Le tourisme dans la région MENA à l’ère de la Covid : défis économiques et perspectives de reprise

Fateh Belaid

La pandémie de la Covid-19aeu des impacts économiques et sociaux sans précédents. Elle a durement touché l’ensemble des secteurs de l’économie mondiale. Par ailleurs, le tourisme demeurant un des secteurs les plus fortement touchés avec des répercussions très néfastes à la fois sur les entreprises et l’emploi. Le présent article fait le point sur les évolutions du secteur du tourisme dans la région Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) durant la crise de la Covid-19, examine comment ces évolutions impactent la contribution de ce secteur à l’économie, l’emploi et l’investissement, passe en revue les perspectives à court terme d’une reprise du tourisme dans la région et les politiques d’atténuation et les stratégies pour soutenir la dite reprise.

Une crise sanitaire accompagnée d’une crise économique sans précédent pour le tourisme

Tout au long de l’histoire, de la grande peste à la grippe espagnole, l’humanité a subi un certain nombre de pandémies. Néanmoins, la pandémie actuelle de la Covid-19 est inédite à plus d’un titre, et ce pour deux raisons fondamentales. Tout d’abord, son ampleur et son impact sont inégalés, avec plus de trois milliards d’êtres humains immobilisés. De plus, depuis que la Covid-19 a été désignée comme une pandémie mondiale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le 11 mars 2020, environ 3,7 millions de personnes ont péri et il y a environ 52,5 millions de cas actifs dans le monde, dont près de 26,4 millions de cas aux États-Unis, 4,3 millions en Grande-Bretagne et près de 5,2 millions de cas en France.

Deuxièmement, outre les taux de mortalité et la contagion élevés, la propagation de la pandémie de coronavirus a causé des dommages sans précédent à l’économie mondiale, notamment des effondrements massifs du commerce, une forte volatilité financière, une augmentation significative du chômage, une forte contraction de l’activité économique réelle et des inégalités croissantes. Plus précisément, l’industrie touristique fait partie des activités les plus sévèrement touchées par cette pandémie et à présent, les perspectives restent extrêmement incertaines.

Sans doute, cette crise a modifié radicalement le comportement des voyageurs, ainsi que la société et ses habitudes quotidiennes. L’un des traits saillants de cette crise a été la chute brutale et profonde de la mobilité, qui a entraîné un effondrement du tourisme, du commerce, des services de voyage et de la consommation des non-résidents. En effet, les réponses politiques apportées à cette crise dans la majorité des pays, s’agissant des fermetures de frontières et des mesures de distanciation sociale, ont entraîné de fortes baisses de la demande de services touristiques.

La filière touristique est l’un des principaux secteurs économiques dans le monde. Pour certains pays, cela peut représenter plus de 20 % du PIB. Elle est la troisième branche d’exportation (après les carburants et les produits chimiques) et représentait en 2019, 7 % du commerce mondial. D’après les données de World Travel Tourism Council (WTTC), avant que ne survienne cette pandémie, le tourisme et les voyages (y compris ses impacts directs, indirects et induits) représentaient un emploi sur quatre dans le monde, 10,6 % de tous les emplois (334 millions) et 10,4 % du PIB mondial (environ 9,2 billions de dollars). Cependant, en 2020, on compte 62 millions d’emplois perdus, soit une baisse de 18,5 %, laissant seulement 272 millions d’employés dans le secteur, contre 334 millions en 2019 au niveau mondial. Cette menace de perte d’emploi subsiste toujours dans la mesure où de nombreux emplois sont toujours soutenus par des programmes de sauvegarde des emplois publics et des horaires réduits, qui pourraient être perdus sans une reprise complète de l’activité touristique.

Le tourisme est une des activités les plus sévèrement touchées par la pandémie et à présent, les perspectives restent extrêmement incertaines

Pour ce qui est de la région MENA, le secteur du tourisme est un pilier majeur pour ses économies et constitue un des principaux leviers de diversification économique pour les pays exportateurs de pétrole. Il représente, environ 5 à 19 % du PIB selon les pays et représente 6,7 millions d’emplois dans la région.

