Vente d’armes dans la région MENA, un commerce sans limites

18 octubre 2021 | | Francès

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Vente d’armes dans la région MENA, un commerce sans limites

Jesús A. Núñez Villaverde

Contrairement à ce qui se passe paradoxalement pour le trafic de stupéfiants où l’on tend uniquement à pointer un doigt accusateur vers ceux qui vendent de la drogue, en ce qui concerne le commerce international des armes, on a tendance à culpabiliser uniquement ceux qui les achètent. Fait intéressant, dans les deux cas, ce sont les pays du Sud qui apparaissent comme les « méchants de l’histoire », tandis que les pays développés (principaux consommateurs de stupéfiants et fournisseurs d’armes) ne sont pas habituellement au centre de l’attention.

Comme c’est le cas pour la corruption et tant d’autres réalités du monde d’aujourd’hui, dans ce domaine les responsabilités sont réparties équitablement entre ceux qui s’emploient à agréger des capacités en matière de défense dans un esprit agressif, soit contre leurs propres populations ou contre d’autres pays et ceux qui mettent l’intérêt économique au-dessus de toute autre considération, en plaçant entre les mains d’indésirables des moyens qui, bien souvent, se retournent contre les intérêts de leurs fournisseurs.

La région MENA (comprenant le Maghreb, le Proche-Orient et le Moyen-Orient), identifiée à juste titre comme la zone la plus militarisée au monde et accaparant 25 % de toutes les importations mondiales de matériels de défense, en est un très bon exemple.

Le premier voyage à l’étranger de l’actuel hôte de la Maison Blanche, dont la destination initiale était l’Arabie saoudite, fournit une magnifique étude de cas afin de comprendre les facteurs qui expliquent le penchant très marqué des principaux fournisseurs d’armes pour des pays qui, à l’exception de la Turquie, ne disposent pas d’une industrie de défense digne de ce nom et qui sont donc des importateurs nets de toutes les catégories d’équipements, de matériels et d’armes. Dans une perspective anachronique, la majorité de ces pays continuent à croire que plus d’armes signifie plus de sécurité, aussi en terme répressif de toute critique ou d’opposition interne qu’à l’égard de voisins qu’ils considèrent habituellement comme une source de menace directe contre leurs intérêts. En définitive, ces pays (ou plus exactement ces gouvernements) accumulent sans cesse des armes bien que le résultat final ne soit pas précisément de compter sur des forces armées et des forces de sécurité réellement opérationnelles.

Afin de caractériser les motivations et les stratégies qui guident les principaux fournisseurs mondiaux d’armes – les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et l’Allemagne représentant 75 % du total des exportations – on retiendra notamment les données suivantes.

Si ce n’est pas moi qui les vends, c’est toi qui les vendras

Un vendeur de matériels de défense va difficilement reconnaître que c’est le principe fondamental sur lequel se base sa décision, mais il y a plus d’un exemple qui le prouve. Il existe bien sûr certaines limites formelles – comme les embargos décrétés par l’ONU, l’Union européenne ou tout autre organisme international – que l’on tente de respecter, mais cela n’empêche pas que des opérations se réalisent sur plusieurs fronts pour pouvoir finalement conclure un marché (comme c’est le cas, par exemple, en Libye ou au Yémen). Il existe aussi, par exemple, au sein de l’UE, des positions communes et des codes de conduite prétendant simuler un certain niveau d’engagement au moment de limiter certaines opérations de vente à des pays ou à des combattants ayant une image internationale négative. Mais, en pratique, ces instruments présentent suffisamment de lacunes pour que le vendeur puisse poursuivre l’opération, faisant valoir des questions de sécurité nationale ou des considérations imprécises qui, en résumé, convertissent ce qui a été convenu en lettre morte.

La question fondamentale sur ce point est de comprendre, si un fabricant revient en arrière pour une raison quelconque, qu’il y aura toujours un concurrent disposé à profiter de l’occasion pour écouler ses produits. Vu sous cet angle, il est très difficile de résister à la tentation de mener à bien une opération, avant qu’un autre puisse tirer parti de l’élan éthique ou légaliste pouvant dissuader l’exportateur potentiel. Et comme le prouve la réalité, ceci est aussi bien valable pour les fabricants occidentaux que pour n’importe quel autre.

