Pour une pensée du Sud

Edgar Morin

Sociologue et philosophe

Ce texte fait partie des actes d’une rencontre maintenue en Catalogne il y a quelques années, mais que nous publions ici pour la première fois étant donnée l’importance de cette réflexion d’une grande clairvoyance de nos jours. En effet, il faut récupérer l’approche d’Edgar Morin dans un temps où l’unification techno-économique a produit la dislocation socio-culturelle qui, dans de nombreux cas, menace les originalités et singularités culturelles, ethniques, nationales. D’où, une réaction dangereuse de repli sur la nation, l’ethnie, voire la religion. Pour l’auteur, la pensée du Sud ne devrait être que complexe, pour reprendre le sens originaire latin du mot complexus :« ce qui est tissé ensemble ». La pensée complexe est celle que relie l’artificiellement séparé. Dans son article sur l’histoire et la mémoire de la Méditerranée, Edgar Morin nous donne des exemples pour la réflexion culturelle.


Qu’est-ce le Sud ? C’est tout d’abord une notion faussement claire. S’il est évident que le sud se définit par rapport au nord, un sud, comme le Maghreb par rapport à l’Europe, est un nord pour l’Afrique. En Europe, l’Italie est un pays sud-européen qui a son nord, avec Milan, la Lombardie. La France, pays du Nord, a son sud : la Provence, le Languedoc. Et São Paulo, métropole du Sud, est tout imprégnée de Nord. La notion de sud est une notion relative. Donc, nous devons éviter toute réification ou substantialisation du terme « sud ». Le Nord de son côté ne peut être conçu comme entité géographique. Il est très hétérogène et nous ne parlons évidemment pas de la Russie plus proche culturellement du sud européen que du nord anglo-saxon, ni évidemment de la Sibérie. Il ne saurait non plus être conçu comme idéaltype à la façon de Max Weber. Ce n’est pas non plus une notion réductrice qui oublierait toutes les qualités qui viennent du Nord. En fait, ce que nous appelons aujourd’hui Nord était il y a quelques décennies appelé Occident quand on l’opposait à l’Orient ; il est devenu Nord opposé au Sud quand le terme de tiers-monde est tombé en désuétude. Effectivement, pour le Sud, il y a une hégémonie du Nord, qui est l’hégémonie de la technique, de l’économie, du calcul, de la rationalisation, de la rentabilité, de l’efficacité. Notions qui ne sont pas à rejeter, mais à l’égard desquelles, sans doute, une pensée du Sud doit s’exprimer de façon consciente et critique, d’autant plus que cette hégémonie insuffle son dynamisme sur toute la planète. D’autant plus qu’actuellement le Nord est en train de dévorer – ou d’essayer de dévorer – le Sud. 

Il y a évidemment des suds, très différents les uns des autres, mais qui sont soumis à la conception unique, venue du Nord, de l’arriération, du sous-développement, de l’impératif du développement et de la modernisation. Cette vision rend incapable de concevoir qu’il y ait dans les suds des qualités, des vertus, des arts de vivre, des modes de connaissance qu’il s’agirait non seulement de sauvegarder, mais aussi de propager dans les nords.

Pour arriver à la pleine conscience des qualités et des vertus du Sud, il faudrait une pensée du Sud. Une telle pensée est à élaborer, à partir des expériences des divers suds.

Une précision préliminaire est nécessaire. J’ai dit que nord et sud étaient des notions relatives. Il faut ajouter qu’il ne faut idéaliser ni dévaloriser l’une et l’autre. Toute culture ou toute civilisation (ici la distinction entre ces termes importe peu) a ses qualités, ses vertus, ses illusions, ses infirmités. La culture du Nord issue de l’Occident européen, développée dans le monde anglo-saxon, a apporté la démocratie représentative, les droits humains, le droit de la femme, les autonomies individuelles. Mais elle a aussi ses carences profondes en se concentrant sur la puissance et sur les développements matériels, elle a ses aveuglements, ses illusions comme fut jusqu’à une époque récente l’occultation de la relation vitale entre l’humain et le monde naturel ou comme le mythe d’un progrès conçu comme loi inéluctable de l’histoire humaine. Du côté des suds, de trop nombreuses cultures entretiennent l’autorité inconditionnelle des pouvoirs politiques et religieux, la domination de l’homme sur la femme, des interdits de toutes sortes.

