Au-delà du processus de paix

L’entente Israël-Emirats arabes unis-Bahreïn ouvre de nouvelles sources de tension, tandis que le conflit palestinien glisse de plus en plus dans l’anonymat.

Giuseppe Dentice, directeur du bureau MENA du Centre d’études internationales/Centro Studi Internazionali (Ce.S.I.).

L’année 2020 a été importante pour le Moyen- Orient et, en particulier, pour l’évolution du processus de paix israélo-palestinien et toutes les implications réelles (y compris géopolitiques) qui en découlent. La proposition de paix des États-Unis, représentée par le dit « Accord du siècle », l’annonce d’un plan israélien unilatéral d’annexion des territoires occupés en Cisjordanie, et les accords de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les monarchies arabes du Golfe Persique, des Émirats arabes unis (EAU) et du Bahreïn (également connus sous le nom d’accords d’Abraham), représentent des éléments importants qui s’inscrivent dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient, mais qui font également partie d’une initiative diplomatique et géopolitique plus large promue par les États-Unis, pour transformer le paradigme politique et sécuritaire contemporain dans la région. Les clés pour comprendre l’entente entre Israël, les EAU et le Bahreïn se trouvent précisément dans la tentative des États-Unis de dépasser le conflit israélo-palestinien, afin de créer un front uni de nouveaux partenaires (plutôt que d’alliés) contre la menace (perçue) de l’Iran et de la Turquie. De fait, nous assistons à l’émergence de l’idée d’un nouveau Moyen-Orient qui tente de dépasser l’une de ses questions les plus conflictuelles (la question israélo-palestinienne), afin de construire un système régional original.

Origine et évolution des accords d’Abraham

Bien qu’inattendus, mais pas entièrement imprévisibles dans la dynamique toujours fluide de la politique du Moyen-Orient, les accords d’Abraham entre Israël et les EAU (13 août 2020) posent une volonté d’ouvrir de nouveaux scénarios dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), qui se bat déjà avec de multiples lignes de rupture. Un accord très important qui, outre l’échange d’ambassadeurs et l’ouverture de bureaux diplomatiques (les EAU ont toutefois ouvert leur ambassade à Tel-Aviv et non à Jérusalem), prévoit la signature de protocoles bilatéraux dans les domaines du commerce international et maritime, la sécurité, le tourisme, la technologie et les télécommunications, mais aussi dans des secteurs tels que l’agriculture, le renseignement, la défense, la santé et l’énergie. Moins d’un mois plus tard (11 septembre 2020), le Bahreïn a suivi l’exemple des Émirats (Manama fera probablement de même avec son ambassade) et est devenu le deuxième pays du Golfe à normaliser ses relations avec Israël. Le 15 septembre, les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont officiellement normalisé leurs liens avec Israël, en signant une déclaration officielle à Washington, sous la présidence de Donald Trump.

Bien qu’il soit fait référence au contexte du processus de paix, les accords d’Abraham sont très différents des autres initiatives lancées dans le passé (par exemple, les accords – réellement de paix – avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994). De fait, les accords en question ne rapprochent pas et n’éloignent pas non plus les perspectives de paix au Moyen-Orient, mais constituent un élément nouveau dans la mesure où ils sont liés à de multiples facteurs, qui ne sont pas centraux pour la question palestinienne et qui relèvent par contre bien plus de la géopolitique et de la géostratégie régionale des acteurs directement impliqués dans ces dynamiques. En ce sens, les accords entre Israël- EAU-Bahreïn semblent se préfigurer comme des multiplicateurs de situations extrêmes, avec des effets visibles déjà à court et moyen terme. Il s’agit essentiellement des compréhensions qui s’enchevêtrent et qui risquent, en même temps, de creér de nouvelles tensions dans lesquels, le conflit palestinien glisse de plus en plus vers une condition d’anonymat, débutant une phase de « nouvelle normalité » au Moyen-Orient. Les accords, en général, peuvent donner un certain élan aux alignements régionaux, notamment dans les relations entre Israël et les acteurs arabo-africains, pour adopter des solutions similaires. Par exemple, le Soudan et le Maroc ont signé des accords similaires avec Israël, le 23 octobre et le 12 décembre 2020 respectivement, contribuant à forger une nouvelle carte de la politique étrangère israélienne dans la région.

