Méditerranée. Entre mythes, récits et rêves

Thierry Fabre

Fondateur des Rencontres d’Averroès, à Marseille. Essayiste, critique et commissaire d’expositions.

« Qu’est-ce qu’un mythe ? Une force qui fait sillage. D’où vient cette force ? D’un rêve partagé. »


Régis Debray


Il est des mythes qui parlent de Nous, qui parlent en Nous. Ainsi d’Europe, ce mythe qui a donné son nom et son visage à notre continent. C’est depuis Sidon, l’actuelle Saïda au Liban, que la belle Europe, fille d’Agénor, a été enlevée par Zeus, transformé en un taureau ailé. Cela nous raconte au moins, depuis le mythe de ses origines, que l’Europe a son destin lié à celui de la Méditerranée. Pourquoi a-t-elle si souvent tendance à l’oublier, à dénier, voire à renier ses origines, à masquer sa provenance ?

La Méditerranée n’est pas l’Europe ; elle ne dispose pas d’un mythe propre pour raconter ses origines. Ce sont des récits et des rêves qui fabriquent sans doute ses mythes fondateurs. Elle se tisse au fil de nos songes et ne trouve sa consistance, et peut-être même son existence, qu’à travers toutes ces histoires que l’on se raconte. Il était une fois, ou mieux, plusieurs fois la Méditerranée…

Le temps des mythologies se conjugue et s’entrelace au temps des récits et au temps des rêves de la Méditerranée.

Le temps des mythologies

Elles se racontent volontiers au pluriel, mais le monde méditerranéen a cette singularité, dans le temps long de l’histoire, d’être la place de l’Un, à travers ses trois monothéismes qui façonnent les appartenances. Judaïsme, christianisme et islam dessinent leur propre territoire et érigent volontiers des identités exclusives qui séparent bien plus qu’elles ne réunissent. Les pratiques traversent néanmoins les dogmes et les hommes sont souvent bien plus intelligents que les principes qui veulent les opposer. Ils savent traverser les frontières dessinées par ces grandes verticalités religieuses de l’Un, qui tentent de bâtir le mythe de leur toute-puissance.

C’est au-delà, ou mieux en deçà des dogmes que se jouent les appartenances multiples des sociétés méditerranéennes. Ainsi en va-t-il des « Lieux saints partagés », étudiés par Dionigi Albera[1] et montrés, avec Manoël Pénicaud, dans une série d’expositions éloquentes commencées au Mucem, à Marseille.

Les frontières religieuses, toujours là, présentes dans leur épaisseur anthropologique, sont débordées et traversées par nombre de pratiques de dévotions, de lieux de pèlerinages communs qui, par le bas, écornent ou renversent les mythes bien établis de mondes séparés, entre juifs, chrétiens et musulmans.

La Méditerranée n’est pas l’Europe ; elle ne dispose pas d’un mythe propre pour raconter ses origines. Ce sont des récits et des rêves qui fabriquent sans doute ses mythes fondateurs

Le monde méditerranéen est en effet composite et l’une de ses réalités profondes est sans doute qu’il y a toujours de l’Autre en Méditerranée – figures de l’altérité qui composent et recomposent des identités singulières.

Reste que les monothéismes gardent une profonde emprise ; ils rythment les appartenances au long cours et tracent des généalogies spécifiques. Être juif, chrétien ou musulman, en Méditerranée, n’est pas un simple mythe. C’est un référent fondateur auquel il est difficile d’échapper, surtout en temps de conflits, où l’on se réfugie dans sa « communauté ». Le désenchantement du monde, la sécularisation ou la laïcisation, selon la façon de les nommer, sont loin d’avoir aboli les appartenances religieuses, définies par chacun des monothéismes. Impossible d’échapper à leur empire, lorsqu’on tente de penser la Méditerranée au XXIe siècle. Ils restent structurants, dans les mythologies personnelles, et notamment familiales.

Mais ils n’occupent pas pour autant la totalité du champ symbolique. Les mythes antiques demeurent, eux aussi, selon les généalogies historiques et culturelles singulières. Mythes grecs et latins, pour certains, en particulier les européens, mythes de l’Égypte pharaonique qui sont toujours actuels, pour d’autres, comme ceux du monde hittite, légendes babyloniennes d’Enkidu ou de Gilgamesh, légendes des « peuples de la mer », du monde araméen ou de Carthage qui peuplent toujours les mosaïques de nos imaginaires.