L’univers de pensée ici proposé est celui du refus de la réduction (d’un complexe à l’un de ses éléments), de la disjonction (qui sépare des idées apparemment antagonistes mais pourtant complémentaires). Quel pourrait être l’apport de la Méditerranée à l’élaboration d’une telle pensée ?

Il y a l’héritage le plus ancien, sans doute, qui est celui d’une divinité universelle, que déjà Akhnaton, pharaon, a voulu reconnaître et adorer à travers le soleil. Le dieu universel est réapparu dans la Bible et dans les Évangiles. Il repousse les dieux multiples des religions polythéistes. Mais pour ma part, je concilierais, dans une pensée du Sud, le sens de la diversité concrète de la nature, qu’expriment les dieux des polythéismes antiques, notamment grec et latin, et le sens de l’unité de l’univers qu’exprime le Dieu Unique. 

À partir de Paul de Tarse s’est manifestée une religion s’adressant à tous les êtres humains « il n’y a plus de juifs ni de gentils », portant en elle une source d’universalité concrète, s’adressant à la multiplicité humaine dans ses différentes ethnies, et qui se retrouvera dans l’Islam, puis laïcisée, dans l’humanisme européen.

Nous trouvons une autre source d’universalité dans l’héritage hellénique : tout être humain est doté de raison, ce qui lui permet d’avoir compétence sur la politique de la cité. La déesse Athéna ne dirige pas la cité d’Athènes, elle la protège. Ce qui la dirige, c’est l’Assemblée des citoyens. Et dans la démocratie comme dans la philosophie athénienne le débat joue un rôle central : c’est le chemin vers la vérité. De plus, la philosophie se définit, non seulement comme une recherche de sagesse, mais plus encore comme une volonté de réflexion sur toutes choses. 

Il nous faut également assumer l’héritage universaliste de l’Empire romain qu’a manifesté l’édit de Caracalla, qui reconnaît à tout habitant de l’Empire, quelle que soit son origine ethnique, les droits du citoyen romain. 

De même, il nous faut assumer le message de la Renaissance – autre message du Sud – et ce message qu’il nous faut assumer et reprendre c’est : « problématiser ». La Renaissance est un mouvement de l’esprit où l’on problématise le monde : « Qu’est-ce que le monde ? ». On problématise l’homme : « Qu’est-ce que l’homme ? ». On problématise la nature : « Qu’est-ce que la nature ? » On problématise Dieu : « Dieu, quel est-il ? Existe-t-il ? »

Un humanisme est né à partir de cette problématisation. Le mot « humanisme » a deux faces. Il a une face qu’il nous faut abandonner. C’est celle de l’homme dominateur, voué à devenir maître et possesseur de la nature, selon la formule de Descartes. Nous devons rejeter cet humanisme arrogant, parce que nous savons désormais que toute volonté de maîtriser la nature dégrade non seulement cette nature, mais aussi notre humanité, qui lui est inséparablement liée, dépendante d’elle encore plus qu’elle dépend de nous. L’autre face de l’humanisme est celle de la valeur et de la dignité de tout être humain, quel qu’il soit, d’où qu’il soit. C’est cet humanisme que nous devons non seulement assumer, mais aussi propager en l’ère planétaire où toute l’humanité vit une communauté de destin.

Nous devons aussi assumer l’héritage de la Renaissance parce que aujourd’hui, à nouveau, nous devons problématiser le monde. Notre univers n’est plus celui de Copernic et de Galilée, où le soleil était devenu central. C’est un univers absolument gigantesque où il n’y a pas de centre, où la Terre est la minuscule planète d’un minuscule soleil, astre mineur d’une petite galaxie périphérique.

Nous devons problématiser le réel : où est la « vraie » réalité ? Dans les particules et les atomes ? Dans les objets de notre perception ? Dans notre esprit ? Que signifie la réalité aujourd’hui ? 

Nous devons reproblématiser notre relation avec la nature, que nous avons considérée comme faite d’objets à manipuler, domestiquer ou détruire alors que nous lui sommes inséparablement et vitalement liés. 

Nous devons reproblématiser nos croyances et nos credos, à commencer par notre croyance en un progrès irréversible de l’humanité. 

