Rejet de la politique, engouement pour le politique

20 avril 2017 | | Français

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Rejet de la politique, engouement pour le politique

Les jeunes arabes se désintéressent de la politique conventionnelle et construisent de nouvelles formes de participation individuelles et collectives civiques.

Moussa Bourekba

En 2011, suite aux soulèvements qui ont secoué nombre de pays d’Afrique du Nord et du Moyen- Orient (MENA), le magazine américain Time avait fait du manifestant (The Protester) la « Personne de l’année 2011». Celle-ci était incarnée par un jeune visage qui, suite à la mort de Mohammed Bouazizi, se mobilisait dans les rues de Tunis à Mexico en passant par Moscou, afin de réclamer l’instauration d’un nouveau contrat social. S’il est certain que ces mouvements, autant que les demandes qu’ils formulaient, n’étaient pas l’apanage des jeunes, il n’en demeure pas moins que ceux-ci, qui représentent plus de deux tiers de la population de la région MENA, s’y sont illustrés par leur visibilité et par les multiples actions qu’ils ont menées au cours de cette même année et des années suivantes.

Malgré la scientificité variable, voire discutable du concept de « jeunesse », et en dépit de son caractère homogénéisant, il apparaît que lesdits printemps arabes ont progressivement inscrit à l’agenda politique et académique la problématique de la participation politique des jeunes. Depuis lors, cette question sensible a été prise en compte, au moins dans les discours, par de nombreux États dans la région, mais également à l’échelle mondiale. La création d’un poste d’Envoyé du Secrétaire général pour la jeunesse (ONU), la mise sur pied d’une « Stratégie de réponse à la transformation engagée par la jeunesse dans la région arabe » par le PNUD, la création de « Stratégies nationales intégrées pour la jeunesse » dans de nombreux pays de la région MENA, la mise en place de stratégies de coopération à l’échelle européenne (programme SPRING) ou, encore, la multiplication exponentielle de projets de recherche et d’initiatives pratiques visant à inclure les jeunes dans la vie politique sont autant d’indicateurs qui témoignent de cette nouvelle donne.

Malgré tout, six années après ce qui apparaissait comme étant l’amorce d’une dynamique d’inclusion des jeunes dans la vie politique et publique, la situation semble être tout autre en Afrique du Nord et au Moyen- Orient. Aussi, à l’occasion des consultations électorales qui ont eu lieu depuis lors, soit pour amorcer un processus de transition, soit pour mener des réformes constitutionnelles, la participation effective des jeunes a été beaucoup plus faible qu’attendu (nous y reviendrons plus tard). Entre politisation et dépolitisation, où se situent donc les jeunes de la zone ?

Dans l’élan suscité par les milliers de manifestations qui ont émaillé les pays de la région MENA, de nombreux appels à l’inclusion des jeunes et des séries de réformes ont été annoncées en vue de tendre vers des sociétés politiquement plus inclusives et qui bénéficient davantage d’une jeunesse qui incarnerait l’avenir. Or, ces initiatives et réformes ont-elles eu un impact réel ?

Dans le cadre du projet SAHWA, les résultats émanant du large travail de terrain mené auprès de plus d’une dizaine de milliers de jeunes (Enquête jeunesse SAHWA 2016 et Travail ethnographique de terrain 2016) font apparaître des réalités qui non seulement diffèrent en de nombreux points du discours public et de la rhétorique politique, mais encore, elles prolongent et complexifient le débat académique portant sur la participation politique des jeunes.

Le cercle vicieux de la marginalisation et de l’auto-marginalisation

En premier lieu, les résultats de l’Enquête jeunesse SAHWA mettent en évidence un faible taux de participation politique au sens premier du terme : ainsi près de 95 % des jeunes interrogés ne sont ni engagés dans un parti politique, ni même dans un mouvement politique. Ces données font écho au travail ethnographique de terrain mené auprès de jeunes issus des mêmes pays où la politique est très négativement perçue par ces jeunes. Souvent dépeinte comme une mise en scène, un mensonge permettant aux dirigeants de servir leurs intérêts personnels, elle est généralement critiquée pour ne pas viser l’intérêt général, en particulier concernant les problèmes auxquels les jeunes sont confrontés. Cela se traduit quantitativement par de bas voire très bas taux de confiance accordés à leurs institutions nationales (gouvernements, parlements, hommes politiques). Aussi, plus de la moitié des interrogés accordent une faible confiance voire une confiance nulle aux trois institutions susmentionnées. Une donnée qui explique également pourquoi 41 % des mêmes jeunes interrogés et qui sont en âge de voter ne l’ont pas fait lors des dernières élections nationales. Les trois raisons majeures coïncident exactement avec les tendances émanant du travail de terrain. Viennent ainsi dans l’ordre le désintérêt pour la politique (45 %), l’idée selon laquelle le vote n’aura aucun effet sur leur situation (11 %) et, enfin, le fait que les élections sont considérées comme n’étant ni justes ni transparentes (8 %).