En d’autres mots, ces accords sont présentés comme deux initiatives capables d’offrir un certain tournant des alignements au Moyen Orient, sans modifier le cadre politique des relations qui ont déjà surgi dans la région après l’accord nucléaire iranien entre les dirigeants du P5+1 et Téhéran, le 14 juillet 2015. Ce n’est pas un hasard si les premières tentatives de convergence et de collaboration extra-officielles entre les Israéliens et les acteurs du Golfe remontent à ladite époque. En effet, certains analystes politiques ont été ébahis lorsqu’ils ont trouvé le général saoudien, Anwar Eshki, et l’ambassadeur israélien, Dore Gold – des personnalités notoires et influentes dans leurs lieux d’origine respectifs – qui discutaient des défis et des menaces de l’avenir du Moyen-Orient, lors d’une réunion publique organisée par le Council on Foreign Relations à Washington (15 juin 2015). Depuis cette rencontre et dans cette perspective, l’accord entre Israël et les EAU ne représente donc pas un facteur de nouveauté absolue, car les relations bilatérales entre les deux pays sont officieusement solides depuis au moins une décennie et les convergences tactiques et stratégiques sont également évidentes dans plusieurs dossiers régionaux (fronts anti-iranien et anti-turc et contre les régimes sensibles à l’islam politique). Cependant, l’accord présente une série d’effets et de conséquences qui se diversifient, touchant de multiples dimensions simultanément, en particulier, le principal invité de pierre de ces discussions, le processus de paix au Moyen-Orient.

Impacts régionaux des accords d’Abraham

Bien que la question israélo-palestinienne soit une question vive et profondément ressentie par l’opinion publique du Moyen-Orient depuis les années 2000 – même dans les années qui ont suivi les accords d’Oslo (1993), comme lors de l’échec des accords de Camp David II (2000) –, le dossier a eu peu d’influence sur les agendas politiques des principales chancelleries du Moyen-Orient, s’avérant parfois un devoir trop lourd à porter, malgré une rhétorique officielle suggérant une grande attention et un grand attachement aux conditions des Palestiniens. C’est aussi en vertu de cela que le processus de paix a toujours été présenté comme correspondant aux ambitions et aux aspirations de la puissance régionale du moment : autrefois, c’était le cas de l’Égypte, aujourd’hui, il correspond aux visions de la dyarchie saoudienne- émiratie. Le processus de paix n’est pas seulement une question suspendue de l’accord du 15 septembre. Bien qu’il ne soit pas directement mentionné dans le texte, les signataires en font un instrument et une « monnaie d’échange » pour définir d’autres débats et des aspects beaucoup plus marquants de leurs agendas respectifs de politique étrangère. En substance, le processus de paix est redevenu un instrument de légitimité politique plutôt qu’un objectif final, visant à garantir et à protéger les justes ambitions palestiniennes. Pour Israël, un échiquier diplomatique plus large était en jeu, impliquant directement la deuxième plus grande économie arabe et un acteur arabe majeur dans le soutien des stratégies de Tel-Aviv au Moyen-Orient. De plus, l’accord a également été déterminant pour la « petite Sparte », en lui garantissant un accès privilégié à certains actifs (sécurité, technologie et télécommunications) où Israël est la véritable puissance régionale. Dans les deux cas, l’utilisation fonctionnelle du conflit palestinien était nécessaire à l’objectif commun : pour les Émirats arabes unis, l’accord devait donner l’image d’un pays fort capable de ne pas succomber à l’ennemi historique israélien, se montrant comme une puissance résolue, capable de construire un récit (national et régional) positif de l’accord lui-même, également en faveur des prétendues aspirations palestiniennes. Pour Israël, l’accord est un succès total car il représente son acceptation définitve en tant qu’acteur et partie intégrante du Moyen-Orient. Il s’agit aussi clairement d’un succès diplomatique, qui a contribué à renforcer l’image intérieure de Benyamin Netanyahou en Israël.