Enfin, nous devons problématiser l’instrument même de la problématisation, qui est la raison. Car nous devons commencer à comprendre que la raison n’est pas une, monolithique, simple. Il y a une rationalité ouverte qui reconnaît les limites de ses capacités d’appréhension, et ne peut que reconnaître le mystère de l’univers. Il y a la rationalité théorique qui élabore des systèmes d’idées. Il y a la rationalité critique qui s’en prend aux croyances infondées. Il y a la rationalité autocritique, qui examine rationnellement sa propre culture et sa propre personne. Il y a la raison close, incapable d’accueillir les arguments et les faits qui la contrarient. Il y a la rationalité chaude, animée par une passion. Et il y a la rationalité glacée du calcul. Il y a une rationalité dégénérée qui est la rationalisation, fondée sur une logique implacable et bornée. Il y a la rationalité instrumentale au service des délires et des cruautés humaines. Nous avons, bien entendu, à régénérer ce qui fait la vertu de la rationalité, la capacité théorique, la capacité critique, la dénonciation des dogmes, la résistance à l’anathème, et surtout, aussi, la capacité autocritique encore très sous-développée.

Aux héritages méditerranéens, nous devons combiner les héritages africains et sud-américains. Si divers soient-ils, ils comportent tous des modes mythiques ou religieux d’intégration dans le cosmos et dans la nature dont nous devons extraire la vérité profonde et la lier à notre nouvelle conscience écologique qui reconnaît notre intégration dans une biosphère que le devenir de la mondialisation, sous l’impulsion du Nord, continue à dégrader. Il y a l’héritage des traditions de solidarité qu’il s’agit non de détruire, mais d’intégrer. Il y a de multiples connaissances, savoirs, sur le monde minéral, végétal, animal que nous avons à incorporer. Il y a de très divers et riches arts de vie, y compris dans les petites sociétés indigènes d’Amérique du Sud et d’Afrique.

Aussi, réunissant et conjuguant tous ses héritages, une pensée du Sud est capable d’opérer une nouvelle et grande problématisation. 

Commençons par problématiser la mondialisation, ce processus qui a commencé à la fin du XVe siècle avec la conquête des Amériques et la navigation autour du globe, s’est développé dans et par la colonisation et l’esclavage, et qui, à partir des années 1990 s’est déployé sous forme de globalisation. Celle-ci se poursuit de façon effrénée. La science, la technique, l’économie, le profit sont les moteurs de ce dynamisme qui propulse le vaisseau spatial Terre. Ce dynamisme scientifique-technique-économique a produit des périls nouveaux pour toute l’humanité, avec la prolifération des armes nucléaires, avec la dégradation de la biosphère, avec les polycrises planétaires. Avec aussi les nouveaux conflits ethnoreligieux qui déchirent notre planète et peuvent produire l’utilisation des armes d’anéantissement. 

Nous sommes témoins et victimes aujourd’hui d’une crise économique venant de l’absence de régulation d’une économie mondiale corrompue par la finance spéculative. Cette crise s’inscrit dans un ensemble de crises. Crise de la relation entre les humains et la nature, dont témoignent les multiples dégradations de la biosphère. Crise des sociétés traditionnelles qui tendent à se désintégrer sous le dynamisme de cette mondialisation qui est, en fait, une occidentalisation. Crise de la modernité, elle-même, puisque non seulement la modernité accomplie dans les pays d’Europe occidentale et les États-Unis, n’a pas réalisé les promesses d’une vie meilleure, d’une vie libérée, d’une vie harmonieuse, mais au contraire, a créé un nouveau mal-être de civilisation. Crise de la modernité aussi dans le sens où ce qui justifiait son devenir était l’idée devenue un dogme universel au XXe siècle, que le progrès était une Loi irrésistible de l’histoire humaine. Or, nous avons progressivement découvert que les moteurs du progrès étaient profondément ambivalents, comme la science, la technique, le développement. Nous avons découvert aussi que la promesse est morte, que le futur est incertain, que le lendemain est inconnu. L’autodestruction de l’idée de progrès nous a conduits à une crise du futur. Et dans la crise du futur, dans l’angoisse du présent, que reste-t-il sinon le retour aux racines, c’est-à-dire, au passé ? C’est le philosophe tchèque Patocka qui a formulé la vision la plus claire : « Le devenir est problématisé et il le sera à jamais ». C’est dire que l’aventure humaine est une aventure inconnue.

