Le discours iranien sur la Syrie et la sur la région

17 juillet 2017 | | Français

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Le discours iranien sur la Syrie et la sur la région

« Le monde a changé : l’UE s’effondre, les USA sont plus faibles, l’Arabie saoudite semble avancer vers une situation dangereuse, la Chine et la Russie sont plus péremptoires. L’Iran est aujourd’hui plus puissant ».

Entretien avec Seyyed Mohammad Marandi par Catalina Gómez

Mohammad Marandi est une des personnalités les plus connues du régime iranien dans le monde, ou du moins à la télévision à l’étranger, étant données ses constantes apparitions sur les principales chaînes de télévision. Tout d’abord parce qu’il parle anglais, langue qu’il a appris dans son enfance aux États-Unis, où il est né. Deuxièmement car il s’agit de l’une des personnes au sein du système iranien qui est disposée à débattre au sujet de la réalité du pays, en particulier des relations avec ses voisins. Marandi, professeur de Littérature anglaise à l’Université de Téhéran, a aussi été directeur du département d’Études du Monde de ce même centre. Il s’agit de l’un des spécialistes locaux en politique internationale ayant le plus de contact avec des pays tels que le Liban ou la Syrie où il se rend fréquemment pour donner des cours de politique internationale. Ses voyages et ses liens avec ceux qui profilent la politique étrangère iranienne rendent pertinentes les opinions de cet homme de 50 ans, absolument critique vis-à-vis des politiques des États-Unis dans la région et de leurs alliés, en particulier l’Arabie saoudite et, dernièrement, la Turquie. « La Turquie est en train de commettre les mêmes erreurs que le Pakistan dans les années quatre-vingt. Ils ont laissé les Saoudiens et les Américains créer l’extrémisme dans leur pays pour aller ensuite combattre en Afghanistan, mais, en conséquence, ils ont aussi créé un extrémisme au Pakistan et la violence qui se vit aujourd’hui dans le pays était inimaginable il y a 14 ans. La Turquie est maintenant beaucoup plus instable essentiellement en raison de la politique appliquée par son président en Syrie », conclut Marandi, convaincu du fait que l’Iran est actuellement beaucoup plus puissant qu’il y a quelques années. Et cela grâce, en partie, aux politiques erronées des États-Unis dans la région.

AFKAR/IDEES : L’arrivée de Donald Trump suppose de nouvaux scénarios au Moyen-Orient, dont la relation des États-Unis avec l’Iran. Trump a déclaré que la lutte contre le groupe État islamique (EI) est une priorité. Mais en même temps, il s’est montré assez agressif vis-à-vis de Téhéran, en imposant de nouvelles sanctions aux organisations liées à son programme de missiles et en ajoutant l’Iran à la liste des pays à majorité musulmane qui tombent sous le coup de l’interdiction migratoire d’entrer aux États-Unis. Mais il y a là un grand dilemme, que faire avec l’Iran, l’un des pays impliqués dans la lutte contre l’EI ?

MOHAMMAD MARANDI :Le nouveau président a laissé entendre qu’il faut en finir avec les politiques préalables de l’ancien président Obama appuyant les groupes extrémistes. Cette approche est la bienvenue pour l’Iran. Grâce aux filtrations de WikiLeaks nous savons que les Américains étaient au courant du fait que les Saoudiens et les Qataris appuyaient l’EI, du moins jusqu’en 2014. Si les Américains cessent d’appuyer Al Qaida, les autres groupes liés à Al Qaida et les extrémistes en Syrie et en Irak, l’Iran accueillerait cela comme un geste positif. Cette action en solitaire aiderait énormément à faire décroître la violence en Syrie, de même qu’en Irak.

A/I : Existe-t-il un doute en Iran au sujet d’une éventuelle alliance de la Russie avec les États-Unis non seulement dans la lutte contre l’EI, mais aussi dans la guerre en Syrie ?

M.M. : Si le président Trump tente de créer une division entre l’Iran et la Russie, il y aurait deux façons de procéder. S’il applique sa politique de non appui aux extrémistes, l’Iran verrait cela d’un bon oeil. Mais s’il est malhonnête et qu’il tente de continuer à appuyer l’extrémisme, la politique iranienne en Syrie ne changera pas. L’Iran se trouvait en Syrie avant l’arrivée de la Russie et continuera à y trouver, quel que soit l’implication de la Russie. Téhéran pense que les pires moments en Syrie sont terminés et que les extrémistes sont beaucoup plus faibles actuellement. Entre autres, parce que leurs partisans sont maintenant plus faibles. L’Arabie saoudite traverse une profonde crise financière et elle doit faire face à beaucoup d’autres crises résultats de la guerre au Yémen, l’occupation au Bahreïn et l’effondrement des prix du pétrole. La Turquie, de son côté, traverse de grandes difficultés, dont des guerres civiles dans plusieurs parties du pays et une mauvaise situation économique, ce qui s’ajoute à la crise institutionnelle qui a surgi après l’échec du coup d’État. Les États-Unis sont aussi beaucoup plus faibles qu’auparavant. Ainsi, après avoir analysé tous les faits sur le terrain, nous pouvons conclure que la situation, si rien d’extrême n’a lieu, s’est améliorée. Et nous devons aussi prendre en considération le fait que l’Irak est bien mieux qu’auparavant. Le renforcement de l’Irak bénéficie aussi à la Syrie.

