L’opposition dans l’arène politique turque

17 juliol 2017 | | Francès

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L’opposition dans l’arène politique turque

Après le référendum, l’espace public pour la divergence, aussi bien dans les médias que sur le terrain politique, a été sérieusement amputé.

Carmen Rodríguez López

Comme le signale l’académicienne Stephanie Lawson, dans les démocraties contemporaines établies dans les sociétés de masses, l’existence de l’opposition politique est consubstantielle du régime même. Pour qu’une opposition effective existe, elle doit disposer d’un espace autorisé où opérer et d’acteurs qui puissent prendre des positions critiques vis-à-vis du gouvernement et offrir une alternative pour occuper le pouvoir.

L’arène publique pour développer une position critique d’opposition en Turquie s’est vue sévèrement limitée ces dernières années. On en retrouve un symptôme dans le fait que sa situation a visiblement empiré dans la classification mondiale publiée par Reporters Sans Frontières : en 2009, la Turquie occupait le rang 123, une année plus tard elle avait chuté à la 138ème place et en 2017, elle occupe le rang 155 d’un total de 180 pays.

Les réformes démocratiques du Parti de la Justice et du Développement (AKP), adoptées après sa première majorité absolue lors des élections de 2002, incluaient des changements législatifs qui favorisaient l’établissement d’un contexte plus ouvert et permissif pour la liberté d’expression et d’association. Cependant, au cours de son second mandat, de 2007 à 2011, des mouvements contraires se sont produits. Ainsi, le puissant groupe médiatique critique, Dogan Yayin, a été sanctionné par une amende économique de 2,5 milliards de dollars en 2009, pratiquement la valeur du holding, ce qui a été considéré comme une attaque directe, afin de l’éliminer du paysage médiatique. S’il est vrai que le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, avait pris ses distances de cette décision judiciaire, il avait cependant demandé à ses partisans de boycotter le groupe qui avait critiqué intensément son action gouvernementale au cours de l’année précédente.

De même, à cette époque, certains journalistes ont subi au niveau individuel des représailles en raison de la couverture effectuée au sujet des dossiers judiciaires Ergenekon et Balyoz, où l’on jugeait une affaire impliquant un réseau de divers acteurs, dont le noyau incluait des membres de l’armée qui auraient supposément mené des actions violentes et clandestines afin de déstabiliser le gouvernement de l’AKP et forcer sa chute. S’il est vrai qu’il existait certains indices de véracité dans certaines accusations, des preuves inculpatoires avaient aussi été fabriquées impliquant des personnes étrangères à ce présumé réseau.

Ces dossiers ont eu un grand impact sur la vie politique et sociale du pays, non seulement parce qu’ils touchaient un grand nombre de personnes enquêtées et accusées, mais parce que de nombreuses irrégularités ont été commises, qui avaient donné lieu à de graves actes judiciaires arbitraires et parce qu’ils ont eté utilisés comme une sorte de purge contre certains secteurs perçus comme idéologiquement divergents. Toutes ces pratiques ont, à ce moment- là, provoqué de grands dommages à l’empire de la loi et elles ont ouvert la porte à l’utilisation de voies non légales de harcèlement et de persécution de secteurs considérés divergents. Dans le contexte des médias, des journalistes critiques ont été poursuivis alors qu’ils cherchaient des informations contrastées et qu’ils avaient placé dans la ligne de mire la relation entre l’AKP et la communauté religieuse de Fethullah Gülen, à laquelle appartenaient des membres clés des corps de sécurité de l’État et de la magistrature, qui avaient aidé à monter ces dossiers.

En ce qui concerne la liberté d’expression, alors que certaines voix étaient court-circuitées, d’importants holdings de communication favorables au gouvernement se consolidaient, servant de haut-parleur pour renforcer les visions officielles au sujet de cette question et bien d’autres de la vie politique et sociale du pays.

Les réseaux sociaux n’ont pas non plus été exclus et ont subi un haut niveau de contrôle et de censure, spécialement après les événements de 2013. En mai de cette année-là, des révoltes se sont produites, qui catalysaient le mécontentement de milliers de manifestants dans tout le pays, accusant l’AKP d’avoir imprimé un virage autoritaire et conservateur à sa politique. Lors de ces révoltes, les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel au moment d’offrir des informations sur les protestations et sur la violence policière pour les dissoudre.

