Co-édition avec Estudios de Política Exterior
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Israël Palestine. Une guerre sans fin ? 22 questions décisives

Guillaume Devin
Professeur
émérite des Universités Sciences Po
Paris
Alain Dieckhoff, Armand Colin, Paris, 2022
159 pages

Une société israélienne polarisée et déchirée dans une crise politique sans précédent depuis le début de l’année 2023 ; un sixième gouvernement Netanyahou, plus à droite et colonisateur que jamais ; une confrontation violente et sans guère de répit dans les territoires palestiniens : a-t-on encore raison d’espérer en un règlement pacifique du conflit israélo-palestinien, vieux de plus d’un siècle ? Alain Dieckhoff ne le dit pas, mais il invite dans son ouvrage à prendre la mesure de la complexité d’un conflit durable, dont la pérennité n’est pas inéluctable.

Vingt-deux questions conçues comme autant de courts chapitres permettent de revenir sur l’histoire (première partie), les dynamiques récentes (deuxième partie), les interventions extérieures (troisième partie) et les perspectives (quatrième partie) de l’affrontement israélo-palestinien. En peu de pages, dans un style parfaitement clair et avec des analyses toujours équilibrées, l’apport pédagogique est considérable.

En premier lieu, d’utiles développements viennent rappeler des faits essentiels : le rôle des offensives militaires israéliennes en 1948 dans la création du problème des réfugiés palestiniens ; l’impasse politique de la victoire de la Guerre des six jours (5-10 juin 1967) ; les limites de l’intransigeance arabe et celles de la stratégie violente de qui ouvrent discrètement la voie à la solution des deux États dès 1974 ; la fragilité du processus de paix lancé en 1993 et torpillé par les radicaux des deux camps (islamistes palestiniens et juifs extrémistes).

 Il y a là, en quelque sorte, des préalables, des constats qui éclairent les errements des 20 dernières années. C’est précisément l’objet de la deuxième partie du livre : montrer l’engrenage fatal des occasions manquées (négociations des années 2000 et 2003), des provocations (ayant mené à la deuxième Intifada) et de la radicalisation (du Hamas que l’on aurait peut-être pu arrêter à temps et de l’unilatéralisme israélien que l’on pas su condamner avec suffisamment de fermeté). Le tableau démontre à quel point tous les événements sont liés et combien les relations entre les parties sont à vif. La question de la réalité d’un « État palestinien » aujourd’hui (une autorité souveraine, une population et un territoire), que le livre traite de manière particulièrement lucide, résume à elle seule l’étendue des obstacles qui se dressent sur la route d’un règlement définitif.

Et sur cette route, troisième temps fort de l’ouvrage, les acteurs extérieurs n’ont pas eu de prise décisive. Les divisions (des États arabes), l’intransigeance (de l’Iran des Mollahs), le manque de fermeté des Occidentaux et l’impuissance de l’ONU, dressent un portrait assez sombre de ce que l’on peut attendre de l’internationalisation du conflit : au mieux des médiations laborieuses, au pire, une escalade de la violence. Une attention très fine est portée à la position singulière des États-Unis qui, tant pour des raisons stratégiques que pour des raisons politiques internes, ne parviennent pas à se dégager d’une relation privilégiée avec Israël et à convaincre de leur engagement impartial.

Au fil des questions exposées, le lecteur a ainsi de quoi se faire son opinion et on lui laissera découvrir les « perspectives » proposées par l’auteur sur des contentieux aussi sensibles que le problème des réfugiés palestiniens et celui du partage de Jérusalem.

Deux idées méritent plus particulièrement d’être retenues. D’une part, le conflit israélo-palestinien a perdu de sa centralité dans les relations internationales depuis une vingtaine d’années. Il est bien montré comment les crises régionales se sont déplacées vers le Golfe (guerre des États- Unis contre l’Irak en 2003 et ses conséquences calamiteuses dans la région ; nucléarisation de la République islamique d’Iran) et se sont partiellement focalisées sur la montée du « terrorisme de type djihadiste ». Mais, d’autre part, le conflit reste extrêmement vivace, figé dans une logique d’opposition absolue que la dimension religieuse renforce et que les acteurs régionaux instrumentalisent ouvertement. Le plus préoccupant c’est que les options conciliatrices (et parmi elles, bien sûr, la solution des deux États) sont systématiquement sabotées par les adversaires résolus de la paix dans les deux camps. Leur poids est important et c’est un trait récurrent dans cet interminable conflit. Peut-être est-ce là que l’accompagnement international (et notamment occidental) devrait être plus décisif ? Non pas à coups de sanctions pour stigmatiser des « radicaux » qui pourraient être demain parmi les négociateurs, mais en affichant plus de fermeté contre la colonisation et plus de soutien aux forces qui sont réellement engagées dans la recherche d’un règlement pacifique.

Il est clair qu’une bonne part de ce règlement externe se joue dans le caractère pacifique et réconcilié des institutions internes des deux protagonistes. Les dérives autoritaires (tant du côté israélien que palestinien) sont mortifères. Elles devraient être dénoncées avec beaucoup plus de force notamment par l’Union européenne qui, face aux menaces pesant actuellement sur la démocratie israélienne, a choisi de demeurer très réservée. C’est une déception pour tous les démocrates. Et pour tous celles et ceux qui cherchent une issue raisonnée et réaliste à cette « guerre de cent ans » comme y invite ce petit livre remarquable.

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