Ainsi, nous avons toutes ces crises qui se rejoignent dans la crise du développement. Certes, le développement a apporté du bien-être, des autonomies individuelles, des émancipations dans la création de nouvelles classes moyennes. Mais le développement a apporté aussi la destruction des solidarités traditionnelles, des corruptions nouvelles, l’accroissement des inégalités partout dans le globe, d’énormes misères. Et nous avons le spectacle en Asie, en Amérique Latine, en Afrique, des mégapoles avec d’immenses « suburbes » ou banlieues de dénuement. Comme l’a dit très justement le penseur iranien Majid Rahnema, la misère a chassé la pauvreté. Certes, une partie de la pauvreté a été chassée par la prospérité des nouvelles classes moyennes, mais la pauvreté qui permettait un minimum de vie digne, a été chassée en grande partie par la misère, qui est dépendance et humiliation.

Donc, nous vivons la crise du développement qui est en même temps la crise de l’occidentalisation et la crise de la mondialisation, trois faces de la même crise. 

La crise de la mondialisation est aussi la crise de l’unification techno-économique du globe. Celle-ci s’était effectuée après l’effondrement des économies dites socialistes, en Union Soviétique, Chine, Vietnam, dans et par la mondialisation du capitalisme et des télécommunications qui permettent à tous points de la planète d’être en relation immédiate, (téléphone, Internet) donc, une unification extraordinaire de la planète. Et pourtant, cette unification coïncide avec des décompositions de tous ordres : l’Union Soviétique se disloque en nations nouvelles et parfois antagonistes, comme l’Azerbaïdjan et l’Arménie, et, comme récemment, la Géorgie et la Russie elle-même ; aussitôt après 1990, la poussée des nationalismes croate et serbe désintègre une nation apparemment accomplie, la Yougoslavie, et produit une guerre atroce contre laquelle l’Europe s’est montrée impuissante. Puis, la Tchécoslovaquie s’est coupée en deux. Un peu partout des forces centrifuges sont en action au sein des nations et des ethnies revendiquent de devenir nations.

Cette coïncidence se comprend parce que l’unification techno-économique a produit la dislocation socioculturelle : cette unification apporte en elle une homogénéisation civilisationnelle qui, dans de nombreux cas, menace les originalités et les singularités culturelles, ethniques, nationales. D’où une réaction de repli sur la nation, l’ethnie, voire sur la religion. Le processus d’unification provoque d’autant plus la dislocation, qu’en même temps l’incertitude historique a apporté la perte de la foi dans le progrès, la perte d’espérance en un monde nouveau, l’angoisse du présent, ce qui a contribué au recroquevillement des nations et des esprits, au retour vers le passé religieux, ethnique et/ou national.

Et nous assistons au déchaînement combiné de deux fléaux pour l’humanité. Le premier fléau, c’est l’unification abstraite et homogénéisante qui détruit les diversités. Le deuxième fléau, c’est le recroquevillement sur soi des singularités, qui elles-mêmes deviennent abstraites, puisqu’elles s’abstraient du reste de l’humanité. Nous subissons le cours de deux abstractions de nature différente.

Ici, il faut comprendre le lien entre l’unité humaine et la diversité humaine. Il est évident qu’il y a une unité anatomique, génétique, physiologique, cérébrale, affective, de tous les êtres humains, mais cette unité s’exprime d’une façon extrêmement différenciée. Il n’y a pas deux individus qui se ressemblent – même des jumeaux homozygotes se différencient l’un de l’autre. Et puis, la culture (c’est-à-dire, tout ce qui est appris, savoirs, savoir-faire, croyances, mythes, etc.) universelle dans l’humanité n’existe qu’à travers les cultures singulières – la musique n’existe qu’à travers les musiques, etc. – ce qui fait que le trésor de l’unité humaine est la diversité et que le trésor de la diversité humaine est l’unité.

Leibnitz disait : « L‘un conserve et sauve le multiple ». Cette orientation fondamentale pourrait nous indiquer une voie pour sortir de l’antagonisme entre la diversité renfermée et l’unité abstraite, une voie qu’une pensée du Sud devrait concevoir.

