Co-édition avec Estudios de Política Exterior
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La guerre en Ukraine pourrait relancer les relations entre l’Europe et le Golfe

Cinzia Bianco
Chercheuse spécialiste du Golfe au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) et membre non résident de l’Institut du Moyen-Orient. @Cinzia_Bianco
Photo de Mohammed Dabbous/Agencia Anadolu via Getty Images

Outre que sur le champ de bataille, les Européens soutiennent l’Ukraine vis-à-vis de la Russie en faisant jouer leur poids dans deux secteurs : l’énergie et l’économie. Face aux tentatives de la Russie de transformer en armes ses approvisionnements énergétiques, les Européens sont déterminés à mettre fin à leur dépendance vis-à-vis du gaz et du pétrole russes. Récemment, l’Union européenne a formalisé un engagement à réduire de deux tiers les importations de gaz russe d’ici 2023, et travaille à un embargo total sur le pétrole russe avant la fin de 2022. Ces dynamiques, combinées aux déséquilibres préexistants sur le marché de l’énergie, ont poussé les prix du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril, mais n’ont pas encore atteint leur plafond. Il n’est pas surprenant que les entreprises et les consommateurs européens aient vu leur facture énergétique s’envoler. Pourtant, les Européens ont généreusement payé la Russie – d’ailleurs, les montants pour soutenir l’Ukraine sont bien faibles en comparaison –, et ont permis au gouvernement russe, dont 40 % de ses revenus proviennent des exportations d’énergie, de survivre aux dévastatrices sanctions non liées à l’énergie.

Pour permettre la diversification, l’Europe s’est tournée vers les principaux producteurs d’énergie, notamment dans son voisinage. Cela a favorisé son rapprochement avec l’Algérie et le Maroc, et l’a encouragée à envisager de nouvelles infrastructures énergétiques pour faciliter les importations en provenance des pays de la Méditerranée orientale. Certaines capitales européennes considèrent également le gaz iranien avec un regain d’intérêt et redoublent donc d’efforts pour réactiver au plus vite le Plan d’action global conjoint (JCPOA, selon les sigles en anglais). Si l’Afrique du Nord, l’Iran et la Méditerranée orientale constituent des options viables à long terme, leurs infrastructures énergétiques sont actuellement abandonnées ou inexistantes, ce qui rend impossible une solution rapide à la crise énergétique de l’Europe. Le véritable coup de maître consisterait à établir un partenariat énergétique avec les monarchies du Golfe, qui pourraient augmenter beaucoup plus rapidement l’approvisionnement de l’Europe et auraient la capacité de stabiliser le marché énergétique mondial, aux dépens de la Russie. À leur grande déception, cependant, les Européens ont découvert que les producteurs d’énergie du Golfe maintiennent une position ambiguë et veulent tirer parti de leur importance retrouvée.

L’Europe veut le gaz naturel liquéfié quatarien comme solution à court terme (mais ne peut pas l’avoir)

Les Européens se sont d’abord tournés vers le Qatar, le plus grand producteur de gaz naturel liquéfié (GNL) hormis les États-Unis, après avoir convenu d’une augmentation de l’approvisionnement avec les Américains eux-mêmes. L’intérêt du GNL repose en grande partie sur sa flexibilité, car il peut être importé même sans gazoducs, simplement en utilisant des navires-citernes pour le transporter vers les terminaux d’importation, où il est traité, prêt à être utilisé. Le Qatar a d’abord répondu que sa production était engagée dans des contrats à long terme avec des clients asiatiques et qu’il disposait de peu d’excédents pour vendre sur le marché au comptant. En effet, le Qatar a hésité à se ranger du côté de la Russie, un interlocuteur clé au sein du Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG). Mais les Européens et les Américains ont continué à essayer de persuader l’émirat et l’un de ses clients asiatiques de détourner une partie du GNL sous contrat. Afin d’apaiser Doha, l’UE est allée jusqu’à classer sans suite l’enquête de 2018 accusant Qatar Petroleum d’entraver l’intégrité du marché unique de l’UE. Les Européens ont alors commencé à négocier des accords d’exportation à plus long terme – plus précisément au-delà de 2025 – car le Qatar prévoyait déjà d’investir pour doubler sa capacité de production. En mars, le ministre italien des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, et le ministre allemand de l’Énergie, Robert Habeck, se sont rendus dans le Golfe pour conclure l’accord. Les deux pays ont également soutenu la construction de nouveaux terminaux GNL.

Cependant, les négociations ne sont pas encore closes, et deux obstacles majeurs subsistent. L’Allemagne et l’Italie, ainsi que d’autres acteurs de l’UE en général qui aspirent à la neutralité en carbone d’ici 2050, sont réticents à s’engager dans la condition posée par le Qatar, à savoir des accords d’au moins 20 ans. En outre, l’émirat insiste également sur des conditions contractuelles telles qu’une clause de destination, qui empêcherait Berlin de dériver du gaz vers d’autres régions d’Europe, une condition à laquelle l’UE s’oppose fermement. En effet, l’UE va apporter un soutien considérable, aussi bien politique que financier, à un plan ambitieux visant à renforcer les infrastructures reliant ses différents pays, afin de créer un marché de l’énergie véritablement intégré. Les négociations avec le Qatar seront donc longues et non sans difficultés.

