Le Sahel et nous

Rivage de l’Afrique du Nord et de l’Europe, le Sahel fait face à des défis majeurs – démographie, migration, changement climatique –, exposant les jeunes à l’extrémisme violent.

Abdoul Wahab Cissé

Depuis la chute du régime libyen, un effet papillon de cet évènement géopolitique a contribué à l’augmentation des vulnérabilités dans le Sahel.

Il est connu que la Libye du président Mouammar Kadhafi exerçait une influence directe ou subtile sur les pays du Sahel. Beaucoup de régimes ont été soutenus ou déstabilisés à partir de cette Libye. Souvent les opposants ou autres mouvements armés des pays du Sahel trouvaient en Libye une oreille attentive. Cette chute plus ou moins voulue et organisée aura été une action déterminante dans l’état actuel du Sahel.

La disparition plus récente du président tchadien Idriss Deby, sorte de condottiere dans la sous-région sahélienne, a fait craindre une dislocation de son armée réputée habile et redoutable, dans la guerre contre le djihadisme. Les observateurs scrutent encore de loin sa succession et l’impact qu’elle aura sur la situation sécuritaire au Sahel.

Le Sahel, c’est aussi comme le nom l’indique, un rivage. Rivage de l’Afrique du Nord, porte de l’Europe, rivage de l’Afrique subsaharienne, il est le lieu de rencontre de l’Afrique noire avec celle arabe. Une rencontre dont l’histoire montre qu’elle est marquée par la diversité, la mobilité, le prosélytisme, les échanges et les trafics.

Le Sahel, en tant que rivage de l’Afrique du Nord, est par ricochet, rivage de l’Europe. Sa situation géographique en fait un espace géopolitique où différentes influences et puissances cherchent à se positionner. L’Europe et l’Amérique, dans leur lutte contre le terrorisme et le djihadisme global, construisent ou consolident des bases militaires au Sahel, convaincus qu’ils sont que les groupes terroristes comme Al Qaida et État islamique au Grand Sahara (EIGS) veulent faire du Sahel un nouveau sanctuaire, une nouvelle base d’où ils pourraient préparer de nouvelles attaques. Ces groupes sont venus « surclasser » les rebellions touarègues et toubou qui ont été pendant des décennies l’un des défis géopolitiques majeurs dans le Sahel.

Il se susurre aussi que le sous-sol du Sahel est riche en ressources hydriques et gazières, mais aussi en ressources minières (or, uranium, fer…). Si ce fait est avéré, il peut constituer un autre motif de convoitise et justifier la présence d’acteurs internationaux.

Les politiques de développement menées jusque-là n’ont pas réussi à créer de la richesse pour les populations, notamment rurales. L’un des paradoxes en matière de politique de développement soulevé par un ancien ministre burkinabé, est l’investissement prioritaire accordé par les États à l’agriculture au détriment de l’élevage sur plusieurs décennies. Or, il apparaît que l’économie et l’écosystème sahélien sont aussi structurés pour une bonne partie autour de l’élevage. Ces choix ont des conséquences sur la vie des populations de pasteurs nomades qui constituent une partie importante de la démographie sahélienne. Il est important que des investissements plus structurants se fassent en direction des écosystèmes d’élevage, même s’il est difficile de le dissocier de celui de l’agriculture. En effet, il s’agit d’un même espace mais c’est la vocation qui diffère, d’où la notion d’espace multifonctionnel. Au Niger, par exemple, les espaces agricoles deviennent des espaces d’élevage juste après les récoltes. Réorienter des investissements vers ce secteur de l’élevage, participerait d’une stratégie de lutte contre l’extrémisme violent et les conflits communautaires.

