De la résilience comme un moyen de survie.

Face à la pandémie, les artistes du monde arabe continuent à subir la mauvaise gouvernance de leurs États. Le virus n’a fait qu’exacerber une situation déjà déplorable.

Lilia Weslaty

Depuis plus d’un an, la pandémie de la Covid-19 bouleverse
le monde entier, notamment le secteur culturel
et la vie des artistes. Le virus s’est installé et a
chamboulé le cours du quotidien de chacun. L’espace dans
lequel on pouvait se déplacer s’est soudainement réduit,
suite aux restrictions de mouvements imposées par les
États. Souffrant depuis longtemps de graves problèmes
d’infrastructure, de manque de matériels et de politique
sanitaire publique, la plupart des pays arabes n’avaient que
le choix du confinement des populations pour limiter la
propagation du virus et de facto la saturation des hôpitaux.
Dans ce contexte inédit, les exceptions faites à certains
commerces dits « essentiels » pour continuer leurs
activités ont posé une réelle problématique relative à
notre perception des arts, relégués au rang d’activités
« non essentielles ». Les artistes, notamment dans la région
MENA (Moyen-Orient Nord Afrique), ont vécu la
même frustration éprouvée ailleurs suite à cette perte de
liberté, une frustration d’autant plus grande puisqu’en
équipements et en soins, les systèmes de santé publique
dans la plupart de ces pays sont déjà assez défaillants.
Comme partout ailleurs, les spectacles, expositions,
concerts ne cessent d’être reportés, laissant place à un attentisme
pesant. Les conséquences de cette situation critique
continuent d’affecter beaucoup d’artistes, particulièrement
au niveau économique. Certains se reposent
alors sur le soutien de la famille, d’autres recourent à l’emprunt,
d’autres aussi tentent d’utiliser internet pour commercialiser
leurs créations, s’emparant des nouvelles technologies
et des réseaux sociaux pour partager avec leur
public. Avançant dans l’incertitude, l’annonce des premiers
vaccins a cependant redonné espoir pour un retour probable
et proche à la « vie normale » d’avant la Covid-19.

En Tunisie, le ministre de la Culture refuse la
suspension des activités culturelles

La pandémie de la Covid 19 a affecté en premier
lieu la liberté de mouvement de l’artiste et en second
lieu, son rapport avec son public. Suite aux
confinements et couvre-feux qui se poursuivent depuis
un an, les possibilités de rassemblement ont été réduites
à néant. Du jour au lendemain, les manifestations culturelles
ont été suspendues dans tous les pays arabes.
En Tunisie, le 5 octobre 2020, le ministre de la Culture,
Walid Zidi, est limogé. Pour cause, ce dernier s’est franchement
opposé à la décision du chef de gouvernement,
Kaïs Saïed, concernant l’interdiction de tout rassemblement
et manifestation culturelle pour cause de Covid-19.
D’après lui, « les artistes ont travaillé pendant des mois
pour leurs spectacles, ils respectent parfaitement le protocole
sanitaire et on ne peut interdire leurs activités ».
D’ailleurs, des dispositions ont été mises en place en
concertation avec la commission scientifique de lutte
contre la Covid-19, affirme M. Zidi. Pour le ministre sortant,
le gouvernement n’est ni à l’écoute des artistes ni
des acteurs du secteur en général et ne prend pas en
compte l’avis de la commission.
La réaction du milieu artistique a été mitigée, entre
d’un côté ceux qui étaient favorables à la décision gouvernementale
et, de l’autre côté, ceux qui étaient pour la
poursuite des activités. Des manifestations ont été organisées
par le syndicat des musiciens, entre autres, à la place
du gouvernement à la Kasbah de Tunis, pour contester
le couvre-feu imposé. Un hashtag a été aussi créé
#Sayeb_Ellil («Laissez-nous travailler la nuit»). D’après
le syndicat, «cette décision ne prend pas en compte la situation
économique précaire des agents du secteur».

