Perceptions de la ville

Rencontre d’artistes de Tunisie et d’Espagne pour travailler autour d’un sujet commun, la ville, et pour connaître leurs perceptions, la façon dont ils interprètent les œuvres, les leurs et celles des autres.

Mohamed Ben Soltane, Ferran Roca, Omar Bey, Olga Remón, Anis Menzli, Diego Sainz, Xavier de Luca, Farah Khélil, Sami Majri, Mohamed Mouhli, Paco Serón, Javier León, Chiraz Chouchane et Paula Durán.

Sur le plan artistique, « Perceptions de la ville » constitue une initiative qui s’inscrit dans le cadre d’une série de rencontres commençant à Tunis, en septembre 2005. Ce fut l’occasion d’une exposition à la Galerie Ben Soltane de Sidi Bou Saïd, à laquelle ont participé des artistes d’Espagne et de Tunisie.
Ce projet a été réalisé conjointement entre l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed) et JISER Réflexions méditerranéennes (association qui naît entre Barcelone et Tunis en 2005 avec l’objectif de promouvoir la mise en place d’initiatives dans le domaine culturel, artistique, éducatif, humain, social et également liées à la recherche et de favoriser la mobilité, le dialogue et la réflexion conjointe entre les professionnels des pays de la Méditerranée). 

Il s’agit dans ce cas d’un projet plus intégral et plus complexe encore qui comprend non seulement la présentation de la création mais également de la réalisation conjointe de tout le processus. C’est ainsi que sept artistes espagnols et sept artistes tunisiens ont voyagé à Barcelone du 13 au 23 mai 2006 pour travailler autour d’un sujet commun : la ville, cette ville. 

Il s’agissait de connaître leurs perceptions, la façon dont ils voient l’élément urbain, dont ils interprètent la réalité, que ce soit la leur ou non… et dont ils recréent ce qu’ils observent à travers leur œuvre qui devient ainsi leur perception personnelle de la ville. 

La création décontextualisée mais insérée dans un espace urbain permet aux artistes d’établir un dialogue, un échange enrichissant tant sur le plan personnel que professionnel. Leur mobilité et la mobilité de leurs œuvres d’art, la création conjointe… ont permis de transformer l’idée originale en un produit nouveau, au sein duquel l’artiste a évolué, s’est imprégné de nombreux stimuli, a connu d’autres regards urbains, a dialogué en différentes langues et où il a en définitive transformé sa vision de l’autre et de lui-même… et il a donc créé quelque chose de nouveau, et cependant si ancien. 

Ces œuvres, réalisées au sein du Centre Cívic Fort Pienc, ont été exposées au public lors du vernissage du 20 mai. La performance réalisée en présence d’un groupe musical de Skander jouant en direct, a permis de créer une œuvre grand format à laquelle ont participé tous les artistes, en fondant ainsi les regards en une seule composition, témoignage de cette rencontre. D’autres spectacles, tels que celui du groupe musical Skin Like Cream, le morceau de danse fusion contemporaine-flamenco et la projection d’un documentaire ont clos le vernissage. 

L’exposition, dont l’ambition est d’être itinérante et urbaine, voyagera à Saragosse (Galerie Monica Kurtz), et son périple se terminera à Tunis, où elle est née. Ce projet se veut un processus continu grandissant au fur et à mesure de l’espace et du temps. Si aujourd’hui, l’échange et le dialogue ont lieu entre la Tunisie et l’Espagne, nous espérons que demain, le nombre de pays, d’artistes et d’œuvres se rencontrant autour d’un thème commun soit bien plus important encore. 

Des perceptions, débats, créations et autres réflexions 

Le travail artistique a été l’élément clé de cette rencontre, mais n’a pas été le seul. La création d’espaces de réflexion conjointe a également permis de débattre autour de l’art, de ses techniques, de ses procédures, des perceptions affichées dans l’œuvre… Extra officiellement, le dialogue a été continu, mais officiellement il y a eu deux tables rondes organisées autour d’un thème, « Relations Nord-Sud : perceptions et création artistique » et de deux villes, Barcelone et Saragosse. 

La salle de conférences de l’IEMed a accueilli la présentation publique du projet à la charge de son directeur général, Senén Florensa, et du président de JISER, Xavier de Luca. A Saragosse, la présentation a eu lieu au Centre Joaquín Roncal (Fondation CAIASC). Enrique Nogueras, directeur de celle-ci, a accompagné Josep Giralt, directeur des activités culturelles de l’IEMed et Xavier de Luca. Ce fut une dialectique verbale enrichissante qui a poursuivi le dialogue musical né entre Skin Like Cream et le quatuor Jôpénalu Quartet originaire de Huesca. Différents styles musicaux recréant la tradition et la modernité de la ville sonore. La performance de Paco Serón et Diego Sáinz nous a rapproché des vers picturaux d’un Orchestre de chambre yougoslave. 