A/I : Trump a nommé un cabinet où les militaires sont fortement représentés. Nombre d’entre eux ont été en Irak où l’influence iranienne est devenue pour eux une obsession. Mais même sous ces circonstances, un certain secteur iranien regarde Trump d’une meilleur oeil qu’Obama.

M.M. : Pour commencer, je crois que les Iraniens n’ont aucune attente visà- vis de Trump. Mais je crois aussi que beaucoup de gens sont contents de la défaite d’Hillary Clinton et non de la victoire de Trump. Entre autres, parce que Clinton voulait établir une zone d’exclusion aérienne en Syrie pour appuyer les groupes liés à Al Qaida et d’autres groupes extrémistes. Si c’était vraiment là son intention, cela aurait provoqué une guerre régionale, ou quelque chose de bien pire. Mais plus encore, Clinton symbolise l’establishment et la victoire de Trump a signifié la défaite de cet establishment. Les Iraniens ne préfèrent pas Trump. Je ne pense pas qu’ils perçoivent des différences entre Trump, Obama ou Clinton en ce qui concerne les questions internationales. Tout trois perçoivent les États-Unis comme un pays exceptionnel qui n’a pas besoin de respecter les lois internationales. C’est là la principale raison qui fait des États-Unis un régime ayant provoqué autant de destruction autour du monde, que ce soit au Vietnam, en Amérique latine ou dans cette partie du monde. Ils appuient l’extrémisme, ils renversent des gouvernements et ils attaquent des pays poussés par leur idéologie de l’exceptionnalisme. Mais je pense aussi que le fait que Trump ait remporté les élections reflète l’existence d’une grande division aux États-Unis. Ici, on pense qu’il sera très difficile pour le président des États-Unis, quel qu’il soit, de provoquer de nouveaux conflits à l’extérieur car il devra d’abord se centrer sur les affaires internes. Si Trump désire réellement « rendre sa grandeur à l’Amérique », il ne pourra pas le faire en provoquant plus de guerres que celles que nous avons vues ces 15 dernières années. Il devra tenter d’avoir des relations plus pacifiques avec l’Iran, la Russie, la Chine et d’autres pays que les États-Unis ont toujours perçu comme adversaires. Dans ce sens, je pense que certaines personnes en Iran sont plus optimistes non pas à cause de Trump, mais à cause de la situation mondiale changeante et du fait que le gouvernement américain a des difficultés à projeter son pouvoir.

A/I : Alors vous pensez que, dans ces circonstances, Trump ne cherchera pas à détruire l’accord nucléaire atteint entre l’Iran et le groupe des cinq pays plus un (États-Unis, France, Russie, Chine, Grande Bretagne et Allemagne) ?

M.M. : Je ne pense pas que l’on puisse faire confiance à Trump, ni à qui que ce soit du gouvernement américain. Obama, qui a aidé à créer cet accord, l’a violé en de multiples occasions, dès l’instant où il a été signé. Alors, si Obama n’était pas fiable, pourquoi Trump le serait-il ? Les Iraniens sont prêts pour toutes les options. Si Trump détruit l’accord ce sera pire pour eux car la communauté internationale réalisera que le véritable problème ce sont les États-Unis. Si Trump respecte l’accord, celui-ci se poursuivra, mais pour dire vrai jusqu’ici les États-Unis ne l’ont pas respecté. Mais si Trump poursuit la politique d’Obama, alors nous nous trouvons plus ou moins devant le même scénario.

A/I : Mais si l’accord venait à se rompre, la méfiance des pays de la région vis-à-vis de l’Iran s’accroîtra-telle encore plus ?