Étant engagés dans cette course sans fin, ce comportement aboutit inévitablement à mettre des armes entre les mains de quiconque disposé à les acheter, qu’il s’agisse de gouvernements nationaux ou régionaux, ou bien des milices de tout genre, converties à un moment donné en alliés circonstanciels. Il ne faut donc pas s’étonner si l’absence de contrôle de ces transactions sur la destination finale ou les altérations qui se produisent dans certains scénarios (voir la Syrie ou l’Irak) du fait de la prise ou de la perte d’entrepôts et de casernes militaires finissent, par permettre à des acteurs indésirables de se doter d’armes (groupes djihadistes, bandes de criminels …).

Intérêt à conquérir ou à fidéliser des clients et des alliés

Sans remonter très loin, la guerre froide nous a montré que de nombreuses ventes de matériels de défense présentent une double caractéristique commerciale et stratégique. À l’heure actuelle, ayant hérité ce modèle de comportement qui peut même inclure qu’une première livraison soit un don sans contrepartie monétaire, les opérations de vente qui se multiplient prétendent conquérir de nouveaux clients et des alliés ou les fidéliser, en profitant de l’existence d’un canal actif, défini par des utilisateurs militaires ou des policiers habitués à travailler avec ce matériel, de techniciens spécialisés dans ces systèmes, de chaînes logistiques et de réparation qui recommandent de suivre le même chemin, d’entreprises d’assemblage sous-traitées…

De même, un grand nombre d’opérations se réalisent en vue de consolider un partenariat en matière de sécurité et de défense, garantissant ainsi que l’exportateur puisse compter sur son propre camp avec un partenaire plus ou moins fiable et que les concurrents idéologiques ou simplement commerciaux ne parviennent pas à se faire une place dans cette alliance. Si l’Égypte était un cas très visible pendant les décennies de conflit bipolaire et qu’il l’est aujourd’hui encore lorsque le régime putschiste d’Abdelfattah al Sissi clairement derrière Washington, se fait courtiser par Moscou, la Syrie est aussi un autre exemple en raison du soutien reçu de la part du Kremlin.

Faire communauté de doctrine pour opérer ensemble

L’établissement d’une relation prolongée dans le temps entre le fournisseur et le client permet d’améliorer, en travaillant avec des matériels identiques ou très similaires, les possibilités d’actions conjointes en cas de besoin. Si cela a été un signe traditionnel de l’OTAN dont le niveau de standardisation significatif permet une action conjointe des armées des 28 pays membres, on prétend la même chose, même si c’est seulement à un niveau inférieur, quand un fournisseur vend non seulement un certain matériel, mais aussi quand il instruit les troupes du pays acheteur.

L’objectif ultime est d’élever le niveau d’opérativité obtenu afin de travailler en commun, si cela s’avère nécessaire, face à une menace partagée. Mais il faut aussi tenir compte que par ce moyen, si pour une raison quelconque, le récepteur du matériel décide de s’opposer frontalement à son fournisseur, ce dernier aura toujours l’avantage de connaître mieux que personne les vulnérabilités du matériel livré au préalable. De même, pour conserver un avantage stratégique, l’exportateur a tendance à ne pas fournir du matériel à la pointe de la technologie, garantissant ainsi qu’il maintient une supériorité technologique en cas d’un hypothétique conflit. Un exemple très clair à cet égard se présente à nouveau dans le cas de la vente des chasseurs F-35 par les États- Unis uniquement à des alliés aussi solides que la Turquie et Israël, alors qu’ils refusent (tout au moins pour l’instant) de le faire avec l’Arabie saoudite.

Rejeter des tâches ardues sur le dos des autres

Pour en revenir aux contrats de ventes récemment signés entre Washington et Ryad – estimés dans l’ensemble à plus de 100 milliards d’euros, bien qu’en fin de compte ils pourraient atteindre près de 350 milliards dans un délai de 10 ans – l’intention du vendeur est évidente. Dans le processus de définition de ses priorités pour la région MENA, l’administration américaine semble vouloir s’attacher à freiner la soif de leadership de l’Iran et à éliminer la menace de Daech. Dans cet esprit et comme il est clair que les USA ne veulent pas recommencer à s’enliser militairement dans ces pays, Trump prétend donc fournir encore plus d’armes à l’Arabie saoudite et à ses alliés au sein de l’émergente « OTAN islamique » (qui est en réalité une ineffable alliance sunnite contre l’Iran) pour que ce soit eux qui assument la dure tâche de s’affronter à ces ennemis sur le terrain.