La couverture extrême de Riyad et d’Abu Dhabi

L’autre grand problème auquel sont confrontés les Européens est lié au pétrole. L’Europe veut cesser d’importer du pétrole russe d’ici la fin 2022, et s’il ne fait aucun doute que le remplacement de ce carburant est plus facile que celui du gaz, elle doit pour cela s’assurer de nouveaux fournisseurs. Les accords que l’Arabie saoudite a signés cette année avec la société polonaise Orlen et la société danoise Kalundborg Refinery vont placer Riyad dans une position privilégiée pour accéder aux marchés de la Pologne, de la République tchèque, de la Lituanie et du Danemark, ce qui aidera ces pays à accélérer leur diversification vis-à-vis de la Russie. De plus, la société française TotalEnergies a commencé à expédier du pétrole émirati vers l’Europe en mai, ce qui laisse penser que les Émirats arabes unis (EAU) pourraient également intensifier leur position sur le continent.

Un autre problème, encore plus grave, que les Européens rencontrent avec le pétrole est celui de son prix, qui est lié au prix d’autres carburants et produits énergétiques, ainsi que d’autres matières premières, ce qui signifie que la hausse des prix du pétrole aggrave l’inflation en général. Pour les gouvernements de l’UE, le risque est que la hausse des prix brise le soutien de l’électorat aux sanctions contre la Russie, ce qui pourrait entraîner une certaine instabilité politique intérieure. En d’autres termes, les Européens ont besoin que les prix du pétrole baissent, même s’ils ne l’achètent pas et que cela soit incompatible avec leur engagement ferme en faveur de la décarbonisation.

Les prix du pétrole ont augmenté en raison de la hausse de la demande et de la baisse de l’offre, notamment parce que la Russie a délibérément réduit sa production pendant des mois, pour accroître le prix du pétrole. Mais si les producteurs augmentaient la production, les prix baisseraient à nouveau. C’est là que l’Arabie saoudite, en tant que leader de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), devrait intervenir. Avec une capacité de réserve combinée d’environ 2,5 millions de barils par jour, l’Arabie saoudite et les EAU pour raient, dans des conditions optimales et en agissant seuls, réduire la pression à la hausse sur les prix de l’énergie. Mais l’effet serait bien plus important s’ils encourageaient tous les producteurs de l’OPEP à extraire davantage de brut. Pendant des décennies, Riyad a exercé son leadership au sein de l’OPEP de manière à ce que les niveaux de production correspondent à la demande, afin de maintenir la stabilité des prix. Jusqu’ici. Aujourd’hui, Riyad a rejeté les multiples appels à l’augmentation de la production de pétrole pour faire baisser les prix ; appels lancés lors d’une conversation téléphonique entre le président américain, Joe Biden, et le roi Salman ; d’une visite à Riyad du coordinateur de la Maison Blanche pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Brett McGurk, et de l’envoyé du département d’État pour l’Énergie, Amos Hochstein ; d’une conversation téléphonique entre le président français, Emmanuel Macron, et le prince héritier ; ainsi que d’une visite en personne du premier ministre britannique, Boris Johnson.

L’Arabie saoudite est engagée dans une nouvelle pratique politique – une couverture (ou hedging) stratégique extrême – entre la Russie et les États-Unis, avec les Européens comme dommages collatéraux. Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman, et son homologue émirati, Mohammed bin Zayed, se sont fréquemment entretenus avec le président russe Vladimir Poutine, qui les a découragés de se montrer belliqueux sur le marché de l’énergie. Riyad et Abu Dhabi ont renouvelé à plusieurs reprises leur engagement envers l’accord sur le calendrier de production signé en 2020 par la Russie et les membres de l’OPEP dans le format dit OPEP+. À l’époque, il n’a fallu que quelques semaines à Riyad pour forcer Moscou à s’asseoir à la table des négociations en inondant d’offre le marché pétrolier, afin de faire chuter les prix, allant même jusqu’à vendre directement aux clients traditionnels de la Russie en Europe de l’Est. Mais cette fois-ci, pour des raisons purement géopolitiques, elle n’est même pas disposée à réguler le marché. Pour l’instant, Abu Dhabi est d’accord.

Cela ne veut pas dire que l’Arabie soudite ou les EAU considèrent la Russie comme un partenaire stratégique. Bien qu’elle ait signé des accords stratégiques avec les deux pays, la Russie n’est pas en mesure de remplacer les États-Unis en tant que garant de la sécurité dans la région ou en tant que partenaire stratégique en matière de défense. L’objectif de la Russie en Syrie et en Libye coïncide avec celui des EAU, mais les politiques des deux pays sont opportunistes. Si la Russie a récemment cherché à utiliser l’accord sur le nucléaire iranien comme levier contre les sanctions occidentales, elle a longtemps résisté aux tentatives saoudiennes de contenir géopolitiquement la république islamique. De fait, le refus des monarchies du Golfe de se ranger du côté des États-Unis et de l’Europe contre la Russie ne concerne pas la Russie. Il s’agit d’envoyer un message de mécontentement aux États-Unis, qu’ils considèrent comme déterminés à abandonner leur rôle traditionnel de garant de leur sécurité – ce qui signifie qu’ils estiment que Washington a moins à offrir et moins de moyens de menace qu’auparavant – alors qu’il tente de relancer l’accord sur le nucléaire iranien.

