes définitivement chassés d’Al Andalous, et encore moins chez les juifs pour les avoir expulsés avec une extrême violence d’une terre qui était la leur depuis des siècles.
Le constat qui s’impose en tous cas quand on lit et les mythes et l’histoire est celui de l’omniprésence des femmes dans l’espace public de tous les pays de la Méditerranée. Nous n’en avons cité ici que quelques unes. Cela suffit cependant à esquisser des pistes menant à une autre lecture de l’histoire.
Une première évidence saute aux yeux : quelles que soient les épopées mythiques et les légendes que l’on visite, quelle que soit la période historique que l’on considère, les femmes sont loin d’être de simples spectatrices d’une histoire qui se serait faite sans elles. Elles en sont d’incontournables actrices et ont dans bien des cas transgressé les rôles dans lesquels le patriarcat, solidement implanté en Méditerranée, a voulu les confiner. Guerrières, souveraines, personnages de l’ombre, passées maîtresses dans l’art de la ruse quand on ne leur laissait pas d’autre arme pour agir, elles ont contribué dans une large mesure à écrire ces histoires, leurs épisodes glorieux comme leurs moments sombres.
Se pose alors une question à laquelle une étude plus approfondie de cette présence historique féminine pourrait peut-être répondre, encore que ce ne soit pas sûr, comme on va le voir. Les femmes agissent-elles différemment des hommes quand elles font de la politique et quand elles ont du pouvoir ? Y a-t-il une façon féminine de considérer la chose publique et d’agir sur elle ? Autrement dit, les mythes méditerranéens et l’histoire des peuples de ce vaste ensemble peuvent-ils être repensés à partir d’une perspective de genre ? Une telle perspective bouleverserait-elle radicalement le regard que l’on a porté jusqu’ici sur cette région ?
On a souvent dit que les femmes donnent la vie et ne peuvent donc pas être des agents de la mort. On a dit aussi, et l’histoire le confirme, que les guerres sont des affaires d’hommes et que les épopées qui en font le récit magnifié sont des odes à la virilité. Le pouvoir, tel qu’il a été exercé et raconté serait donc d’essence virile et ne comporterait pas de dimension féminine. Dans ce cas, les femmes ayant occupé des positions de pouvoir sont-elles viriles ? Il faut en général répondre par oui à cette question. Dans les exemples que nous avons donnés se dégagent en fait deux types de femmes. Les premières sont celles qui font de la politique à partir du gynécée – que ce soit le harem ou l’alcôve – et qui transgressent les espaces qui sont théoriquement les leurs sans trop déroger à l’image que la société patriarcale se fait d’elles. Les secondes sont celles qui se transmuent en hommes et en adoptent le déguisement pour agir, telles La Kahena ou Jeanne d’Arc qui ont revêtu l’habit masculin et ont porté les armes. Parce que, malgré l’importance de leur présence, les femmes ont toujours été minoritaires dans les sphères du pouvoir, elles se sont conformées au modèle masculin quand elles accédaient exceptionnellement aux charges les plus hautes. Jusqu’à l’époque contemporaine, les femmes n’ont pas dérogé à cette règle.
Si, en parcourant les rues de leurs villes, ils voyaient s’afficher sur les plaques des noms de femmes au lieu de la monotone litanie des monarques, des généraux et des politiciens, ils jetteraient un oeil différent sur celles qu’ils côtoient tous les jours en trouvant normal qu’elles ne soient pas leurs égales.
Une autre question se pose alors. Si le pouvoir était partagé à égalité entre femmes et hommes ou, plus improbable, si les première devenaient majoritaires dans son exercice, changerait-il de visage et obéirait-il à d’autres paradigmes ? Autrement dit encore, la femme deviendra-t-elle « un homme comme un autre » quand elle cessera d’être opprimée, ou révèlera-t-elle autre chose qui pourrait changer ce monde dans lequel nous vivons, qui est toujours celui des hommes puisque domine encore leur façon exclusive de le percevoir et d’agir sur lui ? Il est en fait impossible de répondre à une telle question dans la mesure où l’on ne peut s’appuyer sur aucune donnée d’expérience pour en vérifier la pertinence. Il faut pour l’heure se contenter de la poser.
Ce que l’on peut dire en guise d’épilogue, c’est qu’au vu d’une histoire que je me suis ici contentée ici d’esquisser, les femmes doivent enfin trouver leur place dans les récits historiques proposés aux citoyens des pays de la Méditerranée. Pour ce faire, c’est une révolution qu’il convient de mener, dans l’enseignement d’abord mais pas seulement. Si les enfants étudiaient à l’école la place réelle des femmes dans le passé et le présent de leurs sociétés, bien des stéréotypes seraient pulvérisés. Si, en parcourant les rues de leurs villes, ils voyaient s’afficher sur les plaques des noms de femmes au lieu de la monotone litanie des monarques, des généraux et des politiciens, ils jetteraient un oeil différent sur celles qu’ils côtoient tous les jours en trouvant normal qu’elles ne soient pas leurs égales. Certains Etats ont commencé le travail et féminisent timidement mais sûrement les espaces publics. D’autres s’y refusent ou, pire peut-être, n’y pensent même pas tant les hommes qui les gouvernent sont convaincus du caractère naturel des rôles sociaux qu’ils occupent et des monopoles qu’ils s’octroient. Il faut que tout change, non pas pour que rien ne change comme l’espérait le héros du roman Le Guépard, mais afin que tout change enfin, pour le mieux probablement dans la mesure où toute domination exerce un effet dévastateur non seulement sur les dominées mais sur les dominants eux-mêmes.
[1] La Bible, traduction du rabbinat français. Editions Colbo, Paris 1989. Cette traduction est désormais remise en question par nombre de spécialistes qui la considèrent comme une erreur. La version exacte du verset en hébreu serait en effet « le côté ». Eve aurait ainsi été créée sur le côté de l’homme.