Le temps long est bien celui du mythe et il ne saurait être aboli par le seul crépitement de l’actualité, éphémère et passagère. Comme l’observe finement Roland Barthes dans ses Mythologies : « Le mythe a pour charge de fonder une intuition historique en nature, une contingence en éternité ». Et il ajoute : « Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle, et pourtant datée, qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps.[2]»

L’archéologie de nos imaginaires méditerranéens repose sur des mythes fondateurs. Il serait illusoire ou trompeur de vouloir oublier aujourd’hui, au nom de la modernité, cette strate lointaine qui nous constitue, qui nous fait être ce que nous sommes, dans le temps long de l’histoire.

Le temps des récits

Le temps des récits se conjugue volontiers au temps des mythologies dans l’avènement des profondeurs et à travers le long murmure des siècles. Mais il crépite autrement, échappe à une parole figée, codifiée par des dogmes religieux, des tables de la loi ou une mémoire instituée par des légendes.

C’est un autre temps qui affleure, dans notre monde méditerranéen, un temps de l’écriture et de la littérature, qui compose quelque chose comme une « identité narrative », pour reprendre cette belle notion chère au philosophe Paul Ricœur[3]. Ainsi, il ne s’agit pas d’une identité figée, dans le Même, dans des références ultimes au passé, mais dans la recherche d’une identité en devenir, qui se raconte, à plusieurs voix.

Il était une fois, ou plusieurs fois, la Méditerranée. Chacun peut ainsi composer sa bibliothèque imaginaire de la Méditerranée, les différents récits qui inspirent ses façons de voir la Méditerranée, de sentir ses pulsations, profondes, les rythmes et les plis qui nous font entrer dans son histoire, dans ses histoires.

Une Méditerranée par les textes prend forme et devient ainsi une « histoire effective ». Chacun peut égrener ou composer sa bibliothèque portative. Elle est ouverte, en devenir, et s’enrichit à chaque lecture nouvelle.

Le monde méditerranéen est en effet composite et l’une de ses réalités profondes est sans doute qu’il y a toujours de l’Autre en Méditerranée.

En voici un florilège, une sorte de « Bréviaire méditerranéen »[4], pour reprendre le titre du si beau livre de l’ami Predrag Matvejevitch, qui est une des pierres sur lesquelles peut se bâtir cette « identité narrative » de la Méditerranée, de ma Méditerranée. Voyage à travers sept textes, pour commencer, dans cette bibliothèque imaginaire de la Méditerranée, qui peut s’étendre à l’infini, comme jadis celle imaginée par Borges…

Albert Camus, Goliarda Sapienza, Federico Garcia Lorca, Alaa al Aswany, Stratis Tsirkas, Mathias Enard et Dominique Eddé. Sept facettes d’un prisme aux multiples réfractions, d’une mosaïque de textes, de récits, ouverte à l’infini de nos recherches, de nos attentes, de nos besoins d’histoires à raconter…

L’Exil d’Hélène de Camus est un texte décisif. Je l’ai découvert ou redécouvert, alors que j’étais étudiant au Caire. Sur une table du café Hourriya, à Bal el Louk, non loin du quartier où alors j’habitais, j’ai préféré faire l’école buissonnière et me plonger dans l’œuvre de Camus. La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée.

Dans ce texte de 1948, publié pour la première fois dans la revue Les Cahiers du Sud, dédicacé à son ami le poète René Char, Camus exprime sa quête des limites, de la mesure face à la démesure, et énonce sa vision fondatrice d’une pensée de midi, si nécessaire à notre temps, emporté par l’hubris.

Goliarda Sapienza prolonge, à sa façon, ce sens du tragique solaire à travers son texte magistral « L’Art de la joie », chronique tumultueuse, personnelle, familiale et politique d’une Italie en proie aux vertiges du fascisme. Elle maintient pourtant bien vive l’étincelle… Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure. (…) Raconte, Modesta, raconte.