Face à la pandémie, la résilience

Alors que le monde tourne au ralenti, pour l’artiste
tunisienne Sana Tamzini, également chercheuse
universitaire spécialiste de la gestion des projets
de coopération culturelle, une conviction s’est érigée en
évidence : « il ne fallait pas s’arrêter », nous confie-t-elle,
en poursuivant « les reports et les annulations voire l’impossibilité
de mener les projets en cours ne peuvent être
des motifs suffisants pour se mettre au rythme de la pandémie
ou à l’arrêt. N’est-ce pas à l’artiste de créer des chemins
nouveaux en temps de crise ? »
Profitant du confinement, elle s’est investie à finir sa
thèse « Design des politiques culturelles et pratique du
patrimoine local ». Pour survivre, elle travaille comme
professeur, car l’art ne lui rapporte pas d’argent. Ses projets
sont donc souvent autofinancés. Selon Mme Tamzini,
avec ou sans la Covid, « l’administration n’est en lien
ni avec les experts culturels, ni avec les artistes, ni avec
les chercheurs et encore moins avec les citoyens ». Pourtant,
des aides financières ont été distribuées, mais elles
ont été jugées insuffisantes couvrant les mois de mars,
avril et mai 2020. L’État tunisien est en effet, lourdement
endetté (la dette extérieure brute a dépassé 100 % du PIB)
et ne peut aider concrètement le secteur en crise.
D’après Mme Tamzini, la pandémie a mis à nu non
seulement la précarité du système de santé en Tunisie,
mais aussi celui du secteur culturel, conséquences logiques
de décennies d’autoritarisme, de corruption et
de mauvaise gouvernance.
Habituée à coopérer avec d’autres artistes du monde
arabe, elle a loué la réactivité des Emirats arabes unis
pour le traitement de la crise. Organisateur de l’Exposition
Universelle qui devait se tenir du 20 octobre
2020 au 10 avril 2021, Dubaï a dû reporter l’événement
à 2022.
Pour endiguer la propagation de la pandémie, la ville
a mis en place un confinement strict lors de la première
vague. Depuis le début du mois de février dernier, une
restriction de 30 % a été imposée également aux hôtels
et aux clubs de plage. Quant aux autres lieux comme les
théâtres et les cinémas, la consigne a été de poursuivre
leurs activités mais à 50 % de leur capacité. En outre, les
EAU ont enregistré l’un des plus forts taux de vaccination
du monde, avec plus de quatre millions de doses administrées
sur une population totale de 10 millions.
Des stars des Emirats ont ainsi contribué à l’effort national
pour la prévention. Sur leurs réseaux sociaux, ils
ont appelé le public à se faire vacciner. L’actrice émiratie
Ahlam a été la première à se porter volontaire pour
la vaccination, suivie par les chanteurs Hussein al Jasmi
et Fayez al Saeed, qui ont remercié via Instagram le
gouverneur de leur cité et l’Autorité médicale de Dubaï.

Recours à l’alternative numérique pour
dépasser les restrictions

L’alternative au numérique pour survivre à la pandémie
a été la solution par excellence pour beaucoup
d’artistes du monde arabe. Pour la directrice
Selma Ferriani, les ventes des oeuvres exposées dans
sa galerie, dans la banlieue chic de Tunis à Sidi Bousaid,
ont baissé de 50 %. Exposer via internet est devenu, par
conséquent, une solution primordiale pour sauver l’activité
de sa galerie et soutenir les peintres.
D’autres artistes tels que les rappeurs, déjà habitués
à ce mode de travail, ont poursuivi leurs projets en utilisant
notamment la plateforme de YouTube. Rémunérés
en nombre de vues, ils sembleraient s’en sortir mieux
que d’autres. D’ailleurs, au top des tendances en Tunisie,
le rappeur Sanfara a été classé premier en pleine pandémie,
chose qui confirme le rôle prépondérant de ces
nouveaux canaux de liens entre l’artiste et son public.
Au Maroc, où le couvre-feu ne cesse d’être prolongé, la
situation est d’autant plus préoccupante à cause de la précarité
sociale d’avant Covid-19. Dans une déclaration publique
au début de l’année 2021, le président de l’Union
marocaine des arts dramatiques, Abdelkebir Rgagna, a lancé
une alerte quant au « danger et l’impact négatif sur la
psychologie et des artistes et des citoyens en général ». Sans
protection sociale, sans revenus fixes, livrés à eux-mêmes,
pour les professionnels du théâtre, il n’est même pas question
donc de recourir aux plateformes digitales qui substitueraient
les théâtres, car il s’agit « d’un art vivant ».
Par ailleurs, pour d’autres artistes marocains comme
le réalisateur Saad Chraibi, cette période de réclusion
est une aubaine pour écrire. « Cette période de
confinement m’a permis de prendre le temps de réfléchir
et d’écrire mon scénario », affirme-t-il.