Il semble que peu importe si les récepteurs de ces matériels sont des exemples bien visibles de violation des droits humains – comme on peut le constater au quotidien dans le contexte des conflits qui sévissent depuis tant d’années en Syrie, en Palestine, en Irak, au Yémen ou en Libye. Ce que l’on peut uniquement interpréter comme un recul – qui affecte aussi les autres gouvernements exportateurs à des degrés divers –, reste incompréhensible car attiser le feu de cette manière irresponsable peut uniquement conduire à des scénarios encore plus inquiétants que ceux qui existent actuellement dans la région.

Conserver le propre complexe militaro-industriel

Entre autres avantages, l’après guerre froide s’est traduite dans un premier temps par un relâchement de la tension internationale et, tout au moins jusqu’à la fin de la dernière décennie du XXème siècle, par une réduction généralisée du budget de la défense et voire même par une chute du nombre de forces en uniforme des principales armées du monde. Mais l’un des effets pervers de ce processus a été (et l’est encore) que les forces armées et de sécurité de bon nombre des principaux pays fabricants d’armes ont absorbé un pourcentage moins important de matériels que ce que leurs industries de défense produisaient chaque année ; ce qui remettait en cause leur viabilité et obligeait à accroître les subventions de l’État pour les soutenir. Donc, face à un excédent mondial de matériels de défense et étant donné que tout gouvernement national tient à maintenir un tissu industriel dans ce secteur auquel il peut faire appel en cas extrême de guerre, les industries de défense ont dû se battre pour écouler leurs produits d’une quelconque manière et, de leur côté, les ministres de la Défense ont fini par devenir de véritables agents commerciaux de leurs propres entreprises (publiques ou privées) en s’employant à obtenir de nouveaux clients et à décrocher des contrats pour absorber une part importante de leur production et pour garantir ainsi leur survie.

Cela signifie, dans une convergence d’intérêts entre des acteurs entrepreneuriaux et des acteurs gouvernementaux, que les critères de limitation ou d’interdiction de vendre à l’étranger ont été encore moins restrictifs. Audelà de tout autre cadre de référence, ils partagent tous les deux l’idée selon laquelle il est nécessaire de maintenir actif le complexe militaro-industriel national pour le rendre rentable économiquement parlant et, en cas de très grand besoin, pour compter sur toute sa capacité de production dans l’intérêt de la défense nationale.

N’échappe pas à ce schéma le comportement récurrent du régime saoudien qui accumule sans cesse des armes américaines, comme une espèce de paiement compensatoire pour la protection que Washington lui accorde depuis des décennies. Un paiement qui, en ce qui concerne Ryad, ne le conduit pas à disposer de forces armées réellement opérationnelles, comme le démontre une nouvelle fois le fiasco de son intervention au Yémen, mais plutôt à compter sur le musée militaire le plus impressionnant du monde. Pour Washington, cette séquence excessive de prise de commandes d’armements représente évidemment une grande contribution au maintien du secteur industriel de la défense, l’un de ses principaux moteurs de stimulation économique.

S’il y a peu ou presque pas de référence à la Russie ou à la Chine dans cet article, ce n’est pas parce que ces pays ne font pas partie du scénario, mais étant donné l’opacité qui les entoure il est impossible de connaître des détails sur leurs pratiques dans ce domaine. Les deux pays ont aussi l’avantage d’avoir une image dans la région qui n’est pas aussi controversée que celle des États-Unis, de la France, de l’Allemagne ou de la Grande Bretagne, ce qui leur permet de trouver avec facilité des clients dans n’importe quel camp. Si l’on ajoute à cela qu’ils n’ont pas de troupes déployées sur le terrain (sauf le cas russe en Syrie), on en déduit qu’ils peuvent vendre du matériel technologique plus à la pointe, sans craindre qu’il puisse être utilisé contre eux.

Tout ce qui a été dit jusqu’à présent s’applique évidemment aussi bien aux cinq pays évoqués dans un premier temps, qu’à tout autre pays (y compris l’Espagne) auquel on offrirait la possibilité de se lancer dans une affaire qui, bien au-delà des mots, n’a aucune limite quand il s’agit d’écouler des produits.