Nous sommes confrontés à la crise de l’humanité qui n’arrive pas à accéder à l’humanité. Nous sommes confrontés à une planète qui, tout en poursuivant le dynamisme triomphant de la technique, de la science et de l’économie, est une planète en détresse. Heidegger disait, avec une grande lucidité, alors que l’on croyait être dans une nouvelle ère des Lumières, que nous sommes entrés dans la nuit et l’obscurité.

Or, ce qui est hégémonique dans le Nord produit l’aveuglement sur la mondialisation et sur la crise de l’humanité. C’est l’aveuglement de la pensée fondée essentiellement sur le calcul, aveugle à l’existence, à la joie, à la souffrance, au malheur, à la conscience, aveugle à l’humain de l’humanité. 

La vision productiviste/quantitativiste du Nord ignore les qualités dont la qualité de la vie. C’est pourquoi un des messages du Sud devrait être : « mieux plutôt que plus », et parfois « moins, mais mieux ! » Bien entendu, quand il s’agit de ceux qui sont démunis, le plus doit aller avec le mieux. Mais quand on voit le processus mondial de production et consommation d’objets les uns aux qualités illusoires, les autres très rapidement obsolètes, beaucoup jetables et non réparables, des modes superficiels, des dilapidations d’énergies, de temps, de biens, on prend conscience que notre civilisation suscite et subit d’innombrables intoxications consommatrices.

La pensée dominante du Nord est fondée sur la réduction du complexe au simple et sur la disjonction, c’est-à-dire, la séparation de ce qui est en fait inséparable. L’esprit de réduction a permis d’isoler la cellule, la molécule, l’atome, la particule. L’esprit de disjonction a permis les développements, des disciplines productrices des connaissances qui nous ont amenés à revoir entièrement notre vision du monde et de la vie. Mais la spécialisation des disciplines closes, étrangères les unes aux autres, donne le primat à une pensée qui devient myope en isolant les objets hors de leurs contextes et de leurs liens naturels. Cette pensée est aveugle à ce qui est global et fondamental, parce que les connaissances séparées ne permettent pas de saisir la complexité des phénomènes globaux et le caractère fondamental de nos problèmes vitaux. 

La pensée fondée sur la notion d’homo economicus, déterminé uniquement par l’intérêt personnel ‒ est aveugle à tout ce qui échappe à cet intérêt, l’amour, le don, la communion, le jeu. On peut même dire que les conquêtes du Nord, si importantes sur le plan de l’individualisme, qui permettent une autonomie de vie, ont aussi produit les développements égoïstes et égocentriques liés à la dégradation des solidarités traditionnelles et du sentiment de responsabilité à l’égard du tout dont on fait partie. 

Or, il y a deux sources dans l’éthique qui sont vitales pour les individus et les sociétés humaines, ce sont la solidarité et la responsabilité. 

Dans la vision hégémonique du Nord, l’expertise d’un spécialiste compétent dans un domaine remplace la pensée qui, elle, relie des domaines différents. L’expertise est parcellaire, la pensée relie. Qu’est-ce qui triomphe dans la perte de ce qui est fondamental et de ce qui est global ? Ce qui triomphe ce sont les idées parcellaires closes. Ce qui triomphe en même temps, ce sont les idées globales creuses qui ignorent notamment le lien entre l’unité et la diversité. Ce qui domine c’est la causalité mécanique, la causalité déterministe qui est celle des machines artificielles que nous produisons dans les usines. Et cette causalité déterministe, chronométrée, linéaire, nous l’appliquons de plus en plus aux individus et aux sociétés.

Or, il faut penser que ni l’individu humain ni la société humaine ne sont des machines triviales. Une machine triviale est une machine totalement déterministe dont on connaît les outputs quand on en connaît les inputs : si nous connaissons les informations et les programmes qui entrent en elle, nous connaissons les comportements et les résultats qui vont en sortir. Or, tout ce qui est advenu à l’humanité est venu du fait que nous ne sommes pas des machines triviales. On peut penser aussi bien que les grands prophètes – Jésus, Mahomet ‒ que les grands philosophes, les grands scientifiques, les grands musiciens ‒Mozart, Beethoven ‒ les grands hommes d’État n’étaient pas des machines triviales, puisqu’ils ont apporté l’inattendu et le créateur. Mais aussi chacun de nous, même asservis à des logiques triviales, échappons à la trivialité par nos aspirations, nos rêves, nos coups de foudre amoureux ou esthétiques, nos transgressions.