Le Liban, un pays aux abois

Poussés à la résilience, les artistes arabes, surtout
ceux dont le pays subit de profonds changements
politiques suite à la vague des révoltes depuis
2011, tentent tant bien que mal de survivre. Par contre,
pour le Liban, l’année 2020 a été la pire. Crises financière,
politique, sociale, économique et désormais sanitaire,
s’accumulent six mois après les deux explosions
destructrices du 4 août 2020 au port de
Beyrouth qui ont fait 207 morts, plus de 6 500 blessés
et contraint 300 000 personnes à devoir quitter leurs
foyers. Selon l’Organisation des Nations unies, la moitié
des Libanais ont basculé sous le seuil de pauvreté.
« Le pays agonise » déplore Mansour Aziz, un activiste
culturel qui avait son petit restaurant dans le quartier
d’El Hamra, dans la capitale Beyrouth. Habitué à faire de
son commerce un lieu de rencontres « underground »
pour les musiciens et les nouveaux bands, aujourd’hui,
il ne pense qu’à émigrer en Tunisie ou ailleurs, où il pourrait
survivre. Vivre au Liban est devenu « impossible »
nous affirme-t-il. Les coupures d’électricité sont devenues
encore plus récurrentes, les banques sont incapables
de pourvoir en liquidité ses clients et les hôpitaux
saturent face au nombre croissant de contaminés.
D’après l’université John Hopkins, « le Liban est devenu
le troisième pays du monde en matière de contamination
pour un million de personnes. Plus de 5 000
nouveaux cas en moyenne sont enregistrés par jour pour
une population qui ne dépasse pas les six millions d’habitants
». Pourtant, un homme, autoproclamé « Capitaine
Tony Kattoura » a trouvé le moyen de faire de son
art une évasion pour la joie, au profit des Libanais. Sa
chanson « Chaude, chaude, ce soir, la fête est chaude »
outre ses performances filmées – devenues une bouffée
d’air frais pour alléger l’ambiance morose – a été
massivement partagée sur les réseaux sociaux.

En Égypte, la pandémie a renforcé la politique
répressive du régime

Dans le pays du général Abdelfattah al Sissi, le
nombre de contaminés et de morts de la Covid-
19 reste incertain. Censure, arrestations et tortures
sont le lot quotidien des citoyens et surtout des
militants anti-régime. En effet, les autorités égyptiennes
ont arrêté au début de cette année l’artiste caricaturiste
et réalisateur de films d’animation Ashraf Hamdi,
après que celui-ci a publié une vidéo marquant le dixième
anniversaire de la révolution du 25 janvier, qui a renversé
l’autocrate de longue date Hosni Moubarak. « Je
me fais arrêter », a posté Hamdi sur son compte Facebook,
auquel des milliers de personnes ont exprimé leur
inquiétude et ont demandé où il était emmené et ce qui
lui arriverait. Hamdi, qui travaillait auparavant comme
dessinateur pour le magazine gouvernemental Sabah
al Khair et le site Web Masrawy, a été reconnu pour ses
vidéos d’animation, qui commentent les problèmes sociaux
à travers des personnages de dessins animés.
Depuis le coup d’État en 2013, des milliers de personnes
continuent d’être détenues arbitrairement, uniquement
pour avoir exercé des droits garantis par le droit international,
y compris les droits à la liberté d’expression et de
réunion pacifique, ou sur la base de procès manifestement
inéquitables, y compris des procès de masse et militaires.
Selon Human Rights Watch (HRW), les forces de sécurité
égyptiennes procèdent à des disparitions forcées, des arrestations
arbitraires et la torture de dissidents, y compris
d’enfants. Dans sa lettre ouverte à l’Union européenne sur
l’Égypte, envoyée le 21 janvier 2021, HRW a observé qu’au
cours de l’année dernière, « les autorités égyptiennes se
sont servies de la Covid-19 comme d’un prétexte pour
conférer de nouveaux pouvoirs abusifs au président et intensifier
les restrictions aux droits et aux libertés » .
Faisant face à la pandémie, les artistes du monde arabe
continuent surtout à subir les conséquences de la mauvaise
gouvernance de leurs États. Le virus n’a fait donc
qu’exacerber une situation déjà déplorable, à différents
niveaux selon son passé et son histoire. L’Égypte, le Yémen
ou le Liban, pour ne citer que ces trois pays, restent
sans conteste les zones où le coronavirus a trouvé un terreau
de profonde précarité pour sévir. Aujourd’hui, la
course vers les vaccins s’accélère pour calmer la grogne
des peuples démunis. Seuls les pays arabes riches comme
les EAU ou le Qatar font figure d’exception et recourent
à l’aide de leurs voisins en donation de vaccins.