« La Tunisie aurait dû réagir avant face à la crise actuelle »

Aziz Dargouth, chef d’entreprise du textile, est optimiste quant à la situation du secteur et croit que la Tunisie devrait profiter de ses avantages – proximité avec l’Europe, créativité, logistique moderne – face à la Chine

ENTRETIEN avec Aziz Dargouth par Carla Fibla

Il travaille pour une entreprise familiale (250 employés) qui a plus de 60 ans d’existence. Son arrière-grand-père était un artisan du textile. Ils achètent le fil, le préparent et font les finitions et la confection. Ils fabriquent des vêtements ménagers qui se vendent dans le marché national et s’exportent. Durant le premier trimestre 2005 la Tunisie a enregistré une augmentation de 9 % de ses exportations textiles, bien que d’autres données indiquent que certaines entreprises moins compétitives disparaissent. 

AFKAR/IDEES : Comment votre entreprise fait-elle face à la situation actuelle ? 

AZIZ DARGOUTH : C’est une situation qui était prévisible depuis plusieurs années. Aujourd’hui, avec la mondialisation, il faut être préparés. Chacun doit analyser ses intérêts et voir les risques. Il fallait prendre certaines décisions il y a quelques années pour être prêts pour cette mondialisation et surtout pour l’évolution de l’Accord Multifibres. Ceux qui l’ont fait et ont cessé de produire les produits bas de gamme où les chinois et les pakistanais sont très forts, ont reconduit leur production vers des produits plus élaborés. 

A/I : Qu’est-ce que ces entreprises qui se sont préparées peuvent offrir ? 

A.D. : La créativité, la livraison rapide, la logistique chaque jour plus moderne. Bien que ce qui a lieu aujourd’hui finira par passer. La Chine va accaparer le marché pendant quelques mois, quelques années, et dans deux ou trois ans, il y aura de nouveau un espace que nous devrons occuper. 

A/I : Vous maintenez une attitude positive face à ce que certains gouvernements considèrent « l’invasion chinoise » ? 

A.D. : Nous avons été prévenants, mais en plus la réalité est là, il est inutile de se lamenter. Il faut agir et se demander, qu’est-ce qu’il y a de positif dans tout cela ? Les chinois sont très forts, ils travaillent de façon moderne. J’ai été en Chine, et j’ai constaté leur capacité de travail, mais ils ne peuvent pas toucher tous les marchés en même temps. Nous devons continuer à travailler là où nous sommes compétitifs en relation avec un marché qui change beaucoup, qui doit se réformer. De plus, la Chine est aussi un potentiel marché intérieur très intéressant, c’est un fait dont certaines grandes marques (Louis Vuitton) ont déjà profité, elles se sont installées en Chine et on vu que leurs produits marchaient. La créativité continue d’être la façon de se sortir de cette situation compliquée d’ajustements. 

A/I : Quels seraient les aspects où les chefs d’entreprises tunisiens devraient faire le plus d’efforts pour surpasser la crise actuelle ? 

A.D. : Je vous donne un exemple. Dans les vêtements ménagers, nous faisons beaucoup de produits « personnalisés », où la quantité d’articles n’est pas importante. Ce sont de petites demandes, où la broderie et le dessin sont prioritaires, ainsi nous ne cessons pas d’innover. En plus, aujourd’hui la logistique est très importante. Dans le marché européen l’acheteur ne veut plus avoir le produit emmagasiné, en stock, c’est là une opportunité dont les chinois ne peuvent profiter et nous oui du fait de la proximité géographique. 

A/I : Vous avez été en Chine. Pourriezvous expliquer la formule qui leur a permis d’être aussi compétitifs ? 

A.D. : La qualité de leur tissu est extraordinaire et ils travaillent avec des quantités énormes. Par exemple, Louis Vuitton a fait faire des sacs en Chine. D’après ce que l’on m’a dit, ils avaient fait une commande de 10 000 exemplaires, que les chinois avaient acceptée. Mais la réalité c’est qu’ils leur ont envoyé 10 000 sacs, et qu’ils en ont produit en secret beaucoup plus. Ils ont vendu le reste de la production au marché noir et malheureusement, le circuit, le réseau parallèle, transporte jusqu’en Europe ces produits vendus par le créateur à très haut prix. Les grandes marques sont en train de courir un grand risque. En plus, les chinois peuvent obtenir une bonne qualité mais ils ne peuvent pas produire une petite quantité, car cela leur coûte trop. 

A/I : C’est là la différence ? 

A.D. : La structure du coût est la même en Europe qu’en Chine, mais eux ils ont une économie en chaîne, ils obtiennent la matière première à meilleur marché, ils ont des conventions de travail beaucoup moins strictes qu’en Europe et en plus ils sont très organisés, très disciplinés. Mais je crois que c’est quelque chose de momentanée, que cela passera quand les gens voudront gagner de l’argent et être comme les américains ou les européens. Ils commenceront à exiger le respect des droits de l’homme. C’est eux, il y a des années, qui ont programmé ce qui est en train d’arriver. 

A/I : C’est une autre mentalité de vie ? 

A.D. : Exactement. Les européens ont la foi en tout, tout comme les musulmans, par contre pour eux tout peut se répéter. Ils ont une autre façon de penser, mais il ne faut pas défaillir devant cette explosion de résultats et penser que la fin du monde est arrivée. Par exemple, en France il y a eu une mauvaise réaction face à la Chine car l’on a essayé de créer les mêmes produits, ou carrément le contraire, délocaliser le coût de leurs entreprises. Mais à la vérité l’on peut produire certains produits, être producteur et en même temps délocaliser une partie de l’entreprise dans un autre pays. 

A/I : La situation vécue en Tunisie est-elle différente par rapport au Maroc ? 

A.D. : Les avantages de la Tunisie face au Maroc sont les équilibres financiers et l’éducation du peuple. En échange, le roi Mohammed VI fait très bien son travail bien qu’il manque de temps, et malheureusement en ce moment dans le secteur textile il faut réagir rapidement. 

A/I : Comment évaluez-vous la situation du secteur en Algérie ? 

A.D. : L’Algérie n’a jamais eu une réelle industrie. Ils devraient se consacrer à autre chose. C’est le moment de se dire que s’il faut dépenser des dizaines de millions pour refaire l’industrie, ça n’en vaut pas la peine. Du fait d’avoir du pétrole, ils n’ont pas l’obligation de refaire l’industrie. Il faut suivre l’exemple du Bahreïn ou de Dubaï, où un jour ils se sont arrêtés et se sont dit : nous sommes riches mais nous ne sommes pas préparés, nous devons être intelligents quand à son utilisation. 

A/I : Les entrepreneurs tunisiens sont-ils d’accords avec vous sur la nécessité de changer et de s’adapter à la situation de façon positive ? 

A.D. : C’est dans leur intérêt. Il y a une solution à tout, il faut s’asseoir autour d’une table et réfléchir. Ce qui est important c’est d’avoir une vision claire de ce que l’on veut faire, jusqu’où voulons-nous mener notre entreprise, et travailler. 

Aziz Dargouth: « La Chine a des matières premières meilleur marché, une économie en chaîne et des conventions de travail moins strictes, mais c’est une situation qui changera »./ A.D