L’économie bleue, un défi pour les pays du sud de la Méditerranée : le cas de l’Algérie

22 février 2022 | Focus | Français

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Introduction

L’économie bleue, un processus complexe multi-acteurs et activités, multi-réglementations et multi-échelles du territoire maritime et côtier, vise d’abords à dépasser l’antagonisme entre le développement économique et l’intégrité de la mer en recherchant les articulations opérationnelles qui favorisent leur compatibilité et une relation durable. C’est donc une stratégie à long terme qui doit soutenir le développement durable et une croissance économique équitable dont les bénéfices doivent se ressentir au-delà de l’espace maritime et littoral sur les populations de « l’hinterland ». Ce type de développement est nécessairement sous-tendu par une utilisation durable des zones côtières et de leurs diverses ressources en prenant en considération le développement économique et social lié à la présence ou à la proximité de la mer, tout en veillant à réduire au maximum les vulnérabilités des zones marines et côtières et de préserver les services que ces écosystèmes apportent ou pourront apporter à la société. Un des leviers les plus puissants pour le développement de l’économie bleue est la planification de l’espace maritime en tant que processus public dynamique qui consiste à analyser et définir la répartition spatiale et temporelle des activités humaines dans les zones marines pour atteindre des objectifs écologiques, économiques et sociaux. L’économie bleue, comme la planification de l’espace maritime et la gestion intégrée des zones côtières, ne peut être appliquée de manière appropriée sur les différentes échelles (local au global) sans une base de connaissances ciblées et fiables.

L’économie bleue, un levier puissant de la diversification économique de l’Algérie

Pays largement dépendant des recettes des hydrocarbures pour son développement, l’Algérie n’a d’autres choix que de transformer son modèle économique basé sur la rente et la fiscalité pétrolières. La transformation de ce modèle est un processus difficile, complexe et qui doit prendre plusieurs années. Outre le fait qu’il faut revoir et reconfigurer les systèmes de production au niveau national, une telle transition exige également de réformer en profondeur les modèles de coopération et de partenariats tant au niveau national qu’au niveau des espaces sahélo-africain et euro-méditerranéen. Cette approche posedeux grands défis au pays : celui de l’innovation et celui de la numérisation des sphères économique et sociale. Dans ce contexte, l’espace, les ressources et les services maritimes sont aujourd’hui reconnus et perçus comme des leviers puissants et prometteurs pour la sortie de l’Algérie de sa dépendance aux hydrocarbures et la réduction de sa vulnérabilité économique.

La mer et le littoral, un rôle clé dans l’économie du pays

La mer et les côtes jouent un rôle essentiel dans le développement du pays, même si, en termes de PIB, ce rôle n’apparait pas comme déterminant à l’état actuel. En effet, 95% des échanges internationaux de l’Algérie se font par voie maritime : 40 000 navires longent annuellement la côte algérienne et 11 000 navires touchent les ports algériens. A cet égard, le poids du transport maritime et l’activité portuaire seront amenés à prendre plus d’importance avec le projet du Grand Port Centre d’El Hamdania à l’ouest d’Alger. Celui-ci constituera un port de transbordement majeur en Méditerranée et un « Gateway » pour l’Algérie et l’Afrique. Avec un renforcement des terminaux spécialisés à conteneurs avec près de 4,65 millions d’EVP associé à un vaste programme de réalisation/modernisation de gares maritimes, la mer sera appelée à jouer encore davantage un rôle clé dans l’économie et le développement de l’Algérie. L’activité de la pêche compte près de 4 000 navires de pêche pour une production halieutique moyenne annuelle de 100 000 tonnes/an. Certes, la production aquacole constitue mois de 6% de la production halieutique totale mais la dynamique engagée devrait soutenir l’installation et l’entrée en production de près de 100 fermes d’aquaculture à l’horizon 2025. Il est attendu que la production halieutique totale se situe entre 150 000 et 200 000 tonnes en 2030. Le tourisme côtier domine quant à lui l’activité touristique du pays avec 70% des flux totaux, 60% des établissements et 66% des capacités en lits. Les trois quarts des zones d’expansion et sites touristiques de l’Algérie sont localisés sur la côte et 50% des projets touristiques en cours sont projetés dans une bande côtière très étroite. Enfin, le tourisme balnéaire couvre 60% des emplois directs du secteur du tourisme.