M.M. :C’est possible. Je ne dis pas que ce soit erroné, mais il faut tenir compte du fait que le monde a changé. L’UE s’effondre, les États-Unis doivent faire face à de grands problèmes internes, l’Arabie saoudite semble avancer vers une situation très dangereuse, à ce point que bon nombre de personnes pensent qu’elle ne durera pas longtemps si elle continue sur cette voie. La Turquie traverse une grande crise interne et des pays comme la Chine et la Russie sont beaucoup plus péremptoires. Alors la balance de pouvoirs dans le monde est en train de changer radicalement. L’Iran est aujourd’hui un pays beaucoup plus puissant. Ses alliés dans la région, l’Irak, la Syrie, le Yémen, sont en train de remporter leurs guerres contre les extrémistes et contre le régime saoudien. Selon moi, tout cela est favorable à l’Iran. Ainsi donc, il serait intelligent que Trump ne rompe pas l’accord et qu’il tente de trouver une solution pacifique, ou du moins une voie de coopération, avec l’Iran. Si Trump rompt l’accord, alors la situation sera mauvaise aussi bien pour Trump que pour les USA.

A/I : Mais les États-Unis peuvent encore nuire à l’Iran.

M.M. : Non, je pense que les États-Unis ne sont plus le puissant pays qu’ils étaient avant le 11-S. Ces 15 dernières années, ils sont devenus de plus en plus vulnérables et faibles comme résultat de ses politiques dans cette région. Bien sûr, il existe d’autres raisons, comme le néolibéralisme, principal élan de l’économie. Ce n’est pas qu’il s’agit d’un pays incapable, il est encore très puissant militairement et il peut faire très mal. Mais il n’a pas la capacité qu’il avait il y a 15 ans et il ne dispose pas du consentement de la population dont il disposait alors.

A/I : Faites-vous confiance aux Russes?

M.M. : Je ne pense pas que les Iraniens construisent leurs politiques en se basant trop sur la fiabilité de quelque pays étranger que ce soit. La politique iranienne en Syrie a été constante avant et après l’entrée des Russes. Il en est de même en Irak, au Yémen et en Afghanistan. Et si les Russes n’étaient pas entrés en Syrie, les Iraniens continueraient à l’appuyer. Ils auraient probablement envoyé plus de troupes. L’entrée des Russes a constitué un grand appui pour l’Iran, car c’était dur d’aider le gouvernement syrien en solitaire. Mais imaginons un scénario hypothétique où les Russes se retirent de la Syrie, ou qu’ils arrivent à un accord avec les Américains. L’Iran restera de toute façon en Syrie, car les Iraniens continuent à croire que l’essor de l’extrémisme, l’extrémisme wahhabite, ne constitue pas seulement une menace pour la Syrie, mais pour toute la région, pour l’Iran et pour le monde entier. Ces groupes extrémistes, et leur expansion, sont le résultat de l’idéologie saoudienne et des tentatives américaines de ces dernières décennies d’utiliser ces extrémistes pour leurs propres jeux, comme il est arrivé en Afghanistan, en Libye, en Syrie et, d’une façon plus compliquée, au Yémen. Ce qui a été stupide, puisque les Américains ont vu que ce qu’ils ont fait en Afghanistan a conduit au 11-S. Et ce qu’ils font aujourd’hui dans la région est bien pire que ce qui se passait dans les années quatre-vingt. Cette erreur de calcul des USA a conduit, selon moi, l’Iran à s’impliquer encore plus en Syrie et à ne dépendre en aucune manière de la Russie, de la Chine ou de quelque pays que ce soit.

A/I : Imaginons un scénario où les USA veulent se retirer de la région, ou du moins s’écarter de bon nombre de ses problèmes. Et, qu’au contraire, la Russie devient de plus en plus importante, en partie grâce à l’invitation de l’Iran à jouer un plus grand rôle dans la guerre en Syrie. L’Iran envisage-t-il ce scénario ? Car, pour dire vrai, tout au long de l’histoire, les Iraniens ont été trahis par les Russes.

M.M. : Les Iraniens savent que la Russie a besoin de l’Iran tout autant que l’Iran a besoin de la Russie, si ce n’est plus. À la différence des alliés américains dans cette région, qui sont des partenaires mineurs ou des clients, l’Iran n’est pas un partenaire mineur dans la relation avec la Russie. L’Iran constitue la force sur le terrain qui défend le peuple irakien, syrien et yéménite et qui appuie ses gouvernements. L’Iran est un pays très puissant, en partie grâce à son soft power. En Irak, par exemple, ce ne sont pas les forces iraniennes qui sont en train de vaincre sur le terrain, mais l’appui iranien aux forces irakiennes. En Afghanistan, c’est l’appui iranien aux groupes locaux qui a aidé à faire reculer les Talibans. À la différence d’autres pays qui aiment avoir des bases militaires dans différents pays, l’Iran n’en a aucune. Il travaille avec le consentement des gouvernements et ceci a créé une grande confiance. Ainsi, dans une situation hypothétique où les Russes se retireraient de la Syrie, les Iraniens resteraient. Mais les Iraniens pensent que cela serait contraire aux intérêts russes puisque si les extrémismes gagnent du pouvoir cela signifierait que l’Asie centrale pourrait avancer vers la déstabilisation. Cela voudrait dire que le Sud de la Russie pourrait devenir instable de même que la Chine occidentale puisque de nombreux combattants de ces groupes proviennent de ces zones. Il y a des milliers d’extrémistes qui proviennent d’Asie centrale, des milliers de Russie et de plus en plus de Chinois.