Au fil de ces journées de perceptions, débats, créations et autres réflexions, nous avons tenté d’explorer les offres culturelles et artistiques de Barcelone : Erice et Kiarostami au CCCB, représentations arabes contemporaines Iraken à la Fundació Tàpies…, car connaître d’autres symboliques permet toujours d’enrichir la sienne propre. 

Fragments perceptuels sur l’‘Autre’ créé 

OLGA REMON: Ce qui explique une œuvre, ce n’est pas ce que le spectateur observe à travers son propre regard subjectif, mais le bistouri qui permettrait, dans une hypothétique opération à cœur ouvert de l’artiste, d’observer la partie la plus inquiétante du monde intérieur, celle qui nous assaille et qui, d’une certaine façon, nous aide à survivre. Mais savons bien que cela est impossible, nous voilà donc prêts (avec notre propre subjectivité face à l’artiste et face à son œuvre), à envisager au moins trois, quatre ou cent explications, se faisant rares à travers l’instrument de la parole. Nous proposons par conséquent au lecteur de pénétrer dans ces fragments, minuscules regards recréés des œuvres. Des lignes qui tentent de montrer à celui qui les lit notre interprétation des autres, sans avoir l’ambition de coïncider ou d’atteindre l’essence de celles-ci. 

SAMI MAJRI: Que signifient les fenêtres que Olga a ouvertes sur les bustes en plâtres ? Ces ouvertures géométriques évoquent probablement l’empreinte formelle et rationnelle de la ville sur des corps marqués et mutilés par ce que l’environnement urbain a fait d’eux. Ces bustes froids et impersonnels sont une vision métaphorique, imagée et géométrique de l’urbanité affective et de l’affectivité urbaine. 

MOHAMED MOUHLI : Qu’est ce qui peut mettre en osmose deux corps, deux attitudes ayant des repères et des références assez différentes ? Moi je dirais le manque. Une soif incontrôlable qui fait de nous des êtres en perpétuelle quête d’un « Autre ». L’artiste dansant était merveilleusement là, présent, poussant les limites de son lieu d’existence, cherchant à envahir un espace qui va au-delà de la scène. Ce que Jésus a communiqué, a dépassé toute langue; l’état de transcendance s’est instauré par un corps qui s’est trouvé aussitôt dans un état de solitude, essayant sans cesse de concrétiser des émotions qui jaillissent de partout. De temps à autre l’artiste frappait des pieds; comme pour insister sur le fait qu’il est toujours là, bien présent et bien décidé à extérioriser ce qu’il a dans le ventre. L’espace de la salle est devenue pour Jésus un lieu de prédilection à part entière, il a existé à travers la musique, le plancher, le regard du public et l’immense vague d’applaudissement. 

ANIS MENZLI : On a l’impression que Javier joue avec le support, il n’est point dans une approche de force ou de puissance, au contraire, il ne cherche pas à dompter et à adapter le matériau à son concept. Il regarde son œuvre, il est distant par moment, il s’approche, se penche, se redresse. Son choix des supports et matériaux montre une orientation vers le fragile, le doux et l’aérien. Il utilise le papier japonais qui procure une certaine fragilité ainsi qu’une transparence et une fraîcheur. Une robe fine et fragile voit le jour, il va outre la contrainte du support et montre un intérêt particulier pour le monde de la danse. Une fois, Javier m’a dit : « Un artiste vit comme un artiste et un danseur vit comme un danseur », je dirais qu’il crée des œuvres qui dansent et qui laissent penser une autre dimension de l’art, l’art de la sensibilité, l’art du sensible. 

JAVIER LEON : L’œuvre de Ferran est un regard aimable et festif de la ville de Barcelone, un conglomérat d’éléments épars au sein d’un fluide sans ordre apparent mais qui renferme une trace quasiment orthogonale semblant rechercher le besoin de mettre en ordre le chaos inhérent à l’homme; décorée et brillante et cependant empreinte d’une certaine sobriété. Telle est la ville de Barcelone. 

PACO SERON : Anis opte pour le graphisme moderne, le design des réalités contemporaines naissant des faits consommés par la publicité, les mass media qui adjectivent les tâches quotidiennes des tunisiens pour exposer son discours artistique. Plus qu’un artiste contemporain au sens strict, Anis semble être un portraitiste des mœurs contemporaines dont la recherche de nouveaux véhicules permettant de transmettre des messages subliminaux, au-delà du support plat fait de lui, et nous le disions précédemment, plus qu’un artiste, un chercheur intelligent explorant les formes de représentation externes et internes de l’être humain. 