Federico Garcia Lorca est tout autant une figure tragique, et pas seulement dans ses moments ultimes, assassiné par la police franquiste. Il a fait naître une ferveur profonde, un goût de la vie, avec son ami le musicien Manuel de Falla, à travers la renaissance du cante jondo, lors du concours organisé à l’Alhambra en 1922. Sa Théorie du duende permet de décrypter les mystères de la création. Chaque art possède naturellement un duende de forme et de genre distincts, mais tous rejoignent leurs racines en un point d’où jaillissent les sons noirs de Manuel Torres, matière ultime et fond commun incontrôlable qui font vibrer le bois, les sons, la toile et les vocables, ces sons noirs derrière lesquels fraternisent en une tendre intimité les volcans, les fourmis, les zéphyrs et la grande nuit qui serre autour de sa taille la Voie lactée.

Alaa al Aswany, dont j’ai eu jadis le plaisir d’être l’éditeur, a su raconter Le Caire, à sa façon, qui n’est pas celle de Naguib Mahfouz. « L’immeuble Yacoubian » met en récits tout un monde urbain, secret à qui ne sait pas être à l’écoute des murmures et des désirs qui se révèlent peu à peu… Cent mètres à peine séparent le passage Bahlar où habite Zaki Dessouki de son bureau de l’immeuble Yacoubian, mais il met, tous les matins, une heure à les franchir car il lui faut saluer ses amis de la rue : les marchands de chaussures et leurs commis des deux sexes, les garçons de café, le personnel du cinéma, les habitués du magasin de café brésilien. Zaki bey connaît par leur nom jusqu’aux concierges, cireurs de souliers, mendiants et agents de la circulation. Il échange avec eux salutations et nouvelles.

Stratis Tsirkas, Grec d’Alexandrie, raconte aussi la ville, les villes. Cités à la dérive de Méditerranée, à travers Jérusalem, Le Caire et Alexandrie, des années 1940, qu’il nous restitue. Il se fait l’écho d’une histoire lointaine et rend présent un monde oublié. Je ne connaissais pas bien Alexandrie et pourtant la Mère était née là, c’est là que le Père l’avait épousée ; de là, il l’avait emmenée, nouvelle mariée, à Kifissia. Mais qu’aurais-je pu voir en un mois, l’année dernière, à l’automne ? Pour connaître une telle ville, il m’aurait fallu des mois entiers et de nombreux jours de liberté. Errer sans but, prendre des rues dont on ne sait où elles mènent, faire des découvertes ; une cour intérieure avec des dalles bleues de Malte, le dessin d’une grille disloquée, une petite mosquée aux rayures jaunes et roses comme un maillot de football et, à côté, un arbre au tronc luisant, le feuillage plein de tourterelles. S’arrêter devant les vielles portes, lire les dates gravées sur la pierre ou le bois et rêver : cette maison-là n’a pas été touchée par le grand incendie, celle-ci a été construite l’année où la Mère est née…

Mathias Énard, notre contemporain, a su capter le flot de la violence qui a emporté la Méditerranée. D’une seule et longue phrase, il met en récits dans Zone ce monde en plein fracas. Ainsi la littérature donne corps à l’indicible et nous permet de nous retrouver, de ne plus seulement être emportés par l’indescriptible tumulte du monde tel qu’il va.

aujourd’hui 8 décembre je rêvasse assis entre deux villes mortes comme un touriste observe, au gré du paquebot qui le promène, la Méditerranée défiler sous ses yeux, interminable, bordée de rochers et de montagnes ces cairns signalant autant de tombes de fosses communes de charniers une nouvelle carte un autre réseau de traces de routes de voies ferrées de fleuves continuant à charrier des cadavres des restes des bribes des cris des ossements oubliés honorés anonymes ou consignés dans le grand rôle de l’histoire vil parchemin imitant vainement le marbre et qui ressemble au magazine à deux sous que mon voisin a bien plié pour pouvoir le lire sans effort,

Dominique Eddé, depuis Beyrouth, comme à partir de l’île de Sedef, au large d’Istanbul, a ce pouvoir visionnaire que donne la littérature, cet art de deviner ce qui vient, de pressentir le pire, en auscultant le régime autocratique syrien des Assad, dont elle prévoit la chute meurtrière. Kamal Jann est un livre aussi puissant qu’indispensable pour comprendre le désastre et tenter d’en sortir.

