Entrepreneuriat numérique et écosystème numérique dans la région MENA

9 décembre 2021 | | Français

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Entrepreneuriat numérique et écosystème numérique dans la région MENA

Ozan Sonmez, Yasser Monkachi

Permettez-moi de vous raconter tout d’abord la fin de l’histoire : ce sont eux les gagnants. Qui sont-ils ? Eux, ce sont les entrepreneurs, les investisseurs dans des entreprises en phase de démarrage ou en début d’activité, les agences de développement économique, les jeunes et ceux qui ont des études, la classe moyenne et tous les autres. Et comme vous connaissez la fin de l’histoire, pourquoi continuer de lire ? Vous devriez le faire parce que je vais vous expliquer ce qui leur a permis d’être des gagnants. Je vous dirai ce qu’ils ont fait et comment ils l’on fait. Tout commence à la fin des années quatre-vingt-dix, en 1998, pour être plus précis.

Année 1998 : Si vous parlez uniquement arabe, vous ne pouvez pas envoyer de courriel. Si vous vivez en Afrique du Nord, le français est votre première option linguistique pour lire et pour écrire sur Internet.

Année 1998 : Inauguration du premier cybercafé en Algérie ; au total, il n’y a que 53 cybercafés avec accès à Internet dans la région du Moyen-Orient et Afrique du Nord .

Année 2016 : Entre 30 % et 40 % de la population arabe est connectée à Internet, surtout via téléphone portable.

Année 2016 : 350 millions d’habitants du continent africain sur 1,1 milliard disposent d’accès à Internet.

Ces chiffres indiquent que c’est la première raison pour laquelle ils ont eu du succès. En moins de 10 ans, l’ « entrepreneuriat 2.0 » a pris assez d’élan pour encourager les gouvernements, les agences et les politiques à se concentrer sur des investissements en infrastructures, afin d’assurer une croissance durable aux personnes. Les chiffres ont commencé à augmenter et à changer plus rapidement dans les pays en développement, parce que la connectivité était un ascenseur essentiel vers ce dont disposaient déjà les pays développés : égalité et opportunité.

Les défis auxquels font face les fondateurs de startups sont multiples. Cela fait trois ans que je suis mentor de startups dans les pays de la région MENA, principalement dans les pays du Golfe, et six ans en Turquie. Le surnom qu’un entrepreneur m’a donné, « une épaule sur laquelle pleurer pour les startups », signifie en fait que j’ai pleuré avec eux et pour eux. J’espère pouvoir leur rendre le vote de confiance qu’ils m’ont donné en partageant leurs craintes et leurs rêves les plus intimes.

– L’information et le contenu numériques

On peut affirmer que la région du Moyen-Orient et l’Afrique méditerranéenne, plus la Turquie (MENA-T) ont adopté Internet pour des raisons différentes de celles de leurs homologues du monde occidental. En Occident, l’accès à l’information était diffusé de manière uniforme et un accès à l’éducation, ainsi qu’aux services de base y était offert. Tandis que les pays de la région MENAT manquaient de transparence et ne bénéficiaient pas d’accès suffisants aux opportunités et aux ressources. La VoIP (voix par le protocole Internet) gratuite et les services de messagerie qui ont remplacé les infrastructures de communications mobiles coûteuses sont en train d’ouvrir des voies de croissance des petites et moyennes entreprises. Ces différences dans la raison d’être de la numérisation ont constitué la main invisible qui a entravé la création de startups.

– Le commerce en ligne (e-commerce)

Il existait un manque de services et de produits à valeur ajoutée provenant de la région qui était dû en grande partie aux monopoles d’arbitres et d’intermédiaires qui utilisaient les infrastructures, qu’ils avaient établies pour réduire les marges de bénéfice. Les possibilités de transfert de connaissances découlant de l’influence grandissante d’Internet ont créé un pouvoir transactionnel plus important. D’où il résulte que les marchés du commerce en ligne ont acquis une importance croissante dans les pays de la région MENA et des taux de croissance supérieurs à 10 % en volume de transactions. Il a fallu un certain temps pour « finir de comprendre » de quoi sont capables des plateformes comme Amazon et Google, ainsi que des réseaux sociaux comme Facebook. Des outils d’accès client comme la publicité payée disponible pour les startups du monde entier, ne servaient même pas à l’un des plus grands marchés, jusqu’à ce que ces géants s’y sont intéressés.

– La banque en ligne et mobile

La finance numérique s’est avérée être un tremplin pour la plupart des pays dépourvus d’infrastructures de croissance, faute de financement. L’émergence d’outils financiers numériques et mobiles comme les SMS et les systèmes de paiement basés sur les applications mobiles, a engendré une vive concurrence pour les services coûteux fournis par les établissements bancaires traditionnels, ce qui a permis d’accéder plus simplement et à un moindre prix au financement. Seuls quelques pays de la région disposaient de règlementation sur la monnaie électronique. Bien que les talents requis pour créer de nouvelles entreprises Fin-tech existent, en particulier dans des pays comme Dubaï et Bahreïn, l’environnement réglementaire et ses complexités empêchent que le financement arrive à ces talents.