Au-delà de cet indicateur, une analyse en profondeur des multiples rapports que les jeunes entretiennent avec la politique permet de dégager trois raisons à ce désintérêt : en premier lieu, malgré les grands espoirs qu’ont augurés les mois consécutifs aux soulèvements arabes, il règne un certain sentiment d’exclusion de la vie politique et publique parmi les jeunes qui reprochent à la classe politique de ne pas suffisamment tenir compte de leurs problèmes. En second lieu, ils reprochent leur manque de représentativité au sein des institutions politiques et publiques en soulignant le fait que le gouvernement, le Parlement et, plus généralement, les autorités ne peuvent ni ne sauraient représenter la société sans une part importante de jeunes en leur sein. Enfin, ils soulignent le manque de voix et de canaux de communication leur permettant d’avoir leur mot à dire s’agissant des politiques publiques mises en oeuvre et qui ont un impact sur leur vie (éducation, emploi, logement, famille, migration, etc.). D’autre part, dans certains cas, à l’image de l’Égypte depuis 2013, la répression politique a indéniablement joué et continue de jouer un rôle dans l’éloignement ou plutôt l’isolement de jeunes acteurs politisés aux tendances diverses (islamistes, séculaires, libérales, etc.) de la vie politique. Pour eux, comme le montrent les travaux de Nadine Abdallah, cet éloignement est davantage le fruit d’une stratégie de survie choisie, que d’une réelle dépolitisation.

Ce dernier cas met ainsi en lumière le fait qu’il est crucial de tenir compte des contextes politiques nationaux et des configurations en place, si l’on souhaite pleinement saisir les tenants et aboutissants de la participation politique des jeunes. Et ce d’autant plus que de multiples travaux portant sur les régimes autoritaires (d’Amérique latine, d’Asie ou du Moyen-Orient) ont démontré que dans des configurations autoritaires, les réseaux et les méthodes informels sont les plus répandus lorsqu’il s’agit de participation civique et politique. De plus, dans un contexte dominé par la répression politique, nous pouvons observer – par exemple en Égypte – des segments entiers de la jeunesse politiquement active délaisser la politique (au nom du risque de répression), et se consacrer davantage à des actions locales qui ne franchissent pas les lignes rouges imposées par le régime en place.

De cet aperçu général, il en résulte ainsi une sorte de cercle vicieux dans lequel le jeune, marginalisé, participe même à se marginaliser lui-même comme le soutenait un interrogé algérien travaillant dans le secteur de la jeunesse dans un focus group : « Le jeune ne s’est pas marginalisé tout seul, on l’a aidé à se marginaliser dans la mesure où on ne l’a pas pris en considération. C’est-à-dire, on fait des programmes pour les jeunes, mais on ne les associe jamais dans l’élaboration de ces programmes pour savoir ce qu’ils veulent réellement. Est-ce que le jeune adhère à ce qu’on lui propose ? Cette exclusion est provoquée par le manque de considération, ce qui le pousse à se marginaliser lui-même. En management, on dit que pour diriger les hommes il faut les connaître, pour les connaître il faut les écouter. Or, il n’y a pas d’écoute. Il faut connaître le jeune dans son milieu ».

Le rejet de la politique classique : aveu d’une dépolitisation des jeunes ?

Il est vrai que la demande de communication et de dialogue existe dans l’ensemble des pays étudiés ; demande qui n’est pas satisfaite par les canaux traditionnels délaissés par la jeunesse. Mais dans un contexte où cette communication verticale est inexistante, il semble que la communication horizontale – généralisée entre les jeunes – apparaît comme une alternative. En atteste la polémique consécutive au lancement du Dialogue sociétal sur les affaires de la jeunesse par le Ministère tunisien de la Jeunesse (octobre-novembre 2016) sous le slogan « Viens dialoguer ». Après avoir boycotté et tourné en ridicule cette campagne jugée comme verticale et préconçue (choix des thématiques), de nombreuses ONG et associations tunisiennes ont lancé la campagne « Dialogue réel avec les jeunes » avec pour contre slogan « Tu viens » (#IjaEnti), sorte d’injonction adressée aux autorités pour leur signifier que l’enjeu pour eux est d’aller à la rencontre de la jeunesse du pays et non l’inverse, comme le suggère la campagne officielle.

Par conséquent, si de prime abord les résultats tendent à indiquer un rejet catégorique de la politique, il en résulte qu’une réalité complexe voire ambivalente se profile : si les jeunes voient essentiellement la politique actuelle comme étant un « mensonge » ou « inutile », il n’en demeure pas moins qu’ils la jugent nécessaire à la résolution des problèmes qu’ils rencontrent au quotidien.