Les mesures de confinement adoptées pour ralentir la propagation de la pandémie et leurs répercussions sur la croissance économique aux ÉtatsUnis, dans l’Union européenne et en Chine, qui sont les principaux marchés sources du tourisme dans la région, ont considérablement réduit les arrivées de touristes. L’Organisation mondiale du Tourisme (OMT) rapporte qu’au cours du premier semestre 2020, les arrivées de touristes ont diminué d’environ 57 % à 62 %. Ce déclin de l’activité touristique a eu un impact économique très marqué dans de nombreux pays de la région, en particulier le Maroc, la Tunisie, le Liban et l’Égypte, tributaires du tourisme comme principale source de revenus. En Égypte, par exemple, selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), les pertes de recettes touristiques correspondront aux deux tiers des pertes totales de PIB causées par la crise. PwC estime que près de 400 000 emplois liés au tourisme pourraient être perdus dans les pays du Conseil de coopération du Golfe, en raison de la crise.

Pour la région Afrique du Nord, le tourisme représentait environ 8,3 % du PIB en 2019, une contribution qui a diminué de 53,7 % en 2020. Il en va de même pour la région Moyen-Orient où le secteur touristique représentait environ 8,9 % du PIB et qui a connu une baisse de 51 % en 2020. Pour ce qui est de l’emploi, en Afrique du Nord, le secteur occupe environ 4,8 millions d’employés, l’équivalent de 9,1 % de l’ensemble des emplois. En 2020, selon les chiffres de l’OMT, le secteur a perdu 1,6 millions d’emplois ce qui représente 32,6 % de l’ensemble des emplois du secteur. L’impact de la crise sur l’emploi est un peu moindre dans la région Moyen-Orient, où le secteur a perdu 1,2 millions parmi un total de 6,8 millions d’emplois, ce qui représente une perte de 17,4 %.

Quant à l’impact des visiteurs et de leurs dépenses, dans la région Afrique du Nord, on note une baisse des visiteurs nationaux de 44 %, tandis que les dépenses des visiteurs internationaux ont connu une baisse sans précédent, de68,9%en2020.Ilenvademême pour la région Moyen-Orient, où les dépenses des visiteurs nationaux ont diminué de 42,8 %, tandis que les dépenses des visiteurs internationaux ont enregistré une baisse sans précédent de 70,3 %.

Dans la région MENA, le secteur du tourisme, pilier économique majeur, représente environ 5 % à 19 % du PIB selon les pays et 6,7 millions d’emplois

La mise en place de mesures agiles est impérative pour permettre la relance du tourisme

Face à cette crise, la plupart des pays de la région MENA ont pris des initiatives exceptionnelles visant à atténuer l’impact de la Covid19 sur l’économie. Ces mesures consistent notamment en la mise en place de crédits spécifiques pour les entreprises touristiques, comme l’a fait la Banque centrale d’Égypte, en l’exonération des taxes touristiques et autres frais, comme l’ont fait le Bahreïn et les Émirats arabes unis, ou en un rééchelonnement de la dette, comme en Tunisie.

Au cours de la phase d’intervention d’urgence, destinée au ralentissement de la pandémie, la majeure partie des initiatives gouvernementales visaient à maintenir les revenus des travailleurs du secteur et à fournir un soutien en termes de trésorerie aux professionnels du tourisme, afin qu’ils puissent reprendre leurs activités, une fois les dispositifs de confinement levés.

Les conditions et les détails de ces programmes et des aides varient d’un pays à l’autre. Ce qui est certain, c’est que ces aides ont protégé les revenus de nombreux travailleurs et ménages, ont sauvegardé les relations entre employeurs et employés et ont permis de maintenir à flot des entreprises vulnérables mais viables, notamment des PME.

Toutefois, à ce stade, on ignore encore l’étendue des dégâts. En effet, malgré la générosité des dispositifs de soutien déployés, toutes les entreprises touristiques ne pourront pas survivre à cette crise, et tous les emplois du secteur ne pourront pas être sauvés. Par ailleurs, en dépit des efforts sans précédent des différents pays de la région MENA pour relancer le secteur, d’énormes difficultés persistent.

