Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Gran angular

Ramadan, le mois des ‘iftars’ devant l’écran

Ibrahim Rifi
Journaliste, coordinateur du projet Aflam Cinema de la Fondation Al Fanar pour la Connaissance Arabe
Affiche de la série koweïtienne Min sharia al Haramila… elcinema.com

Le neuvième mois du calendrier lunaire islamique est le mois du Ramadan, le plus sacré pour les Musulmans du monde entier. Il s’agit de l’un des cinq piliers de l’islam et ses rites influencent profondément la vie familiale, sociale, culturelle et économique. Parmi ses rituels les plus caractéristiques figure le jeûne ou siyam : abstinence totale de nourriture, de boisson et de relations sexuelles de l’aube ou fajr au coucher du soleil ou maghreb.

Dans le monde arabe en particulier, une fois le soleil couché, les musulmans rompent leur jeûne. Il s’agit d’un moment d’interaction sociale intense où des groupes d’amis et de membres de la famille se réunissent autour de délicieux et abondants mets gastronomiques qu’ils dégustent ensemble jusqu’à satiété dans ce que l’on appelle l’iftar.

Ceux qui ont eu l’occasion de voyager ou de vivre dans un pays arabe pendant le mois sacré connaissent le grand impact qu’il a sur la vie sociale et économique. Du manque d’énergie avec lequel les fidèles vivent pendant les heures de jeûne, le vide complet des rues et la paralysie de la vie publique à l’heure de l’iftar autour de merveilleux banquets, à l’explosion de joie dans les rues et les souks pendant la nuit jusqu’aux premières heures du matin. Mais au-delà de l’aspect religieux, au cours du dernier demi-siècle, l’iftar est devenu un événement très spécial pour le divertissement télévisé, en particulier dans les pays arabes.

Chaque année, à l’approche du Ramadan, le bourdonnement des médias et des réseaux sociaux du monde arabe monte en décibels avec le débat sur les dizaines de séries produites exclusivement pour le moment d’or de la lucrative industrie des mosalsalat, l’un des genres télévisuels les plus populaires du Ramadan. La mosalsal du Ramadan, ou mosalsalat au pluriel, est une série de 30 épisodes, un pour chaque jour du mois sacré, qui finissent souvent par devenir les séries les plus regardées de l’année.

Des centaines de brèves circulent sur les réseaux sociaux à propos des énormes chiffres liés aux coûts de production de ces séries et aux salaires des acteurs qui y participent. Nous nous trouvons face à un secteur qui, rien qu’en 2021, a dépensé plus de 150 millions de dollars pour les productions de Ramadan et où, rien qu’en Égypte, on estime qu’environ 50 millions de personnes s’assoient devant la télévision après avoir rompu le jeûne, selon les données de la BBC.

L’évolution d’une tradition existante

Bien avant l’avènement de la télévision dans la vie sociale et culturelle du Ramadan, on retrouvait les hakawatis, considérés comme les ancêtres de cette tradition : des conteurs d’histoires et de mythes de manière théâtrale sur les places ou dans les cafés des médinas des villes arabes. Les plus importants se produisaient en public dans les grandes villes comme Le Caire, Bagdad ou Damas. Leur pouvoir d’attraction était tel qu’ils rassemblaient des centaines de personnes autour d’eux, devenant ainsi une partie intégrante de la tradition du Ramadan pendant des siècles.

L’avènement de la radio et de la télévision a porté un coup dur ayant mis fin au rassemblement de milliers de personnes – qui se sont d’abord rassemblées devant les émissions spéciales du Ramadan à la radio, puis devant les écrans de télévision – autour des hakawatis traditionnels, relégués au rang de pur folklore.

L’émergence des séries du Ramadan s’est produite plus spécifiquement dans les années 1990, avec la généralisation de la télévision par satellite. Les audiences du Ramadan restent les plus élevées de l’année jusque tard dans la nuit, ce qui signifie que le prix de la publicité télévisée se multiplie de manière exponentielle. Pour l’industrie télévisuelle arabe, le Ramadan est donc une question de vie ou de mort, et c’est au cours de ce mois que sont lancées les séries qui se battent entre elles pour être les plus regardées de l’année.

Des sujets jamais exempts de polémique

Les sujets des séries du Ramadan suscitent souvent de grands débats et controverses sociaux en raison des questions polémiques qu’ils abordent, ce qui est, d’autre part, une stratégie poursuivie par les sociétés de production, afin d’attirer le plus ample public possible. Les controverses se transforment souvent en appels à la censure ou de facto à l’interruption de la diffusion par les autorités, en passant par des attaques verbales et même physiques contre les acteurs et les réalisateurs des séries, dans une partie du monde où la liberté d’expression est, en règle générale, constamment menacée.

Un sujet qui revient souvent pendant le mois de Ramadan est celui des événements, aussi bien de l’histoire arabe contemporaine que des premiers temps islamiques ou préislamiques. Ces drames ont tendance à être polémiques, soit parce qu’ils proposent une lecture et un récit de l’histoire qui contredisent la version officielle des États, soit parce que la version officielle d’un État contredit celle d’un autre État.