Le Sahel apparaît aussi comme un imaginaire, caractérisé par son immensité, son hostilité, sa rébellion face à toute volonté de domination et sa dangerosité. Le Sahel, c’est aussi un endroit pittoresque, de rêve, à cause de la présence des dunes de sable. Cet imaginaire continue à influencer jusqu’à nos jours les rapports que les États et les acteurs qui y sont présents ont avec cet espace. L’immensité du Sahel est perceptible dans celle des États qui le composent. Le Mali et le Niger sont parmi les pays les plus vastes au monde de par leur superficie. Cette immensité pose le défi du maillage territorial. Les États du Sahel n’ont pas, pour la plupart, les moyens financiers et techniques pour contrôler leurs frontières. La situation dans la zone dite des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger le montre bien. Aujourd’hui, l’essentiel des attaques terroristes dans le Sahel se déroule dans cet espace. Mais à y regarder de près, cette situation trouve une explication. La zone des trois frontières est une périphérie (voir Immanuel Wallerstein, le système-monde) pour tous les trois pays. Pour le cas du Niger, il faut tout de même nuancer, car la capitale Niamey est à plus de 200 kilomètres du Mali ou du Burkina, or Agadez est à presque 1 000 kilomètres de Niamey, Diffa à plus de 1 300 kilomètres. L’essentiel du territoire qu’on peut considérer comme périphérie est loin de Niamey. En tant que périphérie, elle manque de tout. Les populations vivant dans ces périphéries constatent l’absence de l’État et de la délivrance des services sociaux de base. Les entrepreneurs violents et autres groupes djihadistes exploitent souvent ces ressentiments des populations et cherchent à suppléer à l’absence de l’État, en prodiguant des services sociaux (santé, accès à l’eau etc.). Ainsi parviennent-ils, dans certaines localités, à obtenir le soutien de franges de populations. Du moins, c’est ce que révèlent des recherches faites dans la zone des trois frontières (The International Spectator, Volume 55, 2020).

Le Sahel est aussi le théâtre d’affrontements entre groupes djihadistes et forces de défense et de sécurité. Les forces de défense et de sécurité nationales, en alliance de plus en plus avec des forces militaires étrangères (Barkane, Forces conjointes, Takuba etc.), conduisent des opérations de sécurisation des territoires sahéliens. Seulement ces opérations militaires, selon certaines études, ont fait plus de victimes de civils (voir le rapport de la Coalition citoyenne pour le Sahel, avril 2021). Pour certains analystes, ces opérations, même si elles réussissent leurs objectifs – qui est de mettre hors d’état de nuire les groupes djihadistes – n’en font pas moins beaucoup de dommages collatéraux. Ces dégâts collatéraux sont considérés comme un facteur encourageant l’extrémisme violent (www.prevex-balkan-mena.eu/).

Au Sahel, de plus en plus, les populations s’interrogent. Malgré la forte présence d’acteurs internationaux (programmes de développement et de coopération militaire), les populations ont le sentiment que l’action internationale s’enlise. Les avancées dans le domaine sécuritaire, humanitaire ou du développement tardent à être perceptibles malgré un engagement de plusieurs années. C’est pour cela que l’on observe un débat entre analystes et spécialistes sur les approches et méthodes à revisiter pour faire face aux nombreux défis de la région.

Pression démographique, migration et changement climatique, défis majeurs

Il est inconcevable de parler du Sahel sans évoquer trois défis majeurs auxquels certains pays de l’espace sont confrontés : il s’agit de la pression démographique d’abord. Un pays comme le Niger a un taux de fécondité encore très élevé. Les politiques de population restent timorées à cause des résistances sociales alimentées par les théories conspirationnistes sur l’eugénisme. C’est un espace dont la population est très jeune et très nombreuse à la fois (voir Étude monographique sur la démographie, la paix et la sécurité au Sahel : le cas du Mali, UNFPA). L’urgence de l’éducation et de l’emploi se pose avec beaucoup d’acuité. Cette épineuse question de l’éducation, de la formation et de l’insertion professionnelle de la jeunesse sahélienne convoque celle de l’exposition des jeunes du Sahel aux sirènes de l’extrémisme violent. En effet, des recherches ont bien montré que la vulnérabilité des jeunes du Sahel face à l’appel des entrepreneurs violents et autres groupes djihadistes est accentuée par l’absence de perspectives de formation et d’insertion socioprofessionnelle dans leur milieu de vie.

Ce manque de perspectives socioprofessionnelles des jeunes de l’Afrique subsaharienne et sahélienne a fini pour faire ainsi du Sahel une route de passage vers l’Europe et la Méditerranée. L’histoire se répète : le Sahel a été la route de passage des caravaniers ; il est devenu la nouvelle route de passage des jeunes candidats africains à l’émigration vers l’Europe. Cette nouvelle situation pousse certains pays sahéliens à servir de rempart dans la gestion européenne des migrations (Frontex, EUCAP-Sahel, Hot spots) et à signer des partenariats décriés par l’opinion ou à promouvoir des législations conduisant à des sortes d’apories juridiques. Il en est ainsi de la loi 2015-36 votée au Niger, selon certains analystes, sous la pression des pays européens.

