Islam politique au Maghreb

La participation des islamistes dans la vie politique se normalisera peu à peu, et ils rencontreront les mêmes difficultés que les autres partis poltiques.

ENTRETIEN avec Amel Boubekeur par Lurdes Vidal et Moussa Bourekba

Amel Boubekeur est chercheure invitée au Brookings Doha Center. Elle a été chercheure résidente au Carnegie Middle East Center (Beyrouth) et chef du Programme Islam et Europe au Centre for European Policy Studies (Bruxelles). Elle est également chercheure associée au Centre Jacques Berque (Rabat), à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales-École Normale Supérieure (EHESS-ENS) ainsi qu’à l’Université de Leiden. Son expertise concernant la politique au Maghreb, la démocratisation dans le monde arabe, les relations euroarabes et, surtout, ses études sur l’islam en Europe, l’ont menées à l’Université de Chicago (comme professeure invitée) et l’amènent aujourd’hui à être régulièrement consultée par diverses agences des Nations unies, la Commission européenne ou encore l’Open Society Institute. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont dernièrement Whatever Happened to the Islamists ?, European Islam : The Challenges for Society and Public Policy et Le voile de la mariée. AFKAR/IDÉES a eu l’opportunité de converser avec elle, afin de comprendre la situation de l’islamisme dans le Maghreb contemporain et d’aborder l’avenir des mouvements islamistes à l’épreuve du pouvoir.

AFKAR/IDÉES: Deux ans après le déclenchement des révolutions arabes, la Tunisie se trouve aujourd’hui dans une situation politique et sociale extrêmement délicate, notamment depuis l’assassinat de Chokri Belaid. Depuis la démission du gouvernement de l’ancien premier ministre Hamadi Jebali, sommes-nous en train d’assister à un début de fracture au sein du parti Ennahda, entre l’aile modérée et l’aile plus conservatrice ?

AMEL BOUBEKEUR: La question du parti est intéressante dans la mesure où Ennahda, qui était un parti d’opposition dans un contexte dictatorial et autoritaire, n’a pas su se renouveler après la révolution. Si Ennahda s’est retrouvé au pouvoir, c’est parce que ce parti a su profiter d’une scène politique complètement défragmentée et désorganisée, avec, face à elle, des gens qui voulaient voter pour un parti considéré comme une victime de Ben Ali. Cependant, au lendemain du 14 janvier (jour de la fuite de Ben Ali), Ennahda n’a pas eu l’opportunité de se remettre en question, en tant que parti. Or, ce n’est plus un parti d’opposition, mais un parti de gouvernement. Ainsi, alors que l’on est dans une phase de transition et que l’idéalisme de la révolution (supposant que la chute du dictateur créerait facilement un consensus politique), s’est effondré, Ennahda est maintenant questionné sur sa capacité de se réformer en tant que parti, et pas simplement en tant que mouvement réprimé sous la dictature de Ben Ali. Par ailleurs, au sein même d’Ennahda, on retrouve un parti hétérogène avec différentes composantes. Il y a d’abord tous ceux qui ont suivi Ennahda dans les rues, des jeunes qui n’ont pas été islamisés par Ennahda, et ceux réislamisés dans leur opposition à Ben Ali. Il y a aussi une division entre les prisonniers et les membres d’Ennahdha qui se sont exilés. Enfin, il existe une autre fracture née à l’époque de la formation d’Ennahda. On a eu une sorte de commandement bicéphale géré par Rached Ghannouchi et Abdelfattah Mourou, qui incarnent deux projets différents : l’un organisé par des jeunes de la médina de Tunis, désireux de revenir à des valeurs morales ; l’autre, promu par Ghannouchi, qui se pose comme une Internationale des musulmans (vision héritée de son séjour en Égypte). Ennahda est donc dans un moment où il doit se réinventer en tant que parti de gouvernement ; et ce, tout en gardant leur dimension contestataire.

Téléchargez pour lire l’article.