La logique d’efficacité, de prédictibilité, de calculabilité, chronométrée et hyperspécialisée s’est répandue dans de très nombreux secteurs de nos vies. À commencer dans les administrations où la bureaucratie gangrène l’activité gestionnaire. Elle prend les commandes du monde urbain et même du monde rural, avec l’agriculture industrialisée, et l’élevage industrialisé. Elle envahit même l’éducation pour la vouer à faire des professionnels efficaces et rentables. Elle envahit la vie quotidienne. Elle envahit la consommation, les règles, les loisirs, les services. Il y a ce que Ritzler a appelé « la macdonaldisation de la société ». Autrement dit, une forme close de rationalisation se répand sur la planète et cette rationalisation produit une irrationalité totale.

On parle de la pensée unique en politique. Mais la pensée unique dans la politique n’est qu’un des rameaux d’une pensée à la fois réductrice et disjonctive qui règne dans tous les domaines et qui commande également les pourfendeurs de la pensée unique, lesquels font de justes dénonciations, mais sont incapables de faire la moindre énonciation qui puisse nous ouvrir une voie nouvelle. 

La logique du Nord, enfin, est aveugle aux réalités du Sud qu’elle considère comme arriération, archaïsme, paresse. La pensée du Nord est faite pour traiter les problèmes d’organisation techniques, pratiques et quantifiables, c’est-à-dire, la prose de la vie. Or la vie humaine ne comporte pas que de la prose. La prose, c’est ce que nous faisons par obligation, par contrainte, pour gagner nos vies – et nous la gagnons, souvent, en la perdant. La prose nous fait survivre. Mais vivre, c’est vivre poétiquement, c’est-à-dire dans l’amour, dans la communion, dans la réalisation de soi, dans la joie – à la limite dans l’extase. Je reprends ici la parole d’Hölderlin : « Poétiquement l’homme habite la terre ». En fait, nous habitons la terre prosaïquement et poétiquement. Mais comme la prose tend à envahir nos vies, n’est-il pas la mission de la pensée du Sud que de rappeler le caractère essentiel de la poésie du vivre ? D’autant plus qu’il y a des arts de vivre au Sud, art de vivre sur la place publique, art de vivre extroverti, art de vivre dans la communication, art de vivre qui comporte l’hospitalité, art de vivre qui maintient les qualités poétiques de la vie. 

Je ne dis pas cela pour rejeter la logique du Nord en bloc. Je pense qu’il nous faut acclimater ce qui vient du Nord. Il nous faut bénéficier des apports du Nord. Il nous le faut notamment en ce qui concerne les droits ; les droits de la femme, souvent très sous-estimés dans le Sud, l’émancipation des adolescents et de la jeunesse, qui est un apport positif, les idées d’autonomie individuelle à condition d’être combinées avec le sens des solidarités qui existe encore souvent dans le Sud. Je crois qu’il faut intégrer les apports bénéfiques du Nord, en refuser les apports pervers et nocifs, et surtout récuser son hégémonie. Dès lors, il faut être capable de montrer un chemin.

La pensée du Sud devrait, effectivement, être prête à affronter les complexités de nos vies, de la complexité des réalités humaines et de « l’insoutenable complexité » du monde. La pensée du Sud ne peut être que complexe, parce que, selon le sens originaire latin du mot complexus, « ce qui est tissé ensemble », la pensée complexe est celle qui relie l’artificiellement séparé. Elle se donne pour mission l’adage latin sparsa colligo ‒ j’essaye de réunir ce qui est dispersé. Et dans ce sens, la pensée du Sud serait une pensée qui relie et par là même apte à ressusciter les problèmes globaux et fondamentaux. C’est une pensée qui reconnaîtrait, défendrait et promouvrait les qualités et la poésie de la vie, d’autant plus que le Sud reste encore dépositaire de cette poésie que souvent le Nord considère comme arriération ou bien simplement, pendant les périodes de vacances, folklore qu’il peut s’offrir en jouissant du soleil et de la mer.