Il est très courant de voir comment, pendant le mois de Ramadan, des sociétés de production de différents pays arabes, mais aussi d’autres pays non arabes mais musulmans, commencent à produire des séries audiovisuelles sur des personnages ou des événements historiques spécifiques : des figures importantes de l’Islam, des califes ou des dirigeants des principaux empires et dynasties qui ont dominé l’Orient musulman, mais avec des lectures et des récits historiques complètement différents. Alors que les Ottomans sont présentés comme des héros dans des séries turques telles que Ertugrul, dans les séries arabes, ils sont présentés comme des bar bares et des colonisateurs, comme par exemple dans la contre-série arabe Mamalik al Nar (Royaumes de feu), financée par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Des événements controversés à l’origine des premiers schismes de l’islam entre sunnites et chiites sont également largement représentés de manière antagoniste par les pays arabes et l’Iran et sont populaires pendant le mois sacré. Alors que les figures vénérées par le sunnisme traditionnel sont représentées avec héroïsme et respect, comme les compagnons du Prophète ou les dynasties omeyyades et abbassides, les séries iraniennes les dépeignent souvent de façon négative et désobligeante, exaltant des figures historiques religieuses ou des événements importants, plus caractéristiques de la vision du monde chiite.

On ne peut parler des séries historiques du Ramadan dans le monde arabe sans mentionner la légendaire série syrienne Bab al Hara (La porte du quartier), réalisée par Bassam al Mulla et diffusée pour la première fois en 2006. Bab al Hara est la série télévisée la plus regardée du monde arabe. Elle raconte les événements quotidiens et les drames familiaux d’un quartier de Damas dans l’entre-deux-guerres, lorsque la Syrie était sous occupation française. Il s’agit d’un drame historique qui met en avant un récit anticolonial et le caractère multireligieux et interculturel de la Syrie de l’époque, où musulmans, juifs, chrétiens et druzes coexistaient pacifiquement. Suite au succès de sa sortie, Bab al Hara a été diffusée pendant plus de 10 saisons et rassemble un public très fidèle, grâce auquel elle se maintient dans le top des séries du Ramadan les plus regardées chaque année.

Des instruments au service des dictatures

Si les séries du Ramadan jouent un rôle important dans les sociétés arabes, en abordant des questions sociales et politiques où les spectateurs s’identifient à leurs personnages et à leurs intrigues, elles sont aussi, et surtout, utilisées comme un moyen par lequel les gouvernements exercent leur influence, blanchissent leurs politiques et manipulent la perception des masses sur la réalité politique et sociale du pays. C’est le cas, par exemple, de la série égyptienne Al Ikhtiyar (Le choix), réalisée par Peter Mimi, dont la troisième saison a été présentée au cours de ce Ramadan 2022 et qui montre l’héroïsme de la police égyptienne face à l’ennemi public numéro un du gouvernement : l’organisation du président déchu Mohammed Morsi, les Frères musulmans. Al Ikhtiyar réécrit des épisodes de l’histoire récente d’Égypte, comme l’assaut des forces de sécurité sur la place Rabia al Adawiya, légitimant la répression d’organisations purement politiques et justifiant ainsi la persécution et l’emprisonnement des partisans des Frères musulmans ou de toute forme de dissidence politique, menés par l’État depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Abdel Fattah al Sissi.

Séries du Ramadan avec une perspective de genre

Ces dernières années, on constate une augmentation du nombre de séries télévisées traitant de questions liées aux problèmes rencontrés par les femmes dans les pays arabes. En général, selon l’analyse de la chercheuse saoudienne Iman Hussein, les femmes sont dépeintes comme des sujets passifs, des victimes et des êtres incapables de changer leur réalité. Toutefois, les séries diffusées pendant le Ramadan 2022 ont abordé les questions relatives aux femmes, sous un angle différent. Les héroïnes sont présentées comme des sujets actifs, capables de transformer leur propre vie et de défier les normes sociales, culturelles et religieuses, mettant ainsi l’accent sur leur représentation autonomisée.

Bien sûr, ces séries n’ont pas été sans controverse. L’une des plus polémiques du Ramadan 2022 en Égypte, qui est arrivée en tête des audimats dans le monde arabe pour avoir soulevé un sujet considéré tabou par certains secteurs, est Faten Amal Harby, réalisée par le journaliste et cinéaste Ibrahim Issa.

La série raconte l’histoire de Faten, une femme divorcée qui se bat contre son ex-mari violent pour obtenir la garde de ses enfants. L’intrigue s’attaque aux failles et aux lacunes du Code du statut personnel égyptien, dérivé de la charia, qui privilégie constamment les hommes par rapport aux femmes, notamment en ce qui concerne la garde des enfants. lorsque la femme décide de se remarier.

Dès le premier jour de sa diffusion, les réseaux sociaux se sont fait l’écho de la controverse et les réactions ont été très différentes, déclenchant une grande polari sation et la prise de position d’importantes personnalités intellectuelles et culturelles du monde arabe. Le débat a été tel que la première institution religieuse officielle du pays et l’une des plus importantes du monde islamique, la mosquée Al Azhar, s’est publiquement prononcée contre la série pour avoir tourné en dérision les versets du Coran et dénaturé l’image des savants religieux.