A/I : Les pourparlers pour chercher une issue au conflit syrien commencent à prendre forme après de nombreux échecs. La pétition du départ de Bachar al Assad n’a plus autant de force qu’auparavant, du moins parmi certains groupes. Mais l’opposition attend un changement de pouvoir à l’avenir. Pourrait-il y avoir un choc entre l’Iran et la Russie à ce sujet, puisque les Russes semblent beaucoup moins intéressés par Al Assad que l’Iran ?

M.M. : Pour l’Iran, l’important ce n’est pas le président Al Assad. L’important c’est la souveraineté de la Syrie et que le processus de prise de décisions se déroule à l’intérieur de la Syrie. Si les Iraniens négocient avec le gouvernement russe ou avec le turc ou avec quiconque sur la Syrie, ils le feront toujours avec le consensus du gouvernement de Damas. Si le président Al Assad et son administration désirent se présenter aux prochaines élections présidentielles, les Iraniens les appuieront. La position iranienne a été et continuera à être la même. Mais le gouvernement syrien est beaucoup plus fort aujourd’hui qu’il y a deux, trois ou quatre ans, et donc les puissances externes auront plus de difficultés à l’avenir, si l’on assume qu’elles voudront imposer quelque chose au gouvernement syrien. Pour l’Iran, il est important que la Syrie applique des réformes, que le gouvernement soit plus inclusif, mais le plus important pour l’Iran c’est que les extrémistes soient vaincus.

A/I : Mais en réalité les avancées du gouvernement syrien sont dues à l’appui militaire de la Russie et des forces coordonnées par l’Iran. La perte de Palmira au moment où l’on livrait la bataille de l’Est d’Alep en est un grand exemple. Les Syriens n’ont pas reussi à arrêter l’avancée de l’EI.

M.M. :Oui, c’est vrai que le gouvernement syrien n’est pas assez fort pour reprendre le pays demain et certains reculs pourraient avoir lieu, mais je crois que la bataille pour vaincre Al Qaida à Alep a constitué un point d’inflexion important. Je pense que la situation est de plus en plus favorable au gouvernement syrien, mais il est vrai qu’il doit encore faire face à un ennemi très puissant. Je ne pense absolument pas que cette guerre soit finie, il peut même y avoir des surprises, mais à moins que quelque chose de dramatique ne se produise, je crois que le gouvernement syrien est en mesure de contrôler plus de parties du pays à l’avenir, en particulier si les négociations arrivent à bon port.

A/I : Il existe deux positions en Iran : ceux qui le voient comme le grand gagnant dans la région et ceux qui pensent qu’à long terme il peut sortir perdant. Quelle est votre position ?

M.M. :Tout dépend de ce que l’on comprend par gagnant. Tout cela a constitué une expérience amère, ce qui s’est passé en Irak, en Afghanistan, au Yémen, en Syrie et en Libye. Une période très sombre pour ces pays. Et l’Iran a traversé des moments très difficiles, surtout au cours des trois premières années de la guerre en Syrie. Les Américains, les médias et les Européens présentaient ces extrémistes comme des personnes qui luttaient pour la démocratie. Cela a changé, maintenant certaines personnes de la communauté internationale reconnaissent que les États-Unis ont créé une énorme catastrophe. Qu’ils ont commis des crimes contre l’humanité. Ce que les gens comme Trump luimême admettent, c’est que les États- Unis sont en train d’appuyer les extrémistes. Les Iraniens pensent que c’est là une victoire morale, mais il s’agit aussi d’une victoire stratégique, car les forces extrémistes dans la région et leurs partisans ont échoué. De plus, les futures relations de l’Iran avec l’Irak et la Syrie continueront à être bonnes et le peuple syrien se souviendra de l’Iran comme cet ami qui les a aidés dans les moments les plus sombres. Est-ce là une victoire ? Oui ! De ce point de vue je crois que l’Iran est gagnant. Mais ce qui s’est passé dans la région, fruit de la politique américaine, ce n’est pas une victoire. C’est une catastrophe douloureuse. Le modèle utilisé par les États-Unis a échoué, mais cela a été une catastrophe pour les gens de toute cette région.