D’ailleurs, vous savez que c’est du Nord – dès avant l’ère industrielle – que sont venues les grandes nostalgies pour le Sud. C’est Goethe qui fait dire dans Mignon : « Connais-tu le pays où fleurit le citronnier ? » C’est Hölderlin qui parle, émerveillé, ébloui, de la Grèce, de Patmos. C’est Durrell jouissant d’Alexandrie. Le Nord a aussi besoin du Sud. Ce qu’il va chercher dans les vacances signifie quelque chose de plus profond qu’un besoin superficiel de détente. Mais, et bien entendu, la vision quantitative ignore le problème essentiel : la qualité de la vie. Mais une fois réchauffé de sud, on retourne aux occupations, au business, à la technique, au pouvoir.

La pensée du Sud est appelée à re-problématiser la sagesse. Vous savez qu’un des grands héritages de l’Antiquité, grecque et romaine, est la recherche de la sagesse. Or, l’idée d’une sagesse identifiée à la vie raisonnable, raisonnée, opposée à une vie de passion, n’est pas satisfaisante dans la mesure où nous avons compris – notamment depuis les travaux de Damasio et de Jean-Didier Vincent ‒ que la raison pure n’existe pas. Même le mathématicien voué au calcul le plus rationnel a la passion des mathématiques. Il n’y a pas de raison sans passion. Par contre, la passion sans cette veilleuse qu’est la raison se pervertit en délire. Alors, la nouvelle sagesse doit chercher la « dialogique » ‒ dialogue permanent, complémentarité dans l’antagonisme – entre la raison et la passion. Pas de passion sans raison, pas de raison sans passion. Ce n’est pas une sagesse qui peut être programmée, c’est une sorte de mémento qui doit, sans arrêt, se régénérer pour nous guider dans la vie. Dès lors, la nouvelle sagesse reconnaît les vertus de la poésie, c’est-à-dire de l’amour et de la communauté.

Alors, la mission de la pensée du Sud serait de restaurer le concret, l’existence, ce qu’il y a d’affectif dans nos vies. De restaurer le singulier, non de le dissoudre dans un universel abstrait, mais de l’intégrer dans l’universel concret qui lie l’unité à la diversité. De restaurer le contexte et le global. C’est une pensée qui devrait appeler à restaurer les solidarités concrètes et pas seulement les solidarités qui se sont dégradées dans nos civilisations occidentalisées ou nordifiées, mais aussi la nouvelle solidarité planétaire dont nous avons vitalement besoin. Nous voulons une mondialisation de solidarité et de compréhension, une religion de la fraternité humaine dans ce que j’ai appelé Terre-patrie. 

La pensée du Sud devrait restaurer des valeurs qui y sont restées fortes, dont le sens de l’honneur et le sens de l’hospitalité. Elle devrait promouvoir la régénération éthique afin de régénérer les solidarités et les responsabilités tout en défendant l’autonomie morale et intellectuelle. Cette autonomie, double et une, comporte la recherche de la vérité et l’ouverture esthétique qui nous fait ressentir profondément les émotions que nous donnent les arts, la littérature ou le spectacle de la nature. 

Sachons que, quand cette autonomie individuelle se dégrade, arrivent un nihilisme et un esthétisme frivole, dont le caractère intenable appelle le retour des croyances absolues et bornées qu’on avait cru dépasser, le retour aux fanatismes et aux intolérances. 

Enfin, sachons que, pour dominer les angoisses de toutes sortes qu’attise la crise de l’humanité, les seules réponses aux angoisses, y compris les angoisses de mort, sont dans la communauté, dans l’amour, dans le don de soi.

Alors, voilà les problèmes de l’humanité en ce troisième millénaire. Voici les Voies salutaires. Puisque le Nord ne peut s’en charger, c’est le Sud qui va devoir assumer la condition humaine. 