Les accords d’Abraham, en quelque sorte, sont une continuité de toutes les autres expériences du passé, où ce sont les acteurs régionaux et internationaux qui font peser les intérêts partisans, décidant aussi du sort des Palestiniens, de plus en plus divisés entreeux. Il est clair que l’accord israélo-émirati a été perçu par les Palestiniens comme une trahison dans laquelle ils voient disparaître non seulement les chances d’une paix réelle dans la région, mais aussi et surtout la possibilité de voir s’établir un véritable État indépendant en Cisjordanie, sans qu’Israël ne réalise les projets d’annexion prévus par « l’Accord du siècle » (ou plan Trump). En d’autres termes, cet accord reconnaît et détermine sans équivoque une normalisation du statu quo, à savoir l’occupation militaire israélienne de la Cisjordanie, bien que dans la rhétorique de l’accord, les Israéliens et les Émiratis expriment une relecture biaisée de la question de l’annexion. De fait, selon les Émiratis, Israël ne procédera pas à de nouvelles annexions, reconnaissant de facto comme légitimes, celles effectuées jusqu’à présent (en ce sens, faut-il inclure à la fois le Golan et Jérusalem- Est ?) et favorisant indirectement une réédition du plan Abdallah de 2002. Au contraire, du point de vue de Tel Aviv, l’accord avec Abou Dhabi ne remet pas en cause le projet d’annexion de 30 à 40 % de la Cisjordanie, comme le prévoit également le plan Trump. Dans ce contexte aussi, l’hypothèse derrière de la signature de l’accord entre Israël et les Émirats arabes unis pourrait être présenté comme un accord sur un modèle binational ou fédéral (également mentionné dans les premières ébauches du plan Trump), aurait par le passé été écartée et rejetée dans le monde arabe, mais aujourd’hui se présente comme une option.

Impact international des accords d’Abraham

En quelque sorte, l’accord du 15 septembre reprend pleinement les preuves indirectes du projet américain : diviser le front arabe ; favoriser l’interdépendance entre les pays partenaires de Washington et Tel Aviv, notamment par le biais d’une série d’accords économiques et de sécurité ; et créer un nouveau contexte régional avec le « front pragmatique arabe », premier bouclier militaire contre les ennemis des États-Unis et d’Israël (la référence à l’Alliance stratégique du Moyen-Orient, plus connue sous le nom d’ « OTAN arabe », devient ici évidente). Si la référence principale est l’Iran et ses représentants régionaux (Hezbollah in primis), les références sous-jacentes aux forces de l’islam politique et aux États qui ont appuyé ces options au fil des années (Qatar et Turquie) ne sont pas moins importantes. Bien que Doha et Ankara soient des alliés des États-Unis et entretiennent des relations fluctuantes avec Tel-Aviv, leurs positions géopolitiques et leurs intérêts respectifs risquent d’entrer en conflit avec Israël et les États-Unis. C’est aussi pourquoi il est très important pour Washington et Tel-Aviv de créer un nouveau scénario favorable d’alignements régionaux, dans lequel les principaux pays arabes (Égypte, Arabie saoudite et Émirats arabes unis) soutiennent les initiatives israéliennes en divisant davantage les non-alignés (comme c’est le cas de la délicate position jordanienne, contraire au plan Trump et, indirectement, à l’accord Abou Dhabi- Tel Aviv), mais aussi en soutenant les synergies inhabituelles israélo-émiraties en Méditerranée, entre le Liban et la bande de Gaza. Dans cette optique, Israël cherche de plus en plus à s’associer aux EAU pour contenir aussi les influences turco-qatariennes et iraniennes dans la bande de Gaza, où, au fil des ans, Ankara, Doha et Téhéran ont tissé des liens étroits avec le Hamas. En effet, Israël voit dans les Émirats la possibilité d’influencer le Hamas d’une manière qui serve ses intérêts en matière de sécurité, en divisant davantage le camp palestinien et en permettant à Abu Dhabi de jouer un rôle important dans le bassin Méditerranée- Moyen-Orient.