– La formation en ligne ouverte à tous (MOOC)

Des talents spécifiques étaient requis pour améliorer l’éducation dans les pays de la région, mais là aussi il y a un autre goulet d’étranglement, car l’éducation y est un privilège. L’apparition de cours en ligne ouverts à tous et le contenu local élargi de ces plateformes, comme la Khan Academy and Udemy, basée en Amérique du Nord, ont apporté des solutions au développement de connaissances pratiques. Même les marchés qui assurent un enseignement et une pratique des langues sont assez nouveaux. Je trouve absurde que les entrepreneurs considèrent encore comme inférieurs les certificats ou l’enseignement reçus par le biais de ces plateformes, aux cursus classiques en présentiel.

Bien qu’auparavant, je croyais que les administrations publiques devaient élargir leurs fonctions, mener des changements structurels, aujourd’hui je suis de l’avis que les administrations publiques ne manquent pas de motivation, mais il se forme des cimetières d’initiatives bien planifiées, mais mal exécutées. Leur première tâche devrait être de faciliter la vie aux entrepreneurs et de se convertir en partenaires silencieux. Ce qui peut se faire en créant tout d’abord des infrastructures de gouvernance transparentes et en faisant confiance aux personnes.

La construction d’infrastructures est la deuxième tâche que les administrations publiques peuvent accomplir, bien que des startups soient en plein essor un peu partout, même dans des endroits dépourvus d’infrastructures. De sorte qu’elles peuvent s’avérer cruciales pour la croissance des entrepreneurs des médias numériques, mais les contraintes financières peuvent être surmontées.

J’ai l’impression, en revenant sur les fondateurs de startups et en reformatant l’information, que le rythme d’évolution culturelle de l’entrepreneuriat est le facteur le plus limitant dans la région MENA-T. Le jour viendra où les parents ne cacheront plus à leurs proches que leur fils a créé une startups, bien au contraire, ils le féliciteront et il sera un exemple à suivre pour ses cousins ; à ce moment-là, on pourra dire que les choses auront changé. Comme j’ai commencé par la fin, bouclons la boucle maintenant : les fondateurs de startups sont des gagnants parce qu’ils ont joué un rôle important pour changer la culture de l’innovation et de la croissance dans leurs pays, malgré toutes les difficultés.

Le passé : l’essor de la scène numérique

J’aimerais faire une référence spéciale à l’évolution des startups du numérique en Afrique du Nord. La scène numérique ici est très spéciale, non seulement à cause des facteurs historiques et culturels, mais aussi, à cause de l’économie et des systèmes de gouvernance. L’impact du numérique sur la région est très important et la génération Y est hyper- connectée, spécialement aux réseaux sociaux comme Facebook. Cependant, l’économie numérique n’a pas encore démarré. La partie entrepreneuriale de la scène numérique est encore à un stade initial et sa contribution à l’économie reste très faible. Étant donné que le numérique est aujourd’hui un élément fondamental pour toute économie, la région nordafricaine devrait revoir sa stratégie afin de connecter avec le développement durable.

Quand Internet se popularise pendant les années quatre-vingt-dix, l’Afrique du Nord, comme beaucoup de régions du monde, est touchée par cette révolution technologique. À cette époque-là, les jeunes nordafricains découvrent le réseau grâce aux plateformes françaises comme Caramail, mais aussi grâce à la plateforme de chat turque MIRC. Puis au début des années 2000, Hotmail et MSN Messenger deviennent populaires parmi les jeunes et les adultes, qui utilisent massivement le courriel et les conversations posteà- poste (P2P). Mais c’est le Web 2.0, à la fin des années 2000 qui a tout changé, depuis les blogs jusqu’aux échanges sociaux. Des millions de Nordafricains se sont connectés aux réseaux sociaux et sont devenus rapidement très actifs. Le Printemps arabe, qui a débuté en 2011, a marqué une étape décisive dans l’histoire de la région, en particulier pour la Tunisie, qui a connu une révolution et une énorme mobilisation grâce aux réseaux sociaux comme Facebook et Twitter. La scène entrepreneuriale en Afrique du Nord a toujours été liée à des activités à faible valeur ajoutée, comme le codage et la réalisation de tâches pour des firmes multinationales. Cet aspect négatif a limité la scène, qui a dû dépendre de l’économie occidentale. Le manque de créativité, d’innovation et de design thinking (« Esprit Design »), associé à une histoire marquée par des activités délocalisées, constituent un véritable défi pour la scène numérique locale.