Le vaisseau spatial Terre est dans nuit et brouillard. Il va probablement vers des catastrophes, vers l’abîme… Mais dans l’histoire humaine, fort heureusement, l’improbable est parfois arrivé. Et peut-être un des improbables les plus admirables de l’histoire se situe dans le sud, dans le sud de l’Europe, en Grèce, cinq siècles avant notre ère. Car un gigantesque empire, l’empire perse qui avait déjà absorbé toutes les cités grecques d’Asie Mineure, s’était lancé, pour faire son ultime absorption, à la conquête de la petite cité d’Athènes. Or, contre toutes probabilités, la petite armée athénienne, avec l’aide des spartiates, a pu résister à Marathon et refouler l’énorme armée perse. L’empire perse une seconde fois a attaqué Athènes et cette fois il a conquis Athènes, il a incendié Athènes, il a saccagé Athènes, tout semblait perdu. Mais la flotte grecque dans le golf de Salamine a tendu un piège à l’énorme flotte perse qui, passant par le goulot, s’est fait détruire ses vaisseaux, l’un après l’autre. Après Salamine, Athènes n’a plus subi le danger perse et quelques dizaines d’années plus tard naissait la démocratie, et naissait la philosophie. Donc, ce triomphe de l’improbable a donné source à notre culture. 

On peut aujourd’hui restaurer une espérance dans l’improbable. Cette espérance n’a aucune certitude scientifique, parce que la certitude soi-disant scientifique du progrès est désormais abolie. C’est une espérance qui n’obéit à aucune promesse historique, après l’effondrement de toutes les promesses d’avenir meilleur, dont l’avenir radieux soviétique. C’est une espérance qui n’est que de l’espérance, mais qui est l’espérance. Peut-on la fonder ?

On peut la fonder d’abord sur l’idée de crise, parce que le propre d’une crise, qui comporte des dangers énormes de régression et de destruction, comporte aussi des chances d’imagination créatrice, de diagnostic pertinent, de conception d’une voie de sortie. Pourquoi il y aurait-t-il éveil créateur ? Parce que dans toutes sociétés, comme dans toutes personnes humaines, il y a des capacités créatrices qui dorment. Pour expliciter mon propos, je prends l’exemple de ces cellules souches qui dorment, chez l’adulte, dans notre colonne vertébrale, dans notre cerveau et qui, polyvalentes, ont des capacités régénératrices inouïes permettant de fabriquer du foie, de la rate, du cerveau, de la peau. La biologie et la médecine pourront, tôt ou tard, les réveiller.

Je prends les cellules souches comme métaphore pour dire que des capacités génératrices dorment dans les sociétés et se réveillent en cas de crise. D’autant plus que dans toute société rigidifiée, normalisée, où les esprits sont quasi domestiqués, elles existent et s’éveillent chez des individus déviants : poètes, écrivains, musiciens, découvreurs, bricoleurs… Donc ces capacités créatrices peuvent se réveiller avec la crise et avec le péril. 

Il y a également l’aspiration à l’harmonie qui traverse toute l’histoire de l’humanité. Mais soumis à l’organisation sociale, aux compartimentations, aux hiérarchies, nous sauvons des bouts, des petits morceaux d’harmonie dans nos vies quotidiennes comme nous pouvons – dans des fêtes, dans des repas entre amis, dans des matchs de football, dans des amours. L’aspiration à l’harmonie s’est exprimée dans les paradis, chrétien et musulman. Elle s’est exprimée dans les idées libertaires socialistes, communistes, mais le sort historique a déçu ou trompé jusqu’alors cette aspiration. Elle s’est manifestée dans les révoltes juvéniles de mai 68, elle se retrouvera de façon nouvelle et, à mon avis, elle va encore susciter des régénérations. 

Quand un système n’est pas capable de traiter ses problèmes vitaux et fondamentaux, il se désintègre, ou bien il est capable de se métamorphoser, c’est-à-dire d’engendrer un meta-système plus riche qui puisse traiter ces problèmes. Aujourd’hui, le système-Terre ne peut traiter ses problèmes vitaux : la faim, qui est revenue ; la mort de l’humanité, qu’incarnent les armes nucléaires ; la dégradation de la nature ; l’économie déchaînée. Donc, notre système est condamné à la mort ou à la métamorphose. Bien entendu, la métamorphose ne se décrète pas. La métamorphose ne se programme pas. Et on ne peut même pas prévoir la forme qu’aurait la société nouvelle, peut-être à l’échelle du monde, qui certainement ne devrait pas nier les patries, mais créerait une véritable terre patrie. Alors, cherchons, cherchons les voies, les voies improbables, certes, mais possibles qui nous permettront d’aller vers la métamorphose. Cela serait la mission grandiose et universelle de la pensée du Sud.