Enjeux énergétiques en Méditerranée

15 juin 2010 | Focus | Français

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L’énergie est un élément déterminant dans la coopération euroméditerranéenne

Les pays producteurs du sud méditerranéen contribuent de manière significative à la sécurité des approvisionnements énergétiques de l’UE pour 1/3 de ses importations en gaz naturel et pour 20-25 % de ses importations en pétrole. Ils sont très dépendants de l’Europe : les exportations des producteurs du sud de la Méditerranée sont dirigées vers l’Europe à près de 90 % pour  le gaz naturel et à environ 50 % pour les exportations en pétrole. 

D’autre part, les infrastructures pétrolières, gazières et électriques reliant les deux rives sont nombreuses, se multiplient et se renforcent. Trois gazoducs traversent les territoires du Maghreb puis la Méditerranée pour transporter le gaz algérien (Enrico Mattei, Pere Duran Farell) et libyen (Greenstream) en Europe, un autre est en voie d’achèvement (Medgaz), d’autres projets sont à l’étude comme Galsi. Les réseaux électriques du Maghreb sont interconnectés avec le réseau européen par un câble sous-marin traversant le détroit de Gibraltar, dans le cadre de la boucle électrique en cours de réalisation autour du bassin méditerranéen.

En outre, il existe de nombreuses structures, institutions et associations de coordination et de réflexion entre les compagnies énergétiques (Observatoire méditerranéen de l’énergie, Forum euroméditerranéen de l’énergie), entre les réseaux électriques (MEDELEC), entre les agences nationales de maîtrise d’énergie et d’énergies renouvelables (MEDENER).

Pourtant, cette coopération énergétique, si intense soit-elle, basée principalement sur les importations et/ou exportations pétrolières et gazières, ne peut pas être considérée comme pleinement satisfaisante et n’est pas porteuse d’un véritable projet de développement durable pour l’ensemble de la région.

La stratégie actuelle en Méditerranée basée sur les énergies fossiles n’est pas soutenable

La population vivant autour du bassin méditerranéen avoisine le demi-milliard d’habitants et devrait atteindre 600 millions à l’horizon 2030, dont plus de 60 % sur la rive sud. Sur celle-ci, la croissance démographique, le phénomène de forte urbanisation et la concentration sur l’espace du littoral ont un impact sensible sur la demande énergétique et sur l’environnement. La consommation énergétique totale de la zone méditerranéenne est d’environ 1 000 millions de tonne équivalent charbon (tep) et devrait augmenter à 1 400 millions de tep en 2030. La demande globale d’énergie dans les pays de la Méditerranée devrait augmenter de 1,5 % par an en moyenne, la plus grande part de l’augmentation provenant des pays de la rive sud, en raison des besoins importants pour leur développement et pour la généralisation de l’accès à l’énergie.

Si l’on reproduit et l’on extrapole les politiques actuelles, les calculs de prospective faits à l’OME indiquent que la consommation énergétique de la région demeurera principalement basée sur les énergies fossiles, lesquelles représenteront encore environ 80 % de la demande en 2030 avec : pétrole : 37 % ; gaz : 30 % ; charbon : 12 % ; renouvelables : 11 % (dont 3 % d’hydraulique) ; nucléaire : 10 %.

Or, il faut rappeler que l’Afrique du Nord n’a pas les ressources du Moyen-Orient ; elle détient seulement 4,6 % des réserves mondiales prouvées de pétrole et de gaz. Parmi les producteurs de la région méditerranéenne, seule la Libye, notamment en raison de sa faible population, dispose d’un potentiel d’une durée d’environ 50 ans.

Pour ce qui est des énergies renouvelables, grâce aux incitations fiscales et politiques, et aux avancées technologiques, leur part continuera à croître, à raison de 3,5 % par an en moyenne, pour représenter 11 % de la demande globale en 2030 (dont 3 % d’hydraulique). Ce chiffre est très faible, surtout si on le compare à l’objectif de l’Union européenne qui est d’atteindre les 20 %, voire 30 % en 2020 !

Cette stratégie, basée sur les énergies fossiles, n’est pas soutenable pour plusieurs raisons :

– Les énergies fossiles sont épuisables et, de fait, celles de la région méditerranéenne sont en train de s’épuiser, à moins de grandes découvertes ; en plus, elles sont inégalement réparties entre les différents pays de la région.

– Ce schéma appliqué depuis des dizaines d’années n’a même pas profité aux pays producteurs qui n’affichent pas des performances économiques brillantes, malgré un prix du pétrole respectable et des recettes substantielles du fait de l’augmentation de la production. Par contre, cette démarche les rend de plus en plus dépendants d’une ressource épuisable et donc économiquement vulnérable. 