À leur tour, à la fin de cette année-là, l’ouverture de graves affaires de corruption qui impliquaient présument des membres du gouvernement de l’AKP et Erdogan lui-même a été rendue publique. À travers des réseaux sociaux comme YouTube, Twitter ou Facebook, des conversations, dont la véracité n’a jamais été prouvée légalement, ont été filtrées qui impliquaient le premier ministre, des hommes d’affaires proches du parti et des membres du gouvernement.

Dans ce contexte, l’AKP a mis en marche différentes actions afin de contrôler l’information diffusée à travers Internet. Pour cela, il a établi une équipe de 6 000 personnes consacrées à influencer l’agenda, lancer des tendances et réfuter les attaques contre leur politique sur les plateformes en ligne. Les personnes qui formaient cette équipe étaient cataloguées comme des trolls du parti dans les réseaux et l’opposition les a accusées d’harceler les gens critiques visà- vis du gouvernement. De même, l’accès à Twitter et à YouTube a été bloqué en diverses occasions, les tribunaux turcs ont demandé de façon répétée l’élimination de contenus sur Internet et le cadre légal a été durci, afin qu’il soit possible de fermer des sites web plus rapidement et sans mandat judiciaire (Bilge Yesil, 2016, Media in Turkey:The origins of an authoritarian neoliberal state. University of Illinois Press, Urbana, Chicago, Springfield).

Avec ces mesures, non seulement l’espace public pour la divergence a été sérieusement amputé, mais, en parallèle, tout un secteur des médias et des voix favorables à l’AKP a été consolidé, aidant à renforcer sa position au pouvoir, contribuant à ignorer les positions critiques de l’opposition ou de la société civile.

L’opposition politique

Erdogan est devenu président de la Turquie en 2014 après avoir remporté les premières élections présidentielles de l’histoire de la République. Après avoir occupé ses fonctions, il a annoncé son désir de les exercer en disposant des principaux pouvoirs exécutifs que lui attribuait la Constitution turque de 1982 et, allant au-delà, il a prôné un changement vers un système présidentialiste.

Lors des élections de juin 2015, Erdogan a demandé le vote pour l’AKP dans le but d’obtenir un appui suffisant pour promouvoir le changement constitutionnel. Il a ainsi omis le rôle neutre qu’il était censé représenter face à tous les partis politiques. S’il est vrai que l’AKP a remporté ces élections, il n’a pas réussi à obtenir la majorité absolue et son président et aspirant à premier ministre, Ahmet Davutoglu, a dû lancer une ronde de négociations pour former un gouvernement de coalition. Après l’échec des négociations, Erdogan n’a pas offert la possibilité de former un gouvernement au principal parti de l’opposition, selon la tradition, mais il a convoqué de nouvelles élections à caractère immédiat en novembre 2015.

Lors de ce scrutin, l’AKP a obtenu une nouvelle majorité absolue et les forces parlementaires sont restées très fragmentées : l’AKP a obtenu 317 sièges, le Parti républicain du peuple (CHP) 134, le Parti démocratique du peuple (HDP) 59 et le Parti d’action nationaliste (MHP) 40 sièges. L’AKP continuait ainsi à consolider sa position de parti prédominant et, dans ce sens, ce ne sont pas seulement ses victoires électorales qui ont joué un rôle important, mais aussi une progressive identification entre le parti et la nation turque et la division entre les autres forces politiques.

Le principal groupe de l’opposition, le CHP, a gardé les sigles du parti créé dans les années vingt par Mustafa Kemal Atatürk et deux tendances cohabitent en son sein : l’une caractérisée par une conception laïque et nationaliste de ligne dure de l’État et l’autre qui, bien qu’avec une vision séculaire de la politique, se montre plus ouverte à des conceptions réformistes, démocratiques et en défense des droits sociaux. Son leader, Kemal Kiliçdaroglu, a réussi à maintenir environ 25 % des appuis électoraux, très loin derrière, cependant, du 49,50 % des voix obtenues par l’AKP lors des élections de novembre.