Sayf Eddine Jann est le pilier invisible des services de renseignement syriens. Il n’a pas de titre, pas de statut officiel. Mais il opère sur tous les fronts. Même le Chef en a peur. Il est chez lui à l’heure qu’il est. Il vient de s’assoupir dans le salon de sa maison de Mazzé. Les portes sont fermées, les rideaux tirés. Le silence n’est rompu que par le bas bruit continu de la climatisation. L’air est frais, mais immobile et lourd. Il sent. Il sent le manque d’air. C’est presque un meuble. Les canapés et les fauteuils de la pièce ont des bras de colosse. Ils sont immenses. Il faut être sûr, très sûr de soi, pour s’y asseoir pleinement.

Les quelques fragments assemblés des textes de ces écrivains composent une mosaïque de mon imaginaire méditerranéen, une mise en récits de ce monde que chacun peut reconstituer, à sa façon. Cette Méditerranée par les textes, cette bibliothèque imaginaire, pourrait également s’ouvrir et s’étendre à des films, à des musiques ou à des œuvres picturales qui nourrissent notre vision du monde méditerranéen, en plusieurs dimensions. Variations ouvertes, pas tout à fait sur un même thème, mais au moins autour d’un même monde, notre monde méditerranéen qui se nourrit volontiers de rêves…

Le temps des rêves

Le rêve est une puissance imaginante dans l’histoire. Il inspire, attire et nous aimante, de l’intérieur. Victor Hugo, dans Le promontoire du songe[5], a bien montré sa force singulière. Nous vivons de questions faites au monde imaginaire. (…) Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Et il ajoute : Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L’habitation du songe est une faculté de l’homme. L’empyrée, l’élysée, l’éden, le portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de lumière debout sur les entablements d’azur, le surnaturel, le surhumain, c’est là la contemplation préférée. L’homme est chez lui dans les nuées.

Le rêve méditerranéen n’a pas la profondeur d’un mythe, la même épaisseur de temps, à moins d’être confondu aux rêves d’empires, tel celui d’Alexandre qui s’est étendu bien au-delà de la Méditerranée, ou le Mare Nostrum de l’empire romain, qui fut un rêve unilatéral. Quant à l’empire ottoman, il n’a pas ou peu rêvé la Méditerranée, malgré Piri Reis et l’ampleur de ses conquêtes.

Le rêve méditerranéen, comme l’a montré l’historien Émile Temime[6], semble assez récent. Les Saint-Simoniens, au XIXe siècle, en sont les principaux artisans. « Système de la Méditerranée », comme le rêve Michel Chevallier, dès 1832, qui est un système de transport susceptible de relier le rail et la vapeur.

La première des conditions est que ce ne soit plus un rêve unilatéral, un simple rêve européen qui s’imagine toujours pouvoir donner forme à « son » Sud.

« Lit nuptial entre l’Orient et l’Occident », Prosper Enfantin et Émile Barrault imaginent une nouvelle alliance entre ces mondes séparés et leurs tentatives furent parfois fructueuses, comme le percement du Canal de Suez par Ferdinand de Lesseps, disciple des Saint-Simoniens. Mais les conquêtes coloniales aboliront le rêve méditerranéen des Saint-Simoniens, comme lieu de possibles retrouvailles.

Les Noucentistes catalans dessineront aussi, à leur façon, leur propre rêve méditerranéen, dans une forme plus classique, d’inspiration grecque et latine[7]. Antoni Gaudí, comme nous le rappelle Juan Goytisolo[8], esquisse les formes possibles d’un rêve architectural méditerranéen, plus syncrétique, dont la Pedrera, la Sagrada Familia ou le Parc Guëll, sont de magistrales expressions.