– Sur le plan environnemental, les sources fossiles sont en grande partie responsables de l’augmentation des émissions de CO2 et des effets néfastes sur l’environnement déjà perceptibles : changement climatique, déforestation, désertification, dégradation des sols, pollution marine.

– Les pays de la région méditerranéenne disposent d’un potentiel considérable en énergie renouvelable, bien mieux réparti ; les avantagesdes énergies renouvelables sont nombreux et connus : ressources inépuisables, elles ne produisent pas d’émissions nettes de gaz à effet de serre et présentent des atouts incontestables sur le plan environnemental. Elles se prêtent bien au développement local, en termes d’emploi, de décentralisation et d’aménagement du territoire.

Ainsi, paraît-il plus judicieux de proposer une stratégie alternative ?

Une stratégie alternative basée sur la réduction de la part des énergies fossiles

Cela est possible grâce à : la maîtrise de la demande en énergie et l’amélioration de l’efficacité énergétique surtout dans le sud du bassin méditerranéen ; la promotion des énergies renouvelables (solaire et éolien principalement)  et  l’introduction de l’énergie nucléaire.

Cette stratégie alternative plus ambitieuse, plus volontariste amènerait la région à un bouquet énergétique dépendant moins des énergies fossiles (65 % au lieu de 80 % du scénario tendanciel), avec un effort plus important pour les renouvelables (20 % au lieu de 11) et un lancement immédiat d’électronucléaire dans les pays du sud (15 % au lieu de 10). Ce qui permettrait aussi de préserver les hydrocarbures pour les générations futures.

Un effort courageux gigantesque est nécessaire dans le cadre d’une coopération loyale, un climat de confiance total et surtout dans un élan collectif soutenu par une coopération à la fois sud-sud et nord-sud accrue. Cela suppose aussi une vision globale et concertée et un climat de confiance qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Des actions énergiques sont à conduire dans différentes directions. En ce qui concerne la promotion des énergies renouvelables, il faut passer des projets nationaux aux grands programmes régionaux comme le Plan solaire méditerranéen (PSM) lancé en 2008 par l’Union pour la Méditerranée, d’une capacité globale de 20 GW à l’horizon 2020 et l’initiative Desertec basée à Berlin. L’objectif du PSM et de Desertec est la mise en place d’une capacité électrique importante, dont une partie serait destinée à la consommation locale et l’autre à l’exportation vers l’Europe, via des câbles sous-marins.

Par ailleurs, l’amenuisement des ressources pétrolières et gazières, l’abondance des ressources en uranium dans le monde (il y a même de petits gisements d’uranium dans la région) ont poussé logiquement la quasi-totalité des pays de la région – Algérie, Egypte, Jordanie, Libye, Maroc, Tunisie, Turquie – à annoncer, ces dernières années, leur intention d’acquérir des centrales nucléaires pour la production d’électricité, à signer des accords de coopération dans le domaine nucléaire civil avec des pays qui maîtrisent cette technologie : Chine, États-Unis, France, Russie, Argentine… et à lancer des études de faisabilité. Certains affichent 2025 comme année de démarrage des nouvelles centrales nucléaires !

Une coopération basée sur le partenariat industriel et le transfert de technologie

Dans des projets de cette envergure, qu’il s’agisse de la promotion de l’efficacité énergétique, de l’utilisation des énergies renouvelables ou du nucléaire, le transfert de technologie dans les méthodes, programmes et équipements énergétiques doit être un volet essentiel de la coopération, avec desprogrammes de recherche-développement communs, incluant les institutions universitaires/centres de recherche du sud et intégrant les différents aspects relatifs à la réalisation et à l’exploitation des installations.

Une coopération énergétique véritable doit s’accompagner d’une politique audacieuse de partenariat industriel dans le domaine de la construction et de la fabrication des biens d’équipement énergétique, domaine qui se prête particulièrement bien au transfert de technologie (équipements solaires et éoliens). Dans la conception et la réalisation des projets, il faut veiller en permanence au renforcement des capacités industrielles, technologiques et scientifiques locales, si l’on ne veut pas que la réalisation des projets et l’accroissement des échanges se traduisent par une aggravation des inégalités entre le nord et le sud.

Assurément, le bassin méditerranéen dispose des potentialités pour relever les défis énergétiques qui se posent à l’ensemble de la région : assurer la sécurité d’approvisionnements de la région en énergie, la protection de son environnement et un développement économique équilibré de la zone tout entière, au moyen d’un partage équitable des ressources et des profits, pour en faire réellement une zone de « prospérité partagée ».