De son côté, l’HDP, héritier des partis kurdes illégalisés, était dirigé par Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag. Lors des élections de 2015, ils on remporté une victoire historique en ayant dépassé le seuil électoral du 10 % au niveau national, ce qui leur a permis d’accéder au Parlement en tant que parti et non à travers des candidatures individuelles, en obtenant ainsi 79 sièges en juin et 59 sièges en novembre. Le charisme de Demirtas et le nouveau discours du parti qui défendait non seulement les demandes historiques kurdes, mais aussi la régénération démocratique du système dans son ensemble et les droits d’autres minorités comme les Alévis, le mouvement LGTB ou les droits sociaux, lui ont octroyé une grande popularité parmi différents secteurs de tout le pays.

Même si le CHP et l’HDP présentent des points communs en ce qui concerne le besoin de lancer des réformes démocratiques et d’élargir les droits sociaux, la question kurde les éloigne en tant que possibles partenaires politiques. Le secteur le plus nationaliste au sein du CHP est réfractaire à répondre à certaines demandes kurdes. À son tour, l’HDP partage quelques bases sociales avec le PKK, ce qui, pour certains membres du CHP, rend impossible un rapprochement entre les deux partis. De ce fait, en mai 2016, le Parlement a approuvé le soulèvement de l’immunité des députés turcs, une mesure qui allait particulièrement toucher des députés du HDP, qualifiés de bras politique du PKK par Erdogan, qui a même exprimé son désir de les voir jugés. Ce changement légal a été appuyé par l’AKP et le parti ultranationaliste MHP, mais aussi par des députés du CHP. Un autre secteur du parti a cependant voté contre aux côtés du HDP.

Après la tentative de coup d’État de juillet 2016, le gouvernement turc, en État d’urgence, a lancé une vague de purges qui ont supposé l’expulsion ou la suspension d’emploi et de solde de plus de 100 000 fonctionnaires, l’emprisonnement de 150 journalistes, la prison préventive pour environ 47 000 personnes, la fermeture de plus de 150 médias et l’interdiction d’environ 1 500 organisations non gouvernementales.

Le HDP est devenu, à son tour, la force politique la plus châtiée, avec l’arrestation et l’emprisonnement de milliers de ses membres, dont les deux leaders, Demirtas et Yüksekdag, qui ont été emprisonnés en novembre, ainsi que 11 autres députés. Après la tentative de putsch, selon des sources du parti, plus de 5 000 personnes ont été mises en garde à vue et près de 1 500 ont été arrêtées lors des opérations dirigées contre des membres du HDP et ses sympathisants. Dans 82 municipalités, les maires démocratiquement élus du Parti des régions démocratiques (DBP), pro-kurde, ont été remplacés par des autorités nommées directement par le gouvernement et grand nombre d’entre eux ont été incarcérés en attente de jugement.

À l’autre bout du spectre politique, on retrouve le MHP, dirigé par Devlet Bahçeli. Il s’agit d’un parti conservateur et ultranationaliste qui a durement attaqué l’AKP au cours de la campagne des élections de juin 2015 et qui a refusé de former un gouvernement de coalition avec lui. La fin des négociations avec le PKK et la réactivation de l’affrontement avec les forces de sécurité turques ont fini par rapprocher les deux partis, puisque le MHP se caractérise par sa totale intransigeance vis-à-vis des demandes culturelles et politiques kurdes. Un an plus tard, la direction de Bahçeli a été défiée par Meral Aksener qui, malgré ses efforts acharnés, n’a pas réussi à convoquer un congrès extraordinaire afin de remplacer Bahçeli. Finalement, Aksener a été expulsée du parti en septembre 2016. Dans ce contexte et dans un virage copernicien, Bahçeli a décidé d’accepter, malgré sa totale opposition première, le changement vers le système présidentiel proposé par Erdogan. Ce virement a donné lieu à différentes théories qui signalent, entre autres, un possible échange de faveurs entre le président, qui pourrait avoir intervenu pour que le congrès n’ait pas lieu, et Bahçeli en personne.

