Le printemps des morts

Wahiba Khiari

Ecrivaine, Algérie

Trois jeunes de pays et contextes historiques différents, découvrent de partager la même incompréhension devant à leur assassinat.  


Cela fait dix mois que j’ai quitté le monde, oui je suis mort et les morts peuvent écrire, il suffit de savoir lire entre les lignes de la vie. J’avais à peine 20 ans, un ordinateur et des rêves d’amour et de liberté. Comme je suis mort en pleine manifestation, je ne supporte plus les foules; j’ai encore en tête les sifflements des balles et l’odeur oppressante des gaz lacrymogènes. Je n’arrive pas à rester avec tous ces gens qui débarquent par centaines tous les jours. Nous sommes dans un quartier réservé aux martyrs, bientôt on va devoir nous élargir les cieux. Je m’éloigne donc des attroupements, j’ai peur qu’une balle ne me tue encore une fois.

Je me rapproche d’un adolescent qui s’est retiré dans un coin. Adossé à un immense arbre, il regarde en haut. Recherche-t-il Dieu ou l’a-t-il déjà trouvé ?

–Salam! Tu es nouveau ?

–Non, je suis ici depuis très longtemps, vingt ans, peut-être plus, il n’y a pas de murs ici pour que je grave les jours qui passent, il n’y a même pas de jours pour que je puisse les compter. Toi, ça se voit que tu débarques, tu sens encore la vie.

–Je suis ici depuis quelques mois. Elle est naturelle ?

–Qui?

–Ta mort

–J’aurais pu mourir d’une « mort de Dieu », comme on dit chez nous, j’étais asthmatique, mais les hommes ont été plus rapides. Je suis mort asphyxié par des gaz supposés me faire juste pleurer, je n’ai pas eu le temps de verser une seule larme. C’était un gaz lacrymogène pour les mères des manifestants. La mienne ne s’en est jamais remise. Et toi ?

–Une balle « perdue » qu’on a finie par retrouver dans ma tête. Je criais « Dégage ! » au président. On s’est d’ailleurs croisés dans les airs, lui dans son avion fuyant le peuple en colère, moi en train de trépasser tout excité par mon courage. Il pleurait, je riais.

–Tu n’as pas eu peur de descendre dans la rue ?

–Si, au début, surtout quand j’ai vu tous ces jeunes qu’on avait tués.

–Tu les as vus comment ?

–Des vidéos filmées par des téléphones et partagées sur Facebook.

–Quoi? C’est quoi ces téléphones qui peuvent filmer et ce facemook?

–Facebook! C’est avec ça qu’on a pu se réunir et crier tous le même mot « Dégage!». La veille de ma mort, j’étais devant mon ordinateur, j’ai regardé défiler devant mes yeux toutes ces images sur Internet, des jeunes à peine de mon âge, tous tués par des balles «perdues». J’avais passé la nuit à me traiter de lâche de ne pas être déjà sorti. Pendant des années, nous nous sommes cachés derrière nos ordinateurs avec des faux noms, des fausses photos, nous menions un semblant de combat contre un spectre nommé Ammar 404, le censeur qui écoutait la voix de son maître, lui aussi nous avons fini par le dégager.

–Et ton Facebook ne t’a pas raconté les enfants d’Octobre ? Il ne t’a pas dit qu’en 88 à Alger des gamins sont morts parce qu’ils sont sortis crier leur mal vie? J’étais avec eux, j’avais à peine 14 ans. Il n’y avait pas de téléphone qui pouvait prendre des photos, nous sommes morts à huis clos sous la fumée, criblés de balles qui se cherchaient des cibles. Aujourd’hui on ne veut même plus entendre parler de nous. On dit que nous avions été manipulés, que nous étions juste une bande de voyous qui voulaient casser et brûler pour voler. Notre révolte aurait pu être une révolution, notre printemps ne se serait jamais transformé en hiver.

–Vous criiez quoi pendant vos manifestations ?

–On insultait le président, on s’en foutait qu’il dégage ou pas, parce qu’on savait qu’ils étaient tous pourris, on l’a traité de hmar, de bourricot, ses ministres de voleurs, on a crié « pouvoir assassin ». On voulait une vie meilleure, ne plus faire la queue des heures pour un sac de semoule ou un litre d’huile. On s’en foutait de la politique.

–Pourtant cela fait des années que vous dites ce que vous pensez sans que personne ne vous en empêche. Nous vous enviions cette liberté.

–C’est après notre mort, nous les enfants d’Octobre, que le président a libéré la presse, et permis qu’il y ait plusieurs partis politiques avant qu’il ne démissionne. Sans le vouloir nous avons obtenu la même chose que vous. Sans avoir à crier « le peuple veut ». Je crois que nous ne savions pas vraiment ce que nous voulions, par contre, nous aurions pu crier « le peuple ne veut plus… ». Mais ce même peuple allait payer de sa chair la liberté qu’il a arrachée. Tu vois tous ces gens là-bas, ils sont venus après moi. Pendant plus de dix ans, tous les jours, aucune mort naturelle. Ils sont trop tristes, ne parlent même pas, ils attendent une justice qui ne vient pas, qui ne va peut-être jamais venir, puisqu’on a déjà pardonné à ceux qui les ont tués.

–Tu me fais peur, ça veut dire que notre printemps risque de disparaître aussi?

–Un printemps ne disparaît jamais, ou on l’illumine ou on l’assombrit.

–Tiens voilà un nouveau, il a l’air tout perdu. Bienvenue parmi les morts, tu viens d’où ?

–D’Egypte. Je suis mort ? Ils m’ont eu oulad elklab ! (fils de chiens)

–On dirait ! Elle n’est pas finie votre révolution ?

–J’étais place At-tahrir, je manifestais avec mes amis coptes ; hier une église a été brûlée, on nous traite comme des étrangers dans notre pays. Nous sommes sortis pour dire que nous sommes égyptiens, ils ont commencé à tirer de partout, ils m’ont tué les fils de chiens.

–Ils continuent à tirer sur les foules, tu comprends quelque chose toi ?

–Je ne comprends rien, je n’ai jamais rien compris. Venez! Faisons une manifestation ici, on criera : « Le peuple veut comprendre pourquoi on l’a tué ! »