Ainsi, pour surmonter ces difficultés, les gouvernements doivent renforcer les initiatives et les programmes de relance visant à soutenir l’industrie touristique et à préserver les emplois et les revenus des ménages. Dans ce cadre, les pays de la région doivent étendre et ajuster les mesures et les programmes de soutien destinés à atténuer l’impact de la crise sur l’industrie touristique. Ces mesures se doivent être de nature flexibles pour s’adapter à l’évolution de la situation sanitaire. La difficulté majeure réside dans l’importance de trouver le bon compromis entre les dispositifs de soutien globaux et sectoriels et à élaborer et à déployer ces derniers le plus rapidement et le plus efficacement possible.

Les promesses encourageantes au sujet de l’accélération de la vaccination nourrissent les espoirs de reprises dans le secteur. En effet, le retour progressif du tourisme intérieur permet d’atténuer l’impact de la crise sur l’emploi et les entreprises dans certaines zones.

Cette crise a révélé la nécessité de mettre en place des politiques efficaces pour améliorer la compétitivité et renforcer la résilience du secteur

Pour une économie touristique durable et résiliente

Toutefois, une réelle reprise économique ne deviendra possible que si le tourisme international redémarre, ce qui exige une coopération régionale et internationale et la mise en place de stratégies reposant sur des données objectives, pour garantir la levée des restrictions de voyage en toute sécurité.

Dans un tel contexte, les pays de la région, en particulier les forts dépendant de l’activité touristique, doivent déployer une stratégie de relance holistique, permettant de mettre en synergie l’ensemble des mesures qui sont déjà en place pour aider à relancer le secteur et à préserver l’emploi. Ces stratégies doivent se focaliser sur les priorités suivantes :

  • la promotion du tourisme intérieur et le soutien à la reprise en toute sécurité du tourisme international;
  • la reconquête de la confiance et simplification de la vie des voyageurs;
  • le maintien des dispositifs de soutien pour les professionnels du secteur pour qu’ils puissent s’adapter et survivre;
  • rassurer et procurer des informations précises aux voyageurs et aux entreprises et réduire l’incertitude concernant les décision politiques, qui sont parfois contradictoires;
  • assurer l’agilité des mesures de riposte pour maintenir les capacités du secteur et combler les lacunes en matière de soutien;
  • consolider la coopération multilatérale au sein des pays et entre les pays de la région, tout en homogénéisant les règles sanitaires et des déplacements;
  • investir davantage dans le développement d’un tourisme durable et plus résiliant où le numérique pourrait jouer un rôle important dans l’accompagnement de ce secteur vers la transformation structurelle et la sobriété carbone. 

Conclusions 

Cette crise a révélé la nécessité de repenser la structure des économies touristiques et de mettre en place des politiques efficaces pour améliorer la compétitivité et renforcer la résilience du secteur. La crise sanitaire actuelle a mis en évidence la fragilité des économies touristiques face aux chocs extérieurs et la vulnérabilité financière de nombreuses entreprises touristiques, en particulier des petites et moyennes, dont les réserves de trésorerie sont assez faibles. Les récentes initiatives d’assouplissement des mesures de confinement et l’accélération des rythmes de vaccination en Europe et aux États-Unis, ont permis la réouverture d’un grand nombre d’entreprises touristiques dans de nombreux pays, mais ces réouvertures demeurent partielles, incertaines et sujettes à des évolutions. Cependant, malgré les espoirs de reprises nourris par la vaccination, les difficultés du secteur touristique dans la région MENA persistent et il devrait rester en régime de survie, au moins jusqu’à fin 2022.

Cependant, la crise économique et sanitaire actuelle offre une opportunité singulière pour les pays de la région de transition, vers de nouveaux modèles de développement touristique plus durables, inclusifs, équitables et résilients.

Fateh Belaid, professeur d’Économie, Université Catholique de Lille. Directeur de l’Unité de recherche Smart & Sustainable Cities. UMR 9221LEM-Lille Économie Management, France.