Présences chinoises en Afrique du Nord Méditerranéenne

31 May 2023 | | French

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Il y a une essentialisation de la Chine et des acteurs chinois qui obère notre compréhension de leurs présences et qui confond en une stratégie fantasmée une multiplicité d’approches (autant que d’acteurs), d’où une nécessaire marque du pluriel pour parler de ces présences chinoises en Afrique du Nord. Il y a d’abord des acteurs institutionnels qui peuvent s’affronter au sein même des ambassades à travers les divergences entre représentants du ministère des Affaires étrangères qui subordonnent le commercial au politique et ceux du ministère du Commerce qui, inversement, subordonnent le politique au commercial. Cette lutte a été particulièrement sensible après la réforme de 2003 qui, de fait, octroyait une certaine prééminence au ministère du Commerce sur celui des Affaires étrangères. Cette rivalité entre le commercial et le politique se retrouve aussi dans les rapports entre les représentants du ministère des Affaires étrangères et ceux de l’ExIm Bank de Chine dépendant du ministère des Finances : les premiers encouragent l’attribution de prêts à taux bonifiés, tandis que les seconds préfèrent octroyer des prêts à des taux commerciaux. Ces différends institutionnels se doublent d’une autonomisation des entreprises à l’égard de ces institutions.

Les stratégies entrepreneuriales dépendent tant du statut de l’entreprise que de sa recherche de marchés, sans que nous puissions les réduire à l’observation d’un grand plan, si ce n’est une certaine volonté de s’internationaliser, comme les y incite le gouvernement chinois. Cette internationalisation ne fait pas automatiquement de ces entreprises des multinationales ni des entreprises mondialisées, dans la mesure où le chiffre d’affaires qu’elles réalisent à l’étranger reste marginal dans leur chiffre d’affaires total. Les grandes entreprises publiques dépendant du gouvernement central d’abord, nous distinguerons celles qui sont effectivement en mission du gouvernement chinois pour garantir l’approvisionnement en matières premières, de celles qui sont juste à la recherche de marchés comme les grandes entreprises du BTP qui n’ont d’autre objectif que de réaliser des profits. Ce sont ensuite les entreprises publiques provinciales, dont la loyauté va d’abord aux gouvernements locaux, qui renforcent leur pouvoir grâce aux bénéfices qu’elles réalisent. On trouve aussi de grandes entreprises privées, ou supposément privées, comme Huawei qui, en son temps, s’était opposée à la volonté du gouvernement chinois d’imposer des normes téléphoniques proprement chinoises pour la vente à l’étranger d’équipements téléphoniques. Ce sont encore des PME privées qui sont potentiellement autant d’électrons libres. Les entreprises précitées sont des entreprises chinoises (ou leurs filiales) de droit chinois – donc enregistrées en Chine. Il ne faut donc pas les confondre avec les petites entreprises privées de droit local (donc juridiquement et statistiquement non chinoises) dirigées par des ressortissants chinois en Afrique du Nord, dont l’allégeance à Pékin peut être inversement proportionnelle à l’autonomie dont ils jouissent.

Quel est le bilan de l’activité économique de ces acteurs ? L’analyse des données statistiques chinoises, ainsi que de celles des institutions internationales, montre clairement que les entreprises chinoises en Afrique du Nord n’interviennent pas spécifiquement comme investisseurs, tel qu’un cliché répété à satiété voudrait le faire croire, mais comme prestataires de services et comme clients et fournisseurs de marchandises. En 2021, le montant de ces activités commerciales (services et marchandises) a été 110 fois plus important que celui effectivement investi en Afrique du Nord (voir graphique 1). Toujours la même année, le montant de l’investissement direct chinois en Afrique du Nord a été de 0,4 milliard de dollars, soit le dixième du bénéfice trimestriel d’une entreprise comme TotalEnergies la même année.

Graphique 1. Investissement et prestations de services

Source :     Calculs de l’auteur à partir de l’Annuaire statistique chinois http://www.stats.gov.cn/tjsj/ndsj/ et des communiqués statistiques du MOFCOM http://fec.mofcom.gov.cn/article/tjsj/tjgb/.