Les intellectuels des années 1930 vont tenter de faire resurgir ou renaître ce rêve méditerranéen. À travers des revues telles que Les Cahiers du Sud, à Marseille, de Jean Ballard et de Gabriel Audisio, Mirages et Les Cahiers de Barbarie, à Tunis, avec Armand Guibert, et divers groupes et collectifs qui rêvent de mettre fin au « conflit spirituel » qui oppose l’Orient et l’Occident. « L’homme méditerranéen doit trouver sa plénitude dans la conjonction des cultures, des diverses civilisations », plaide Gabriel Audisio, qui influence le jeune Albert Camus, à Alger, comme le philosophe et écrivain Jean Grenier, à travers ses « Inspirations méditerranéennes », alors que Paul Valéry préside à Nice le CUM, Centre universitaire méditerranéen, fondé en 1933, et qu’il se propose de faire de la Méditerranée « une machine à faire de la civilisation[9]».

Ces intellectuels des années 1930, le plus souvent francophones, vont chercher à bâtir des ponts, à esquisser des retrouvailles ou de possibles alliages entre cultures et civilisations, dont la Méditerranée est l’épicentre. Mais la montée en puissance des fascismes, les profondes inégalités de la situation coloniale, le grand fracas de la Seconde Guerre mondiale, suivie par les vifs combats pour la décolonisation vont mettre un terme à cette Arche, expression d’un rêve méditerranéen.

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Et aujourd’hui ? Qu’en est-il d’un possible rêve méditerranéen ? À quelles conditions pourrait-il se réinventer et devenir un rêve partagé ?

La première des conditions est que ce ne soit plus un rêve unilatéral, un simple rêve européen qui s’imagine toujours pouvoir donner forme à « son » Sud. Rêve d’une Europe citadelle, prisonnière d’elle-même, enfermée dans ses haines et ses peurs.

Un rêve méditerranéen, du XXIe siècle, ne peut se dessiner qu’à partir d’une écriture de l’histoire, à parts égales, entre les rives de la Méditerranée, en suivant une « politique de l’esprit qui ne vise pas à ordonner à des fins européennes le reste du monde », comme le soulignait l’intellectuel allemand Wolf Lepenies[10], dans ses leçons au Collège de France.

Fin de partie pour toute vision verticale, descendante ou unilatérale de la Méditerranée, définie bien trop souvent comme une simple « périphérie de l’Europe », la Méditerranée est un monde à part entière, qui suit son propre rythme, qui a son propre souffle et qui esquisse son propre horizon historique ; son dessein s’inscrit dans un cercle ouvert sur l’ailleurs, qui jamais ne se referme sur lui-même…

Un rêve méditerranéen qui, contrairement aux discours des spécialistes de realpolitik, n’est pas le fantasme d’un monde enfin réconcilié, pas plus qu’un leurre né d’un dialogue factice entre cultures et civilisations[11].

Un rêve méditerranéen, du XXIe siècle, qui regarde bien en face le tragique et les cauchemars de notre temps, à commencer par le génocide en cours, en Palestine, les dynamiques de guerres et de confrontations de tous ordres, qui sont devant nos yeux, sans jamais oublier cette « mort Méditerranée » qui fait de notre mer commune un nouveau cimetière marin pour les migrants.

Un rêve méditerranéen, qui justement n’est pas dans le consentement au désastre, actuel. Il se déploie, au contraire, comme une force imaginante, comme un art de dessiner des traits d’union, entre les sociétés méditerranéennes, bien plus connectées entre elles qu’on ne le soupçonne.

Un rêve méditerranéen, fait de désenclavement et de connectivités, qui ne soit pas seulement une route du monde, pour les navires et les échanges marchands, mais entre les femmes et les hommes de ce monde, qui ont tant à apprendre les uns des autres.

Comme l’a si justement écrit Jean Giono, dans un texte lumineux[12] : « Ce n’est pas par-dessus cette mer que les échanges se sont faits, c’est à l’aide de cette mer. Mettez à la place un continent et rien de la Grèce n’aurait passé en Arabie, rien de l’Arabie n’aurait passé en Espagne, rien de l’Orient n’aurait passé en Provence, rien de Rome à Tunis. Mais sur cette eau, depuis des millénaires, les meurtres et l’amour s’échangent et un ordre spécifiquement méditerranéen s’établit ».

Un rêve méditerranéen, qui sait donner toute sa place aux jeunes générations, largement majoritaires sur les rives Sud et Est de la Méditerranée, et qui n’en peuvent plus de l’immobilisme politique autoritaire et du statu quo social qui leur est imposé.