La politique par des moyens non conventionnels

Ce rapport ambivalent est l’une des possibles explications au fait que si les jeunes délaissent voire rejettent la politique classique, il apparaît en revanche que leur participation dans l’espace public et dans des organisations de la société civile doit attirer notre attention. En effet, dans le volet « participation civique et politique » de l’Enquête jeunesse SAHWA 2016, les organisations caritatives ou humanitaires (20 %), maisons des jeunes (16 %), associations culturelles (16 %) et associations de quartier (15 %) enregistrent les plus hauts pourcentages de participation des jeunes : plus d’un sur 10 y participe comme sympathisant, volontaire ou donateur. Rétrospectivement, cet état de fait amène ainsi à considérer qu’une relation existe probablement entre la dépolitisation apparente des jeunes – observée essentiellement à travers des outils qui mesurent la politisation apparente et conventionnelle – et leur engagement civique qui, une fois analysé, peut être empreint de politisation latente et non conventionnelle (pétition, boycott, ou certaines actions à caractère violent comme le blocage d’un immeuble). Cela semble d’autant plus plausible que la recherche a mis en évidence que les jeunes civiquement engagés dans la région MENA sont souvent intéressés par la politique de manière générale (Mercy Corps, 2012).

En ce sens, la non participation politique peut et devrait même être aussi considérée comme une attitude qui, en soi, peut-être foncièrement politique. À cet égard, un jeune marocain interrogé dans le cadre du travail ethnographique SAHWA nous confiait : « Tous parlent d’inclusion des jeunes dans le processus de prise de décision, mais combien de jeunes sont réellement impliqués dans ces décisions ? Quant aux formes de participation, nombre d’entre elles peuvent être observées sur l’axe Kénitra, Marrakech jusqu’à Agadir. Mais il y a d’autres régions où nombre de jeunes ne sont pas du tout engagés, et ils choisissent de ne pas l’être. Est-ce un choix politique ? (…) Ils décident d’aller au café du coin, de fumer tranquillement et de regarder la mer. Ils ont d’autres problèmes ». Aussi est-il plus que jamais nécessaire d’analyser la participation politique et civique des jeunes à la lumière des opportunités que les régimes de la région leur offrent ou leur ferment.

Conclusion

Ainsi, six années après les soulèvements de 2011, il semble que la trajectoire dans la perception commune de la participation politique des jeunesses arabes soit revenue au stade initial : considérés avant tout comme des acteurs passifs avant 2011, ces jeunes qui ont ensuite endossé le rôle de héros révolutionnaires se retrouvent à nouveau dépeints comme des éléments passifs et socialement marginalisés du fait de leur faible participation politique au sens classique du terme.

Or, il serait erroné de conclure par une dépolitisation sur la base de la seule observation de la participation des jeunes aux formes conventionnelles de la politique. Audelà des instruments de mesure traditionnels, l’enjeu est de prendre en compte les formes diverses et innovantes d’action collective des jeunes. Car ce que les travaux qualitatifs et quantitatifs menés dans la région mettent en lumière, c’est bel et bien une posture qui rend quasiment impossible le fait de trancher sur la question de la politisation ou dépolitisation des jeunes en faveur du second. C’est même le contraire : par le discrédit porté aux institutions politiques et du fait du sentiment d’exclusion qui règne, les jeunes se désintéressent de la politique conventionnelle et construisent, hors des systèmes conventionnels et organisationnels existants, de nouvelles formes de participation individuelles et collectives davantage civiques que politiques. Tenant compte des raisons motivant ces tendances (autoritarisme, discrédit, etc.), cet engagement civique ne serait-il donc pas une façon de faire de la politique par de nouveaux biais et à une échelle qui ne franchit pas les lignes rouges instaurées par certains régimes en place ? Cette coexistence entre le désintérêt pour la politique et l’intérêt pour l’engagement civique à travers des formes non conventionnelles tend ainsi à confirmer que la question de la politisation des jeunes demeure posée.

En revanche, quand bien même les volets qualitatifs et quantitatifs de l’Enquête Jeunesse SAHWA 2016 mettent à jour ces tendances, l’ampleur de ces dynamiques ne saurait être entièrement capturée par le biais d’enquêtes nationales, tant elles sont ancrées à une échelle locale et opèrent à des niveaux et sur des terrains (universités, rues, internet, etc.) qui ne sont pas aisément identifiables et mesurables.

Pour conclure, l’un des enjeux centraux en matière de participation politique et civique des jeunes réside dans le changement d’échelle de l’action politique : les pouvoirs locaux, longtemps habitués à un gouvernement très centralisé qui fixait les priorités à l’échelle nationale et fournissait les services attendus en conséquence, doivent désormais développer des systèmes et des capacités visant à identifier et à répondre aux besoins ainsi qu’aux attentes à l’échelle locale. Sous cet angle, les mouvements de transition ou des réformes initiés par la vague de soulèvements de 2011, tout autant que les nouvelles formes d’engagement non conventionnelles qui se sont récemment développées, peuvent être vus comme une opportunité de promouvoir une approche de bas en haut qui soit plus locale, plus représentative et qui, par conséquent, tiendrait davantage compte de la jeunesse.