Le réalisateur, Ibrahim Issa, connu pour ses séries traitant de sujets tabous qui finissent par susciter la controverse, s’est défendu en arguant de l’importance de critiquer la réalité des femmes dans les cultures arabes et la législation religieuse qui s’exerce sur elles. Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision Al Hurra, il a déclaré que « l’opinion du courant traditionnel – en référence à Al Azhar – sur ces questions favorise les positions extrémistes qui annulent et détruisent les droits des femmes ». Les partisans de la série affirment, pour leur part, que l’absence de renouvellement législatif et la perpétuation d’un système de règles et de lois primitives, dont les victimes sont principalement les femmes, ne peuvent perdurer dans une société qui se veut moderne et avancée.

Une autre série controversée de ce Ramadan 2022, surtout dans la région du Golfe, est Al Asuf (Vents forts), produite par le géant saoudien des médias MBC et réalisée par Muzanna al Sobh. Sortie en 2018, il s’agit d’un drame qui se déroule en Arabie saouditel dans les années 1970.

La troisième saison, présentée au cours du Ramadan 2022, dévoile les pages sombres des années 1990 en Arabie saoudite, une époque où la vie culturelle fut totalement effacée, où les cinémas furent fermés, les concerts annulés, les artistes et les écrivains arrêtés et emprisonnés, les livres et les médias censurés, et où toute dissidence politique ou religieuse qui contredisait la version officielle des autorités était durement réduite au silence.

La controverse vient du fait que la série s’attaque à la pensée et à la morale conservatrices qui prévalaient à l’époque, à travers la vie des jeunes membres de la famille Al Tayan, les personnages principaux. Depuis sa sortie, une grande polémique a entouré la série, car elle dépeint la société saoudienne de l’époque comme moins religieuse qu’aujourd’hui, où la culture permettait, parmi de nombreuses autres questions, les relations extraconjugales, ce qui, pour les secteurs les plus traditionnels et conservateurs de la société, est une « distorsion de l’histoire et une attaque contre les valeurs saoudiennes et islamiques ».

Dans la série, les femmes sont dépeintes comme des personnages luttant pour transformer leur réalité et faire valoir leurs droits, souvent soutenues par les hommes de leur famille. Al Asuf célèbre certains des événements sociaux les plus importants de ces années-là, comme les protestations contre l’interdiction de conduire pour les femmes, bien que cette affaire n’ait pas été connue en dehors du pays jusqu’à récemment.

La série critique ouvertement le pouvoir des hommes qui dirigent le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, l’organisme officiel saoudien qui emploie la police religieuse pour faire respecter les règles islamiques dans le pays, et elle s’attaque à la corruption et à la répression que cet organisme exerce sur les jeunes, en particulier les femmes. Selon Abderrahman al Rashid, chroniqueur saoudien du quotidien Al Arab, « L’attaque contre les séries du Ramadan qui critiquent le régime établi est un élément typique du Ramadan auquel nous nous sommes habitués ces dernières années parce qu’elles sont les plus regardées », et il ajoute : « Les voix réactionnaires à cette série visent tout produit culturel innovant et critique, et justement cette série jette une lumière sur une période d’obscurité ».

Une autre série comportant une dose intéressante de lutte sociale entre les genres est la koweïtienne Min sharia al Haramila… (De la rue Haramà…), réalisée par Heba Mishari, qui a suscité de nombreuses critiques en raison des sujets controversés qu’elle aborde, une fois de plus. La série se distingue par l’inclusion de personnages égyptiens et syriens, ce qui lui a valu une plus grande diffusion dans le Golfe et au-delà.

Min sharia al Haramila… montre un large éventail de personnages féminins hétérogènes à travers leur vie quotidienne, et critique ouvertement la souffrance vécue par les femmes à cause de l’infidélité de leur mari, la violence machiste et la polygamie.

La controverse générée a atteint un tel niveau que plusieurs membres de l’Assemblée nationale du Koweït ont publiquement demandé son interruption, car elle offenserait le Koweït et contredirait les valeurs et les coutumes de la société koweïtiennel en raison des scènes obscènes et des sujets tabous qu’elle aborde.

Les musalsalat du Ramadan sont un moyen de réécrire et de tenter de construire de nouveaux récits et imaginaires de la société, et sont souvent utilisées comme une forme d’expression et de protestation concernant différentes réalités sociales, telles que la situation des femmes dans le monde arabe. En de nombreuses autres occasions, la mosalsal est un outil de pouvoir au service de la dictature. Les changements effectifs qui contribueront à l’amélioration de leur situation dans la région prendront probablement du temps, mais paradoxalement, les séries du Ramadan contribuent à reconnaître l’existence de l’inégalité des genres et à prendre conscience de la nécessité de lutter contre le machisme dans tous les espaces, remettant subtilement en cause le système de valeurs sociales, culturelles et religieuses établi./

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