Le présent : des marchés en croissance, mais plutôt décevants

Après près de 30 ans de croissance et de développement, en Afrique du Nord l’écosystème numérique local est loin d’être constant et cherche encore des modèles et des stratégies commerciales. Si nous prenons l’exemple du Maroc, même avec plusieurs initiatives publiques (Injaz, Imtiaz, Intilak et MoussanadaTic) et des activistes locaux (startupsWeek-end, startups your life et Co-working Space), la part de l’économie numérique est très modeste. En 2015, le volume de transactions en ligne s’est élevé à 2,3 milliards de dollars, selon l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT). Ce chiffre n’inclut pas seulement le e-commerce, mais aussi les transactions en ligne. Ce qui n’est pas mal compte tenu des restrictions locales, mais plutôt décevant pour les enthousiastes de la technologie. Le e-commerce grandit, mais il reste en-deçà des attentes, ce qui est dû en partie aux problèmes de confiance et à des facteurs culturels, mais aussi à des aspects technologiques et bureaucratiques. Il est vrai que l’infrastructure s’améliore, mais elle n’est pas encore assez efficace pour répondre aux besoins des entrepreneurs et des utilisateurs, par rapport à d’autres scènes plus développées.

Comme un peu partout dans le monde, le secteur des médias doit relever un défi existentiel : celui de passer au numérique ou disparaître. Cependant, la part d’investissement et d’implication dans cette niche est encore très faible et devrait être relancée dans toute la région. Par contre, d’autres secteurs sont en plein essor, avec des opportunités et dans des marchés étrangers, en particulier en Afrique subsaharienne ; le paiement électronique est l’un d’entre eux.

En 2015, l’apport total du secteur du numérique à l’ensemble de l’économie du Maroc a été très modeste, n’ayant guère dépassé 4 %. L’économie numérique emploie actuellement 1 % de la population active (95 000 travailleurs), ce qui est très loin des attentes des enthousiastes de la technologie, selon le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie Numérique marocain. Ces pourcentages englobent toutes les industries technologiques, des technologies web aux centres d’appels.

Dans un article récemment publié, la secrétaire du Commerce des États- Unis, Penny Pritzker, insistait sur le fait qu’une économie numérique prospère a besoin d’un Internet ouvert et libre comme condition nécessaire à la création d’emplois, à l’entrepreneuriat et à l’innovation (« A Thriving Digital Economy Needs a Free and Open Internet »). Au lieu de contrôler et dans certains cas, de bloquer l’accès aux systèmes VoIP et à d’autres plateformes, les autorités d’Afrique du Nord devraient se concentrer sur les possibilités et non pas sur les menaces et les dangers que peut apporter ce secteur.

Le futur : quand l’éducation se trouve avec un entrepreneuriat sans frontières…

Quelles pourraient être les possibilités et les défis pour l’économie numérique d’Afrique du Nord dans un avenir très proche ? Il faut espérer que la nouvelle ère se traduira par moins de dépendance et plus d’alliance et de collaboration avec l’économie numérique mondiale ; moins de fascination et plus de maturité et d’intelligence collective en utilisant les aspects positifs d’Internet et non pas les négatifs.

L’écosystème local doit maîtriser le plus vite possible les meilleures pratiques, afin de jouer un rôle clé dans l’innovation, tout au moins sur le continent africain et devenir ainsi le moteur de l’entrepreneuriat numérique. Pour relever ce défi, l’éducation doit s’unir à l’entrepreneuriat, de façon à ce que la mentalité de notre génération Y assume les risques, la créativité et le design thinking.

L’aspect juridique est aussi un véritable défi pour la prochaine ère numérique en Afrique du Nord. La scène numérique souffre d’un manque de réglementation et elle devrait être dotée d’un arsenal juridique complet pour protéger, aussi bien les consommateurs que les entrepreneurs et établir une confiance avec le monde des affaires. Enfin, quand nous parlons de marché nordafricain, il s’agit malheureusement d’une région fragmentée, principalement divisée entre trois petits marchés (Maroc, Algérie et Tunisie). Depuis l’abandon du projet d’Union du Maghreb arabe, la région vit dans un conflit politique constant et est en prise à une récession économique. La fermeture des frontières entre le Maroc et l’Algérie et les tensions dues aux conflits historiques entraînent d’importantes pertes de gains pour l’économie de tous les pays d’Afrique du Nord. Si ce manque d’unité et de marchés ouverts peut être évité, ou tout au moins atténué, de nouvelles opportunités s’ouvriront certainement pour l’économie numérique.

Conclusion

En fin de compte, la technologie numérique peut être envisagée comme une occasion unique pour la région d’Afrique du Nord, parce qu’elle offre des perspectives de nouvel apprentissage, de création d’entreprises, de possibilités d’emplois, de flux de capitaux, entre autres. Mais elle devrait aussi être un sujet récurrent pour le développement social et culturel, surtout lorsque l’on sait que la prochaine génération (Z) conduira le train d’Internet. Il est nécessaire de traiter avec le plus grand soin chaque aspect de la matrice – politique, économique, technologique, juridique – afin d’assurer un développement sûr et durable du secteur. Mais surtout, l’éducation est essentielle pour atteindre tous les objectifs futurs de l’économie numérique et de l’entrepreneuriat dans la région et au-delà.