La mer a pris une autre importance stratégique en Algérie dans le contexte des changements climatiques et du stress hydrique puisque près de 20% des Algériens sont alimentés en eau potable à partir du dessalement de l’eau de mer. Les projections pour 2030 situent autour de 35% l’apport du dessalement de l’eau de mer dans la consommation totale d’eau potable totale du pays. L’intérêt de l’espace maritime national est également lié à sa valeur écologique avec près de 50 sites remarquables au sens de la Convention de Barcelone et/ou de l’UICN. Cette importance écologique va au-delà du domaine maritime national, avec deux aires spécialement protégées d’importance méditerranéennes (ASPIM/Convention de Barcelone) ou des sites répondant aux critères de sites dit « Zones écologiques et biologiques significatives » de la Convention sur la diversité biologique.

Les câbles sous-marins reliant l’Algérie au sud de l’Europe, les deux gazoducs à destination de l’Espagne et l’Italie ainsi que les projets d’exploration offshore d’hydrocarbures dans deux blocs des secteurs ouest et est de la côte jouent un rôle pivot dans la transformation numérique du pays et sa sécurisation énergétique. Avec l’institution en 2018 de la Zone économique exclusive et par conséquent l’extension de la souveraineté maritime de l’Algérie sur de nouveaux espaces maritimes, la mer prend un caractère hautement stratégique en particulier dans un contexte où l’action transfrontalière devient cruciale face à l’exacerbation de la pénurie des ressources naturelles, le développement technologique accéléré et les nouvelles pollutions qui pourraient compromettre les services écosystémiques maritimes et côtiers.

Le potentiel de l’économie bleue en Algérie

Comme les autres pays de la rive sud du bassin occidental de la Méditerranée, l’Algérie est un pays à fort potentiel de développement de l’économie bleue (figure 1). Ce potentiel s’exprime par la valeur du capital maritime, le potentiel scientifique et les infrastructures maritimes et littorales déjà existantes. Toutefois la plus-value attendue réside particulièrement dans les secteurs non encore développés mais dont la marge de progressions est importante comme les biotechnologies marines, l’aquaculture durable, le tourisme marin écologique, les activités minières ainsi que les services et la production de connaissance.

Figure 1. Illustration de l’approche d’évaluation du capital maritime (A) et de l’évaluation du capital maritime de l’Algérie (B) (Source : Atkins, Pescares, GIZ, Stratégies Mer et Littoral).

Vision et axes stratégiques

En adoptant en 2021 sur un financement d’appui de l’Union européenne sa première stratégie nationale de l’économie bleue (SNEB 2030) et en actualisant sa stratégie nationale de gestion intégrée des zones côtières (SN GIZC 2030), l’Algérie a donné un signal très fort aux acteurs du territoire quant à sa volonté et sa détermination de développer de manière durable les activités maritimes et côtières. La SNEB 2030 qui a une très forte dimension socio-économique doit notamment soutenir la création de la richesse sur l’ensemble de la chaîne de valeur des secteurs maritimes et les secteurs connexes, la création des emplois durables et une contribution accrue au PIB. L’adoption de ces deux stratégies est également un signal fort aux partenaires extérieurs de l’Algérie, notamment à ceux de l’espace euro-méditerranéen sur les opportunités d’affaire et de partenariat dans les différents domaines de l’économie bleue.

L’économie bleue ouvre ainsi de nouveaux gisements de croissance économique. Elle a pour vocation de dépasser le cadre « traditionnel » qui doit continuer à exister, se développer et aller vers des croisements de compétences, d’activités et de secteurs afin de favoriser l’innovation par l’émergence de projets émanant du territoire. La SNEB constitue un cadre pour assurer le développement de l’économie bleue avec une emprise sur le territoire à partir duquel doivent émerger et se développer des activités créatrices de richesse, soutenu par l’innovation et la construction effective de capacités opérationnelles. Ce processus doit s’enclencher au niveau des wilayas par l’identification, l’accompagnement et la mise en oeuvre de portefeuilles de projets. La SNEB doit être perçue comme un amplificateur (diffuseur) de croissance, y compris pour les autres secteurs. Sa dimension novatrice doit être transversale et permanente tandis que la mise en oeuvre de cette stratégie doit être suffisamment agile afin d’apporter les ajustements nécessaires et utiles en fonction de l’évolution des différents contextes tant au niveau national qu’international (contexte législatif, contexte et arrangements institutionnels, financements, partenariats, capacités nationales, transfert de savoir-faire et de technologies, changement du poids des acteurs, filières et/ou acteurs économiques nouveaux). Sept secteurs sont identifiés comme possédant un potentiel important pour l’économie bleue en Algérie : la recherche et l’innovation, la pêche et l’aquaculture, le transport maritime et les activités portuaires, le tourisme, l’industrie de la transformation ainsi que les biotechnologies et les services. On estime le potentiel d’emplois bleus à l’horizon 2030 à 500 000 emplois additionnels. L’économie bleue en Algérie apporte des réponses directes à quatre défis, ceux de la sécurité alimentaire, sanitaire et énergétiques ainsi que le défi de la diplomatie maritime.