Seulement, il est important de rappeler que la migration africaine vers l’Europe ne représente que près de 3 % des flux migratoires africains, dans leur globalité. C’est dans le souci de déconstruire cette idée reçue d’une prétendue « invasion » de l’Europe par des jeunes africains que ce rappel est fait. En effet, l’essentiel des migrations africaines se déroule à l’intérieur du continent, avec une forte mobilité observée dans l’espace ouest-africain. La recherche sur les migrations n’a pas encore fait de grands pas dans l’investigation de cette mobilité intra-africaine. L’essentiel des travaux sur les migrations africaines est orienté vers les flux en direction de l’Europe. Or, il est même avancé que le renforcement de la mobilité intra-africaine peut, à terme, réduire drastiquement les flux vers l’Europe.

Un autre défi important que vit le Sahel et qui a un fort impact sur les deux premiers défis évoqués est celui des variations climatiques observées. Des études font état d’une augmentation de la pluviométrie par endroits et d’une raréfaction des ressources en eau, dans d’autres. Ces conditions climatiques créent des inondations qui poussent des populations à partir de leur cadre de vie habituel. Elles poussent aussi les populations nomades, éleveurs, à se déplacer sur de très longues distances et parfois à enfreindre les règles de transhumance malgré les couloirs de transhumance souvent délimités d’un commun accord entre pays frontaliers. Des analystes avertissent que « le lien direct parfois établi entre réchauffement climatique, réduction des ressources et augmentation des violences ne constitue pas un cadre adéquat pour formuler des réponses adaptées » (Rapport de l’International Crisis Group 154, avril 2020).

Les changements climatiques qui ont aussi des causes anthropiques ont exacerbé les compétitions pour l’accès et l’accaparement des ressources naturelles. Les sites naturels ou aménagés par l’État sont de plus en plus convoités par un nombre croissant d’acteurs. Les éleveurs dans le delta du Niger, au Mali, sont de plus en plus à la recherche de ressources fourragères. Les forêts du Sahel sont de plus en plus occupées par les groupes djihadistes, qui y chassent les agents des Eaux et Forêts, symboles de la présence étatique. L’impact des changements climatiques sur les conflits dans le Sahel est réel et risque de s’accentuer, si des choix politiques adaptés pour la gestion des ressources naturelles ne sont pas faits, à toutes les échelles.

De plus en plus on entend parler du « piège sahélien » et des menaces de voir des pays comme le Mali, le Burkina Faso devenir les prochains Somalie et Afghanistan. Ce qui incite à le penser ce sont les multiples conflits communautaires qui prospèrent et qui agissent sur le vivre-ensemble. Des communautés qui ont vécu dans une cohésion multiséculaire se voient subitement en ennemies. Les analyses sur ces conflits communautaires montrent leur caractère multidimensionnel et battent en brèche leur ethnicisation. Heureusement que des médiations entreprises par des acteurs locaux ou internationaux parviennent à obtenir des accords et pactes entre différentes communautés locales belligérantes (Humanitarian Dialogue, ONG suisse). De plus en plus de communautés, notamment au Mali, codifient leur cohésion sociale sous forme d’accord ou de pacte, auxquels elles accordent une valeur juridique. Il est important que les observateurs s’intéressent davantage à ces dynamiques du bas, qui cherchent à construire une résilience face à la fragilité vécue.

Enfin le Sahel, ce sont aussi des pays francophones qui ont vécu la parenthèse coloniale, qui a du mal à se refermer malgré une politique africaine de la France qui hésite entre « une volonté de transformation et la continuité d’un système institutionnel hérité d’un long passé colonial et néocolonial… » (Depagne R., mai 2021). On ne peut pas parler du Sahel sans toucher à la relation avec la France. Alors qu’un débat sur le réajustement de la présence française au Sahel est entretenu, on assiste, avec le retour des militaires au pouvoir au Mali, à une suspension de la participation de la France à la force conjointe, constituée avec les FAMA (Forces armées maliennes). Quels seront les effets de cette suspension sur le terrain et sur les relations futures entre parties prenantes dans le Sahel ? Les mois nous édifieront, probablement.

Abdoul Wahab Cissé, sociologue, politiste, chercheur à l’Alliance pour Refonder la Gouvernance en Afrique (ARGA), Dakar.