En le même temps, il n’est pas surprenant que les accords d’Abraham soient également liés aux projets géopolitiques américains au Moyen-Orient, fournissant ainsi le contexte idéologique dans lequel d’autres initiatives ont été mises en oeuvre, telles que l’Alliance stratégique du Moyen-Orient (MESA), le projet de coopération politico-militaire au Moyen-Orient ouvertement parrainé par la présidence Trump et poursuivi à travers la combinaison « accords d’Abraham- Accord du siècle ». Ce projet multidimensionnel a été largement soutenu par Israël, l’Arabie saoudite et les EAU et il représente un facteur de changement majeur dans un avenir post-américain au Moyen-Orient. Dans ce contexte, les rivaux internationaux (comme la Russie et la Chine) et les puissances régionales (comme l’Iran et la Turquie) pourraient, d’une certaine manière, chercher à combler le vide politique et sécuritaire laissé par Washington, en se proposant comme de nouveaux acteurs indispensables au Moyen-Orient. Face à cette perspective, la présidence de Joe Biden pourrait confirmer l’approche de son prédécesseur, en déléguant en partie à des partenaires régionaux des tâches précises en matière de gestion, de sécurité et de défense de leurs intérêts politiques, énergétiques et commerciaux. En substance, la Maison Blanche pourrait essayer de convaincre ses partenaires de la nécessité, ainsi que de l’opportunité, d’investir davantage de ressources dans leurs défenses nationales qui, dans un avenir proche, seront au coeur du développement d’un appareil de sécurité collective mutuelle. Un plus grand partage des charges et l’amélioration des capacités militaires des partenaires du Moyen-Orient permettraient à Washington de concentrer son attention sur d’autres zones stratégiques (comme la région indo-pacifique), ainsi que l’exprime également la Stratégie de sécurité nationale de 2017.

De ce fait, l’administration Biden pourrait confirmer cette tendance en encourageant une plus grande coopération et interdépendance entre les acteurs du Moyen-Orient, y compris au niveau officiel. L’objectif ultime est de favoriser une évolution globale de la relation Golfe-Israël, qui passerait d’une simple convergence d’intérêts limitée à un véritable dialogue stratégique de sécurité régionale, incluant peut-être aussi certains partenaires européens (la France en premier lieu), et garantissant de plus grandes perspectives de stabilité en faveur d’un désengagement militaire et politique ordonné des États-Unis dans la région.

Conclusions et perspectives

Si les développements en cours visent à lancer un processus général de transformations politiques dans toute la région, impliquant directement l’Iran et la Turquie dans un contexte compétitif mais moins polarisé, cela conduira presque définitivement à écarter la question israélo-palestinienne en faveur de la stabilité du système du Moyen- Orient. Au contraire, si les initiatives décrites jusqu’à présent vont dans le sens d’une relance des négociations israélo-palestiniennes, il est difficile de comprendre comment elles pourraient se produire, étant donné la perte d’autorité et le dénigrement subis par la partie palestinienne négociatrice face à une situation de plus en plus complexe et dans un environnement positif pour Israël. Au-delà de toute hypothèse, il existe une certitude : la solution à deux Etats est de moins en moins applicable.

En conclusion, les accords d’Abraham sont quelque chose de différent, qui n’a rien à voir avec le passé et qui subit les effets de la contemporanéité, liés à des facteurs centrés indirectement sur la question palestinienne mais beaucoup plus pertinents, tels que des éléments de géopolitique, de stratégie régionale ou, en bref, d’orientation de la politique étrangère émanant des acteurs du Moyen-Orient. En ce sens, l’accord semble se considérer lui-même comme un multiplicateur et un amplificateur de situations extrêmes, avec des effets visibles dès à présent, à court et moyen terme. Fondamentalement, un accord qui enchevêtre et en même temps crée de nouvelles tensions, où le conflit palestinien glisse de plus en plus vers une condition d’anonymat, en ouvrant une étape de nouvelle normalité.