Donc, contrairement à un poncif très répandu, l’investissement chinois est très faible. Nous sommes ici confrontés à une confusion classique entre investissement, financement et prestation de services. Les organismes internationaux ont donné une définition claire de ce qui doit être considéré comme un investissement – définition à laquelle la Chine adhère. Afin de rendre la confusion plus évidente et de donner à l’investissement son rôle exact, nous comparons de 2003 à 2021 le montant de l’investissement aux prestations de services fournis dont l’indicateur sera le chiffre d’affaires des contrats de construction à l’étranger réalisé la même année (voir graphique 2). Ainsi, en 2021, le chiffre d’affaires réalisé par les entreprises de construction chinoises était plus de quinze fois supérieur au montant investi par la Chine en Afrique du Nord. Il ne s’agissait pas d’une exception, mais d’une règle générale. Il doit être parfaitement clair que les investissements chinois constituent une dépense pour la Chine et non un revenu pour le pays hôte. En revanche, le paiement de services est une dépense (en même temps qu’un investissement) pour le pays client, mais un revenu pour la Chine. Compte tenu de cette différence, ces deux activités illustrent chacune à leur manière la présence de la Chine en Afrique du Nord ; elles montrent clairement que la Chine est un prestataire de services plutôt qu’un investisseur, que l’Afrique du Nord est un client plutôt qu’un partenaire. Partant, même si l’Algérie se réserve la part du lion dans le stock d’investissement chinois en Afrique du Nord (voir graphique 3), la conséquence de la faiblesse de cet investissement est que la Chine ne participe que très marginalement à l’industrialisation de la région, d’autant que ses investissements se font dans des activités généralement intensives en main-d’œuvre, donc peu capitalistiques et, par conséquent, peu industrialisantes et n’impliquant que des transferts de technologies très limités.

Graphique 2. Investissement et chiffre d’affaires des contrats chinois en Afrique du Nord (2003-2021)

Source : Voir graphique 1.
Graphique 3. – Le stock d’investissement chinois selon les pays d’Afrique du Nord

Source : Voir graphique 1.

En résumé, les entreprises chinoises investissent peu en Afrique ; en revanche, elles y font du commerce et construisent des infrastructures pour le compte des gouvernements africains, qui eux investissent à l’aide de financements chinois. Dès lors, quelle place pour les pays nord-africains dans la stratégie des nouvelles routes de la soie ?

Il existe une substantifique asymétrie dans les rapports entre l’Afrique du Nord comme région méditerranéenne et la Chine en tant que nation. Si la Chine est économiquement importante pour l’Afrique du Nord, l’Afrique du Nord, elle, ne l’est pas pour la Chine. En revanche, les pays nord-africains peuvent se révéler politiquement importants pour la Chine comme tous les autres pays du continent. Ici, il faut jeter un œil en arrière. En 1989, après les massacres de la place Tian’anmen, les pays occidentaux ont pris des sanctions contre la Chine. Dès lors, un discours bifron s’instaure progressivement : un message économique assez libéral qu’illustre le discours prononcé à Davos par Xi Jinping et un message politique volontiers anti-occidental qui s’est consolidé au fil du temps pour s’épanouir ces dernières années. D’un point de vue politique, cela s’est traduit dès le début des années 1990 par une instrumentalisation du vieux thème de l’humiliation nationale et une révision des manuels d’histoire, par une réactivation du tiers-mondisme, par l’approfondissement des liens avec les pays en développement à commencer par les africains – en Afrique du Nord par l’Égypte et l’Algérie –, car l’Afrique, ce sont 54 pays ayant chacun une voix à l’assemblée générale des Nations Unies (Eswatini excepté, 53 pays reconnaissent pour l’heure Pékin) – c’est-à-dire près d’un tiers des voix qui peuvent voter les décisions.

Aujourd’hui, la Chine est le seul pays à avoir été simultanément à la tête de quatre agences onusiennes : la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale), l’ONUDI (Organisation des Nations unies pour le développement industriel) et l’UIT (Union internationale des télécommunications). C’est aussi le seul pays à n’avoir jamais cumulé autant de directions en même temps. Ces quatre agences sont éminemment symboliques. Les directions de la FAO et de l’ONUDI soulignent l’implication de la Chine dans les questions de développement, d’industrialisation et d’aide aux pays pauvres, tandis que les directions de l’OACI et de l’UIT signalent la Chine comme un pays techniquement innovant dans des domaines sensibles, et ayant donc réussi sa mutation de pays arriéré en pays technologiquement avancé. Si la présence de la Chine à la tête de l’UIT prend tout son sens dans la course, non plus à la 5G, mais à la 6G que Huawei entend pouvoir commercialiser dès 2030, celle à la tête de l’OACI est encore plus significative avec le lancement d’une route aérienne de la soie et après les déboires du Boeing 737 Max. La route aérienne de la soie est un projet inauguré par le conglomérat AVIC (Aviation Industry Corporation of China), afin de promouvoir l’exportation d’équipements, d’infrastructures et de services aéronautiques chinois dans les pays le long des nouvelles routes de la soie. Parmi le matériel exportable, il y a le COMAC C919 destiné aux mêmes marchés que ceux de l’Airbus A320 et du Boeing 737 Max.

En soutenant économiquement et financièrement les pays africains au nord comme au sud du Sahara, la Chine s’est constitué une clientèle de pays tributaires qui lui permettent de construire son image et d’exercer un pouvoir politique certain : l’instrumentalisation de ces pays contribue directement à la renaissance de cette Chine puissante que les dirigeants chinois appellent de tous leurs vœux.


This article is an outcome of the lecture Thierry Pairault offered at the IEMed in the framework of the Aula Mediterrania 2022-23 series. Watch again the full lecture.