FARAH KHELIL : Paco est chimiste et pour utiliser ses propres mots :« la chimie est très importante ! ». Cette double vie qu’il mène entre chimie et arts plastiques et performance (directement liée à son expérience dans le théâtre), n’est pas totalement contradictoire. En effet, on peut le voir clairement dans son œuvre… Des corps sans organes, entre présence et absence. Une sorte de cartographie corporelle. Des têtes inconnues, entubées, comme nourries par l’amère condition urbaine, inhérente à la société de consommation. 

OMAR BEY : Figés à l’aide de résine plastique, les personnages de Mohamed sont en mouvement ou plutôt en errance, presque spectraux du fait de leur inéxistance. Les vêtements, matière première de l’artiste, semblent évidés de leurs occupants. En traitant cette enveloppe presque charnelle, Mohamed met l’accent sur les personnages suggérés telle une empreinte d’identification. Le traitement du drappé rappelant les sculptures de la Grèce antique ou de la renaissance italienne donnent à ses œuvres un côté presque classique mais tellement contemporain par ses techniques et les matériaux utilisés. Je ne peux m’empêcher en regardant le travail de Mohamed de penser à cette fameuse empreinte éternelle laissée par Neil Armstrong sur la lune, preuve de la volonté ou tout simplement de l’existence de cet animal extraordinaire appelé « homme » capable d’autant de déstructions que de fabuleuses créations. 

MOHAMED BEN SOLTANE : S’il fallait utiliser un seul mot pour définir le travail photographique de Xavier de Luca ce sera « Lignes ». Lignes au pluriel car c’est leur démultiplication, leur torsion suivant la loi de la perspective qui donne le rythme, la fuite, la distance. La finesse des propositions de l’artiste catalan est renforcée dans cette exposition par le choix de présentation en triptyques. Ainsi un dialogue se crée entre pleins et vides, blancs et noirs, tableaux et murs. 

XAVIER DE LUCA : Omar nous offre la ville à travers deux images. Deux tableaux qui n’en forment qu’un seul, le diptyque communicatif. Il s’agit de la solitude de l’individu urbain face à la foule de la grande ville. Les couleurs tristes du voyageur constamment en mouvement et les couleurs festives de la nuit. Deux œuvres d’art recréant une vision antagonique et cependant complémentaire des habitants de la ville, de nous-mêmes. 

FERRAN ROCA : Chiraz transmet un message métis, mêlant ses origines tunisiennes et son air parisien. Son œuvre parle déjà d’elle-même, en appréciant et en tenant compte au-delà de tous des sources d’inspiration que l’individu porte au plus profond de lui, de la façon dont chaque personne exprime ses pulsions internes, en utilisant des tons vifs, rouges et noirs et en faisant toujours ressortir une partie du corps humain. Chaque partie du corps humain acquiert un rôle de premier ordre et transmet le message à l’observateur, et envoie une certaine énergie avec la volonté de dénoncer en même temps un mal qui affecte la partie du corps ayant le premier rôle sur le tableau. 

PAULA DURÁN : Dans le cadre de son projet artistique « les murs parlent art », Ben Soltane propose une série de photos qui nous parlent des murs de Barcelone. Mais son regard va au-delà du simple stade de l’observation. L’artiste voit, recrée, compose les œuvres des grands artistes contemporains à travers les murs. Mohamed voit alors un tableau de Tàpies, Fontana, Daniel Buren, Picabia… à travers les traits lézardant les murs, fruit du hasard. C’est dans les endroits les plus insolites qu’il sait trouver l’élément artistique, et c’est là que réside sa richesse et son ouverture à d’autres cultures. Si quelque chose définit l’œuvre de Farah, c’est bien la couleur, les traits linéaires, les nombres, les éléments informatiques… tous présents dans sa perception de sa ville numérique. La rue nous est présentée à travers ses éléments les plus quotidiens : le piéton, les feux… il s’agit du quotidien de la ville, de n’importe quelle ville. 

CHIRAZ CHOUCHANE : L’œuvre vidéo-musicale de ce jeune groupe présente dans le cadre de l’expo une des clés la plus importante pour la compréhension d’une grande partie de la perception de la ville : la perception vidéo-sonore. Cette œuvre sonore qui oscille entre la détente et le néant porte en elle un espace rhizomatique éperdu dans la ville qui induit la perception immédiate d’un espace-temps pulvérisé entre l’insaisissable et la matière ; une cité perdue dans la foule, « car on habite avec la mort, chez des prochains inconnus qu’on aime comme même, dans une ville proche de la création, bien loin d’en être jamais. » 

SAMI MAJRI : La première ambition des photographies est de mettre en scène la vie urbaine tunisienne à travers le prisme esthétique des barreaux verticaux. Ces photos constituent davantage une recherche géométrique, témoignant d’une volonté d’approcher la ville de Tunis sous un angle différent. Les minarets se détachent du paysage urbain et se tournent vers le ciel souvent fascinant de la Tunisie.