La convocation d’un référendum pour soumettre au vote populaire les changements constitutionnels que le Parlement a approuvé en janvier 2017, afin d’établir un système présidentialiste en Turquie, a fini, cependant, par approfondir les différences au sein du MHP. La réforme constitutionnelle prônait la concentration de pouvoirs sur l’exécutif présidentiel, la disparition du premier ministre et du conseil des ministres et un rôle plus résiduel du Parlement, qui perdrait une grande partie de ses attributions dans le contrôle du gouvernement. De même, le fait que le président puisse appartenir à un parti politique laisse la porte ouverte au contrôle de la Chambre par la présidence, dans le cas où le président et le parti majoritaire au Parlement partageraient les mêmes sigles politiques. L’application de ces changements législatifs impliquerait, dans l’actuel contexte politique, la relégation du MHP, étant donné son plafond électoral limité, avec 11,9 % lors des élections de novembre 2015. L’appui de Bahçeli au système présidentialiste a ouvert une brèche interne au sein du parti entre les partisans du « oui » lors du référendum du 16 avril et ceux du « non », qui s’opposaient à des changements qui impliqueraient de réduire le poids politique du parti et d’accroître celui du président sans contreparties. Aksener, expulsée du MHP, a défendu le « non », en attirant de nombreux mécontents de la décision de Bahçeli.

Après le référendum, le CHP, parti qui, quant à lui, avait appuyé le « non », a refusé d’accepter les résultats étant données les graves accusations de fraude électorale, et il a promis de réclamer son annulation devant toutes les instances judiciaires pertinentes, même la Cour européenne des droits de l’Homme. De fortes tensions se sont produites en son sein entre ceux qui prônent des options plus contondantes de dénonciation, qui pourraient inclure de quitter le Parlement en soulignant l’illégitimité du nouveau système, et ceux qui défendent de suivre la voie juridique, comme son leader Kemal Kiliçdaroglu.

Le rôle de l’UE

Suite aux déclarations publiques des observateurs internationaux qui ont suivi le référendum sur le territoire se faisant l’écho des graves irrégularités dénoncées, des hauts fonctionnaires des institutions européennes, tels que Jean-Claude Juncker ou Donald Tusk, ont évité, à la différence du président des États-Unis, Donald Trump, de féliciter le président turc. De son côté, la Commission a demandé au gouvernement de promouvoir une enquête transparente sur les accusations de fraude électorale et le rapporteur du dossier turc au Parlement européen, Kati Piri, a demandé la suspension des négociations d’adhésion, si les réformes constitutionnelles sont appliquées sans modifications, puisque, une fois adoptées, elles octroieraient, selon l’eurodéputée, des pouvoirs autoritaires au président turc.

Le commissaire à l’Élargissement, Johannes Hahn, pour sa part, s’est montré partisan de laisser momentanément de côté les négociations d’adhésion pour se concentrer sur la modernisation de l’Union douanière entre Bruxelles et Ankara, dans le but de réduire les frustrations mutuelles et de favoriser la coopération dans d’autres domaines. Reste à savoir si le conditionnement politique fera partie des négociations de l’Union douanière ou si, au contraire, l’UE l’écartera pour travailler sur une relation plus pragmatique et économique avec la Turquie permettant, en même temps, de maintenir sur pied l’accord sur les réfugiés.

Lors de la campagne du référendum, Erdogan s’est montré favorable à l’approbation de la peine de mort si le Parlement approuvait de la réinstaurer. L’UE a déclaré en de nombreuses occasions que la réinstauration de la peine de mort supposerait la fin des négociations. Cette position, cependant, semble laisser entendre que les actuels événements qui ont lieu en Turquie ne sont pas suffisants pour que cela se produise. La mise en marche de la modernisation de l’Union douanière semble constituer un fait accompli qui, de façon indirecte, permet de reconnaître la légitimité du nouveau système présidentialiste. De ce fait, si le conditionnement politique est écarté de cette nouvelle voie de coopération et de rapprochement, jusqu’à un certain un point, cela constituera un élan pour le président turc qui pourra améliorer ses relations économiques avec l’UE sans devoir aborder les épineuses questions politiques qui se trouvent au centre des négociations d’adhésion.