Un rêve méditerranéen, qui sait vivre pleinement avec le tragique et défier les gouffres, pour ne jamais sombrer dans les cauchemars qui sont devant nous.

Un rêve méditerranéen, enfin partagé, en ce qu’il sait inventer l’avenir, refuser le retour ou la revanche des empires, qui cherchent à imposer la grammaire réductrice de leurs forces, et donc à ne jamais renoncer au goût de la liberté.

Un rêve méditerranéen, qui inspire et qui dessine de nouveaux horizons, et qui parvient à définir Tout un monde en commun face aux grands défis écologiques de notre temps. Le monde se réchauffe et la Méditerranée plus encore ! Les vagues d’incendies qui, chaque été, dévastent nos territoires sont là pour nous rappeler sans cesse que la Méditerranée est un monde fragile et qu’il est vraiment temps d’apprendre à protéger ce bien commun, entre nos mains.

Un rêve méditerranéen, qui n’est en rien passéiste ou nostalgique, mais qui sait défendre et faire vivre ses modes de vie, ses rythmes de vie, son ou ses styles de vie, à la méditerranéenne, et qui se nourrit plus encore de toute la sève des arts et de la création. La Méditerranée créatrice[13] n’est pas un mythe ou une illusion trompeuse.

Les scènes artistiques contemporaines du monde méditerranéen sont vivantes et fertiles ; elles s’imposent désormais au plan international. Elles témoignent de l’envers du désastre. Pourquoi ne pas bâtir à partir de ce fonds commun, véritable salve d’avenir ?

Un rêve méditerranéen est en nous. Il est entre nous. Il persiste encore et encore, et ouvre, face à la guerre, l’horizon d’autres mondes possibles.

Là est sans doute cette force qui fait sillage, que nous recherchons.

Thierry Fabre, fondateur des Rencontres d’Averroès, à Marseille. Essayiste, critique et commissaire d’expositions. Il est notamment l’auteur de Traversées et d’Éloge de la pensée de midi, aux éditions Actes-Sud, d’une série de livres sur Les représentations de la Méditerranée, et de nombreux textes, articles et catalogues dédiés au monde méditerranéen. Il a récemment publié Faut-il brûler Averroès ? Ce qui nous arrive, aux Éditions Riveneuve (2025).


[1] Voir notamment Religions traversées, sous la direction de Dionigi Albera, Actes-Sud/MMSH, 2009, et récemment, Lampedusa, une histoire méditerranéenne, Seuil, 2023.

[2] Roland Barthes, Mythologies, extrait cité par Jean Lacroix, dans Le Monde, 6 mai 1957.

[3] La notion d’identité narrative montre encore sa fécondité en ceci qu’elle s’applique aussi bien à la communauté qu’à l’individu. On peut parler de l’ipséité d’une communauté, comme on vient de parler de celle d’un sujet individuel : individu et communauté se constituent dans leur identité en recevant tels récits qui deviennent pour l’un comme pour l’autre leur histoire effective. Dans Paul Ricœur, Textes choisis par Michaël Fœssel et Fabien Lamouche, Points Seuil, p. 232, 2007.

[4] Predrag Matvejevitch, « Bréviaire méditerranéen », Fayard, 2001

[5] Victor Hugo, Le Promontoire du Songe, Gallimard, l’Imaginaire, 2012

[6] Émile Temime, Un rêve méditerranéen, Actes-Sud, Bleu, 2002

[7] Voir Eduardo González Calleja, La Méditerranée espagnole, dans Les représentations de la Méditerranée, Maisonneuve et Larose, 2000

[8] Juan Goytisolo, À la recherche de Gaudí en Cappadoce, Fayard, 1992

[9] Voir Thierry Fabre, La Méditerranée française, dans Les représentations de la Méditerranée, Maisonneuve et Larose, 2000, pp. 84-85

[10] Wolf Lepenies, Qu’est-ce qu’un intellectuel européen ?, Seuil, 2007, p. 40

[11] Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, CNRS Éditions, 2007

[12] Jean Giono, La Méditerranée (1959), dans le recueil Provence, Gallimard, 1993, p. 252

[13] La Méditerranée créatrice, sous la direction de Thierry Fabre, Éditions de l’Aube, 1994