Des liens verts ?

Les Européens, dont l’influence dans le Golfe est bien moindre que celle des États-Unis, ne peuvent pas vraiment intervenir dans la couverture stratégique du Golfe au milieu d’une multipolarité compétitive entre Washington, Moscou et, aussi, Pékin. Cependant, les Européens ont beaucoup à offrir aux pays du Golfe, producteurs d’énergie. Ils leur devraient envoyer un message clair : former dès maintenant un partenariat énergétique solide avec l’Europe ne serait pas seulement une tentative à court terme de déjouer la Russie, mais aussi un maillon dans une stratégie de transition écologique s’étalant sur plusieurs décennies, qui minimiserait les risques d’instabilité politique et économique, notamment dans leurs propres pays. L’énergie figurera en bonne place dans le prochain Programme d’action conjoint UE-Conseil de coopération du Golfe (CCG), ce qui signifie que les pays européens considèrent les monarchies du Golfe comme une source essentielle d’énergie verte et comme des partenaires d’investissement dans ce secteur.

Pour les Européens, l’énergie verte – et l’hydrogène vert en particulier – pourrait être essentielle aux efforts visant à atteindre la neutralité en carbone d’ici 2050 sans perturber la sécurité énergétique. L’Arabie saoudite, les EAU et Oman sont à l’avant-garde de la production d’hydrogène vert dans la région MENA (Moyen Orient et Afrique du Nord), et au-delà. Par exemple, le projet saoudien de 2 GW à NEOM – une mégapole prévue près des frontières de l’Égypte et de la Jordanie – vise à produire de l’hydrogène vert à un prix compris entre 1,5 et 1,95 dollar le kilo, alors que l’UE estime généralement que l’hydrogène produit au niveau national coûtera entre trois et six dollars le kilo. NEOM veut commencer à exporter à partir de 2025, peut-être vers l’Europe. L’Allemagne a signé un protocole d’accord avec l’Arabie saoudite en 2021 pour « promouvoir la coopération bilatérale pour la production, le traitement, l’application et le transport d’hydrogène propre ». Frans Timmermans, vice-président exécutif de la Commission européenne chargé du Pacte vert pour l’Europe, a entamé un dialogue exploratoire avec le ministre saoudien de l’Énergie, Abdel Aziz ben Salman, lors du Forum international de l’énergie 2021 sur la possibilité d’un pipeline d’hydrogène vers l’UE. Toutefois, le développement de l’hydrogène vert nécessitera des investissements à grande échelle, une modernisation considérable des infrastructures énergétiques et la construction de nouvelles infrastructures, telles que des pipelines spécialement préparés, un réseau de ravitaillement dans les ports et les terminaux d’importation, et des parcs d’énergie renouvelable équipés d’électrolyseurs. L’Arabie saoudite, les EAU et même Oman sont bien placés pour entreprendre ces tâches plus rapidement que les autres grands producteurs d’énergie, mais ils ne le feront que s’ils sont sûrs qu’il y aura un marché pour l’hydrogène vert.

Les Européens doivent donc envoyer un signal clair au Conseil de coopération du Golfe, à savoir qu’ils importeront de grandes quantités d’hydrogène vert dans un délai donné. Pour ce faire, ils doivent abandonner leur approche bilatérale fragmentaire et élaborer un message cohérent à l’échelle de l’UE. Ces mesures permettraient à l’UE de redevenir un marché d’exportation clé pour le CCG, ce que le bloc pourrait utiliser comme nouvelle source de pression sur les monarchies du Golfe. L’UE pourrait gagner en influence sur la stratégie du CCG, visant à développer des infrastructures énergétiques reliant la région à l’Europe. Inversement, les Européens devraient éviter la dépendance énergétique à l’égard du Golfe – et l’effet de levier que cela apporterait au CCG – étant donné la nécessité d’une diversification et d’une autosuffisance à long terme.

Si les Européens sont capables de façonner leurs nouvelles relations avec les monarchies du Golfe d’une manière qui tienne compte de la transition énergétique des combustibles fossiles vers les énergies vertes, ils auront trouvé une formule qui combine les besoins de la sécurité énergétique avec ceux de la sécurité climatique, deux questions qui restent d’une grande importance dans la politique européenne. De plus, leur dépendance excessive à l’égard de la Russie leur aura appris que les sources d’énergie doivent faire partie d’un portefeuille diversifié, qu’une réflexion à long terme est nécessaire et que l’énergie et la géopolitique sont indissociables. Ces trois considérations se traduiront dans les nouveaux liens énergétiques entre l’Europe et le Golfe./

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