Le cadre mis en place en Algérie vise en priorité à optimiser les synergies, les complémentarités et réduire les effets adverses des conflits d’usage par une gouvernance par étage de territoires, par la multiplication des espaces d’échange, de rencontre et d’opportunités. Cette dynamique, telle qu’illustrée dans la figure 2 qui schématise la gouvernance de l’économie bleue en Algérie, doit également bénéficier de tous les avantages liés à l’observation in situ et ex situ des activités liées à l’économie bleue. Cela comprend une veille technologique et règlementaire ainsi qu’une analyse continue du jeu des acteurs et de « pouvoirs » en considérant leurs implications régionales et internationales avec un potentiel structurant pour le développement de l’économie bleue ou agissant sur la vulnérabilité de certains secteurs de l’économie bleue.

Figure 2. Schéma de gouvernance de l’économie bleue en Algérie

La vision développée pour l’économie bleue en Algérie s’appuie sur une démarche qui vise à créer la valeur au niveau national et/ou local, préserver les emplois actuels et en créer de nouveaux en phase avec les nouveaux besoins d’une économie maritime durable. Celle-ci a également pour objectif la construction de capacités et de compétences aux niveaux central et local pouvant soutenir la valorisation, le développement et la préservation du capital maritime et littoral algérien. Cette vision est déclinée sur plusieurs axes stratégiques comme la gouvernance globale des mers et des océans, l’adaptation de la gouvernance maritime au niveau national, et l’intégration et la résilience des villes côtières par rapport aux enjeux maritimes et côtiers basées sur des écosystèmes marins protégées et des services écosystémiques maintenus et mieux valorisées. Les autres axes portent sur la réduction de la vulnérabilité sanitaire, alimentaire et hydrique et énergétique dans un contexte marqué par le défi climatique et la résilience socio-économique. Enfin, deux axes d’intervention transversale soutiennent cette approche : le partage et la transmission des principes du développement durable et de l’économie bleue ainsi que son financement durable et efficient.

Recentrer l’action de l‘État et de ses partenaires

La poursuite et l’atteinte de ces objectifs passent par des mesures fortes prises par l’État et ses partenaires aux niveaux national et local comme l’organisation du cadre de la gouvernance afin de le rendre en phase avec les principes de la participation et de l’inclusivité. Cette démarche suppose aussi de nouvelles initiatives visant à reconfigurer l’organisation des opérateurs économiques, notamment à travers des clusters maritimes. Ce cadre organisationnel doit être soutenu par un dispositif efficace et efficient en matière de régulation, de contrôle, de suivi et de surveillance, voire de veille et d’alerte précoce sur les risques et les opportunités liés à l’économie bleue. Le redéploiement des activités, des ressources et des moyens peut également s’avérer une des options à explorer et à évaluer pour mieux soutenir les activités émergentes. Il en est de même de l’adaptation de l’appareil de formation et de l’enseignement professionnels, de la recherche scientifique et de l’innovation ; producteurs de compétences et de capacités d’expertises bleues.

Synergies régionales pour l’économie bleue

Cette dynamique nationale visant à promouvoir et développer l’économie bleue a profité de diverses initiatives initiées dans l’espace euro-méditerranéen, comme l’initiative « WestMed » pour le développement de l’économie bleue en Méditerranée occidentale, celle initiée par la FAO « Blue hope », l’initiative « BlueMed » pour le soutien scientifique à l’économie bleue, ou encore le « MSP Global » sur la planification de l’espace maritime. Les activités menées dans les différents cadres de coopération, principalement soutenus par l’Union européenne et l’Union pour la Méditerranée (UpM) entre autres, sont des opportunités pour mettre en réseaux les acteurs institutionnels et économiques mais également les acteurs de la société civile et les producteurs de savoirs, de connaissances et de données. Le développement des échanges à travers ces réseaux permet également de donner de la visibilité aux financements « bleus » et à la possibilité de constituer des consortiums ou des partenariats économiques dans les domaines de l’économie bleue.